Un jour j’étais roi… partie 3

Malgré les orages, mon corps brûlait à l’intérieur. Le feu des trahisons répétées consumait chaque parcelle de ma peau. Autour de moi, la neige s’entassait en collines pures. Rien n’avait vraiment de sens et je sentais bien que je n’étais déjà plus moi. Tout avait changé mais bien moins vite que moi. Je découvrais une liberté que je n’avais jamais eue. J’en avais été privé si longtemps que je ne savais même pas comment la vivre. Je n’étais plus surveillé, je n’étais plus jugé, je n’étais plus coupable, j’étais abandonné.

Soudain, je pouvais être l’inconnu dans les rues, le passant dans les foules, le gueux dans les avenues. Je respirais enfin un air qui n’était plus goûté par d’autres. Je n’avais plus à subir les plaintes, les analyses, les réflexions qui venaient de partout et de nulle part. Je n’avais plus à rire sur du vide ou à m’obliger à croire ou écouter ce qui ne m’apportait rien. Je n’avais plus à déjeuner avec des personnes que je critiquais en permanence ou dont je me moquais le reste du temps. Je n’avais plus de déjeuner. Je pouvais passer auprès des gens sans qu’ils ne me reconnaissent, je pouvais les regarder sans qu’ils ne me voient. Je pouvais enfin être celui que je ne connaissais pas, celui que je n’avais plus vu depuis si longtemps.

Il avait fallu que je sois beau, que je sois fort, que je sois droit. Il avait fallu que je sois un roc alors que je n’étais que verre. Je ne pouvais plus faire les sourires qu’on m’avait obligés à faire pendant si longtemps. Je n’avais plus à soutenir des comparaisons avec mes prédécesseurs. Je goûtais enfin aux fruits défendus de la liberté. Des années durant, j’avais dû faire attention à mes paroles, à mes gestes, à mes pensées. Tout était soumis à jugement, épié, observé, décortiqué. Aujourd’hui, je mangeais par terre, entre les détritus, quand je mangeais. J’avais dû être présentable, enfin j’étais en haillon, et c’était une liberté. Un souffle. Je pouvais disparaître, je pouvais… La simple idée d’utiliser le mot pouvoir devenait un univers en foison. On me croyait puissant alors que je n’avais aucun pouvoir, si ce n’était celui de subir, de suivre, de me taire, de faire bonne figure. Je pouvais être enfin moi et disparaître en paix avec moi et en guerre avec le reste du monde. J’avais perdu les batailles jusqu’ici, faute de combat. J’avais accepté de me soumettre aux décisions extérieures. J’avais accepté d’être l’esclave, le suiveur et désormais, j’étais le meneur de ma propre vie. Ma déchéance était récente et j’étais déjà oublié. J’étais déjà le passé oublié. Parfois, une pensée furtive rappelait mon existence aux loups enragés et me faisait renaître dans la mémoire des muses.

Ca ne durait pas comme si cela n’existait pas, comme si je n’existais déjà plus ; et je n’existais déjà plus pour les muses muettes du temps où j’étais roi. Je savais que je devais mourir mais pourtant, une sorte de serre d’aigle me tenait debout, presque survivant. Dans le futur, je deviendrais grand et le futur commence maintenant. Tout passe trop vite pour attendre que ça arrive. J’étais roi, je suis devenu gueux et, derrière moi, je sentais déjà le regard qui allait me faire devenir empereur. J’avais perdu mon trône, trahi par mes propres sentiments. J’avais perdu mon trône à le confier aux hypocrisies du monde. J’avais perdu mon trône mais je découvrais un empire. Tout semblait simple, tout semblait pur. Si simple, si pur, que la peur m’étouffait. Il se pouvait donc que mes rêves, mes envies, mes sentiments soient vrais, soient partagés, soient honnêtes. On ne me regardait plus comme le roi, on me regardait comme un moi, fait de forces et de faiblesses et non comme une pâte à modeler et à remodeler selon des envies désordonnées et des désirs mouvants. Je n’avais plus à répondre qu’aux seules contraintes venues de moi et non aux injonctions venues de ce qu’il fallait être.

Chaque note de musique sonnait délicatement. Je sortais d’un monde de violence, de dureté, de méfiance et j’étais enfin entré dans les rues des villes franches. Sur les portées, j’errais simplement, humblement, mais tout sonnait juste, enfin. J’avais reçu le cadeau d’être oublié, de pouvoir enfin devenir ce que je n’aurais jamais dû cesser d’être. Je traversais les rivières, les ponts, les fleuves, les boulevards, les forêts, les montagnes, les mers pour atterrir là où je me devais d’être, là où j’aurais toujours dû être. Suspendu, accroché à son cou, pour ne pas tomber à nouveau, partir dignement, courageusement, dans un sourire, dans une larme. Le grincement des cordes du violon, le timbre de la clarinette au loin, le souffle court, sourd du saxophone qui s’éteint lentement, le petit déroulé du doigt sur la barrette, le monde devenait musique douce après ces années de concerts désarticulés. Je souriais. A nouveau, je trouvais la force de sourire en me noyant dans ce regard sincère. J’avais oublié ce qu’était la sincérité depuis trop longtemps et je sentais le frisson de son retour dans mon dos.

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