Voleur d’ombres 4

Chaque pas devenait plus lourd. Chaque souvenir, transformé en grains de sable, restait collé à ses guêtres. Il ne se souvenait pas d’être sorti dans cet accoutrement. Un pantalon bouffant dans un jaune doré des plus criards, une chemise en soie fine d’un rouge sang voyant et même aveuglant finalement et un gilet de lin ou d’un tissu léger de même facture violet. Il pensait soie ou lin mais il n’en avait en fait pas la moindre idée.

Il savait ou croyait savoir qu’il n’avait jamais eu ce type de linge dans sa garde robe et se demandait ce que ce déguisement voulait dire. En réalité, il se le demandait à de rares instants où il en prenait conscience. Il trouvait cette tenue confortable mais pas véritablement adaptée à son mode de vie. Pourtant, ici, dans ce désert de souvenirs, il lui fallait cela. La légèreté de cet improbable uniforme lui permettait de facilement progresser, même si l’impression visuelle était tout autre.

Contrairement à tous les imaginaires qu’il s’était crée, il n’y avait pas de chaleurs étouffantes ou de soleil de plomb brûlant les tissus et les vêtements. Il se sentait bien comme s’il était plongé dans les rêves ou les constructions d’un autre et que cet autre ne cherchait pas la souffrance ou la torture au long cours mais avait un but, un projet, une envie. Alors forcément, quand le temps tourna à l’orage, il n’en fut pas surpris.

Il avait cru que le nuage n’était que le résultat logique de conditions atmosphériques qu’il ne saurait expliquer mais qui répondait, sans doute, à une logique scientifique.

La réalité, c’est que ce monde n’avait ni sens, ni prise. Il n’était rien dans son univers. Il était là par la puissance d’un autre, la volonté d’un autre. Il ne savait pas qui, il ne savait pas comment, il ne savait pas pourquoi. Il avait compris que ce monde n’était que le fruit de ses souffrances enfouis mais qu’il n’en était pas le maître.

Il savait que son salut passerait par la ruine. Quelqu’un ou quelque chose pour obtenir de l’aide. Savoir où aller, savoir où il est. Il se décida à aller rapidement et indubitablement vers les ruines et cette prise de décision eut un effet qu’il n’avait pas prévu. Soudain, le château s’approchait de lui et même plus vite que ne pouvait le faire ses propres pas. Il faisait un pas et sentait confusément que l’image du château grossissait comme s’il en avait fait quinze.

Il sentit une pointe de peur ou d’appréhension. Il hésita soudain à faire un nouveau pas, comme si l’entrée trop rapide dans les ruines le décontenançait par avance. Une ambivalence des sentiments. Savoir à la fois qu’il fallait qu’il rejoigne ce refuge et une impression confuse que la paix ne serait pas si paisible en ce lieu. Très vite, il marcha machinalement. Malgré les hésitations, les peurs, les angoisses. Malgré ce monde inconnu qu’il ne parvenait pas à comprendre, il avançait. Malgré la fin des âges, malgré l’abandon, malgré la faim, malgré la soif et malgré ce frisson de fraîcheur qui lui parcourait l’échine et qu’il ne s’expliquait pas, il avançait.

Il voyait enfin précisément les constructions de marbre s’élever devant lui. Il pouvait voir la qualité des pierres, le fin ciselage de la découpe et la justesse des finitions. Malgré les ruines, la beauté se dégageait de chaque endroit. Un monde en déconstruction qui conservait ses plus beaux atours pour crier au monde les derniers feux de sa civilisation.

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