Voleur d’Ombres (4ème époque, Episode 7) Passaggeri del vento

Les erreurs du passé disparaissaient avec la pluie dans les coursives, les travées creusées le long des ruelles pavées. La mer pouvait encore absorbée les pluies diluviennes des derniers jours mais il ne faisait guère de doutes désormais que les prochains jours, une aqua alta allait se répandre sur la cité. Le vent qui soufflait de manière continue ne faisait qu’accentuer l’inquiétude des habitants. Malgré l’habitude, malgré l’organisation, rien n’enlevait cette inquiétude qui parcourait les différents sestieres. Chacun tentait de sourire et de crier haut et fort comme il le ferait habituellement mais imperceptiblement l’inquiétude se diffusait dans les cœurs et dans les âmes. Ce n’était pas tant le danger de l’inondation qui inquiétait les habitants. Ce n’était même plus les dégâts de chaque débordement. C’était davantage le message qu’envoyaient les dieux qui pesait. Dans cette ville, au carrefour des mondes, il était parfois plus sage de parler de dieux au pluriel. La mise à disposition des iles du nord ouest au fond du Canarreggio à la communauté juive appuyait l’idée que les différentes confessions allaient devoir cohabiter et l’attitude des juifs durant la grande épidémie qui leur valut l’autre ile ne faisait que renforcer ce sentiment de partage. Ils avaient été bons, généreux, sauveurs et la ville ne pouvait l’ignorer. Ils avaient bravé le danger, eux et avaient sauvé des vies même celles des chrétiens sans se soucier de qui prier. Evidemment, cette petite leçon de choses avait été oubliée par beaucoup. Il avait fallu remercier et traiter en frères des gens que la plèbe aimait détester depuis toujours et haïrait bientôt de nouveau. C’était cyclique et prévisible. C’était écrit.
Et dehors, malgré tout, malgré les brigands qui finissaient immanquablement sur les gibets ou noyés, malgré les patrouilles des forces de l’ordre qui ne négociaient jamais, malgré le manque, malgré la pluie ou la chaleur, tout était magnifique. Chaque rue, chaque immeuble, chaque personne portait des légendes et des histoires et chacune explosait d’images et de portes ouvertes vers un autre monde.
Ce qui lui servait de chambre ou de lieu de vie plus exactement lui ressemblait de plus en plus. Elle avait accroché sur toute la longueur du plafond des voiles légers et multicolores qui construisaient un véritable parcours pour atteindre son bureau. Souvent sur sa table de travail couverte de papiers divers, de taches d’encre et de plumes abimées, elle s’endormait u milieu de la nuit après des heures et des heures de travail. Elle voulait souvent abandonner cette vie qui finalement n’en était pas une. Elle voulait souvent se dire que la vente lui rapporterait suffisamment pour vivre tranquillement pendant plusieurs années. Peut être même qu’elle trouverait un mari à même de l’aimer vraiment malgré toutes les trahisons dont les hommes pouvaient se montrer capables. Et dehors, tout est vrai, tout est réaliste.
Les voiles donnaient à ce lieu une allure de nuage perdu dans les étoiles. Souvent, elle faisait monter des hommes ou des femmes même si la morale et la justice divine le réprouvait et elle se laissait aller à s’abandonner dans des paradis artificiels qu’elle se créait elle-même. Elle aimait le choc des corps, les odeurs de peau, la douceur des caresses. Les mélanges de sens, les rencontres des sentiments contraires, les vertiges des regards perdus faisaient qu’ici, ça ne pouvait être ailleurs. Il fallait tout cette vie pour que les éléments se mettent sur le même chemin.

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