Pensées et discussions à l’aire de l’autoroute (43) ou dialogue de l’auto fou

step 7
Comme le septième ciel puisque c’est là.
Et moi aussi j’aurais aimé être le héros d’un grand roman de cape et d’épée où j’aurais combattu des hordes de méchants en longs manteaux noirs et où la dulcinée serait tombée dans mes bras au milieu des larmes et de la sueur. Le soleil aurait brûlé ses cheveux et le baiser aurait été long et langoureux entre traces de sang séché sur la joue et poussière du combat. Et finalement, j’étais là.
Assis au volant de ma vieille bagnole rouge cabossée, garée devant sa fenêtre, attendant un signe, un indice, dans la position que seuls les meurtris blessés frappés de plus haut peuvent connaitre. J’avais roulé des heures, en mangeant au volant, en ne dormant pas. Deux jours à enchaîner les cafés et les possibilités de rester éveillé. Elle n’avait rien dit et avait limité ses mots au tout venant. Tout cela n’était qu’un processus.
Les lumières de l’appartement s’allumaient et s’éteignaient à intervalles réguliers. Des ombres passaient, des effets de lumière, des jeux d’ombres. Trop d’heures au volant à rouler sans réfléchir, je n’avais pas voulu lui laisser le volant parce que je savais qu’elle aurait changé de cap. Elle aurait même pu faire de grandes boucles de vide pour faire croire à une avancée. Et maintenant que nous étions là, que nous savions que je ne sonnerai pas et que, finalement, il ne se passerait rien, elle pouvait me fusiller du regard.
Je faisais partie de ces gens qui ont besoin de se recueillir sur les tombes pour admettre que les choses sont finies. Il n’y avait pas de logique à retourner sur les lieux d’un mensonge, d’une trahison. Je ne savais pas pourquoi, je ne savais pas l’expliquer, je ne savais même pas comment j’étais arrivé là, en réalité mais je savais que c’était une connerie d’être là. Je regardais pour la dernière fois les lieux qui étaient presque familiers. Je savais que je ne reviendrais jamais.
L’une de mes contraintes désormais serait d’éviter par tous les moyens cet endroit qui devenait maudit. Une sorte de château hanté et on menace les enfants de les y enfermer s’ils ne sont pas sages. Un endroit mystique, légendaire qui résonnera dans les contes pour enfants comme le symbole du mal. L’idée de passer d’un château paradisiaque et de rouler sans relâche vers un château infernal me plut finalement. J’aimais cette idée des opposés, du passage du plus beau, au plus triste, du plus lumineux au plus terne, par la seule volonté d’une voiture abîmée. Un immeuble gris, triste, sans âme, ni histoire à part la mienne, comme il en existe partout. Rien ne pourrait différencier cette bâtisse de sa voisine où d’une autre et il fallait savoir que le but de l’errance était celui là pour donner une vie à ce bloc.
Nous étions tous les deux face à ce mur troué de fenêtres qui s’illuminaient petit à petit à mesure que la nuit rongeait le jour. Je me doutais que le silence devenait pesant pour elle mais pourtant, je n’arrivais pas à me résoudre à partir. Une fois encore, je croyais qu’un signe quelconque frapperait ma porte ou la vitre de la voiture. Tout était gris finalement, sombre et après dix jours à brûler sous le soleil toscan, retrouver la pluie orientale paraissait logique. C’était la logique de cette histoire depuis le début. Attraper le chaud pour tomber dans le froid, manger le sucré, pour recracher le salé, croire en l’humain pour recevoir la gifle des sentiments. Il avait fallu tout cela pour retrouver la voie, pour reprendre son souffle, pour guérir d’y avoir cru, pour se soigner d’avoir été trahi.
– Là, je pense qu’on a vraiment fait le tour du truc. On peut définitivement passer à autre chose. Je n’existe plus, elle non plus.
– Tu dis ça mais si elle t’avait vu, tu aurais été bien emmerdé.
– Si elle m’avait vu, ça aurait peut être signifié qu’elle avait des sentiments. Quand tu as des sentiments pour quelqu’un, tu ressens des choses inexplicables. Tu sens quand ce que tu aimes est avec un autre ou est là. Tu sens des trucs qui sont plus forts que toi, plus violent. Parfois, tu ne peux même pas les comprendre, les recevoir, les analyser. Ça ronge l’estomac, le ventre, la tête parce que tu sens qu’il se passe quelque chose qui dépasse ta compréhension. Ça n’a pas de sens, ça n’a pas de raison mais ça existe. Elle ne ressent pas ça en ce moment donc les choses sont réglées.
– Ça fait un moment ça que c’est réglé et que tu n’existes plus pour elle
– Fallait que je me recueille sur la tombe
– C’est mieux que je prenne le volant pour l’instant. T’es au bout de cette route. Aller plus loin pour toi là, ça serait prendre le mur.
Je restais quelques secondes encore, quand même, sur le siège. Elle avait raison, évidemment, mais j’avais encore du mal à arracher de moi cette partie de ma vie qui mourrait. J’ouvris enfin la portière. Je sortis et elle dût ressentir qu’elle devait me laisser profiter encore d’être ici et d’être debout. Elle ne sortit pas immédiatement. Je regardais une dernière fois les fenêtres de l’appartement, puis les constructions autour. J’imprimais ces lieux dans ma mémoire pour les enfermer dans une des pièces de mon château et les laisser mourir tranquillement. Ce soir, au milieu de ce nulle part maudit, je commençais autre chose. J’allais, une fois de plus, disparaître pour ceux de l’histoire précédente et apparaître, enfin, pour les nouveaux colocataires de ma vie. J’allais pouvoir toucher à nouveau ce septième ciel qui m’était promis et dont on m’avait privé pour des principes et des règles. Plus encore qu’un renouveau, qu’un nouveau départ, il était l’heure de poursuivre le chemin ailleurs mais plus fort, plus intensément, réellement. Pour finir en beauté.

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