Pensées et discussions à l’aire de la nationale (41) ou dialogue de l’auto fou

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Il était impossible de ne pas entendre les discussions qui ressemblaient davantage à des cantates, peut être même à des opéras. Tout semblait être douceur, beauté et chansons. Les fausses préoccupations d’un quotidien, qui n’existait plus, semblaient très loin désormais. Comme s’il s’agissait d’une autre vie et que les souvenirs devenaient de plus en plus flous, à mesure que les kilomètres s’alignaient. Parfois, un signe ramenait à quelques années plus tôt mais ils devenaient rares et ils ne faisaient presque plus mal. En tout cas, la douleur n’était plus que passagère et presque douce.

Lorsque les flots de touristes, perdus dans cette contrée improbable, étaient passés, il ne restait que les autochtones et leur amour de la vie, leur amour de l’amour, leur amour du vin, du soleil et des chansons. C’était ce que je cherchais en ce moment. Des relations simples mais franches, enfin. Les dernières années, à vivre dans le mensonge, la fausseté et la peur, avaient épuisé les dernières forces de ce vieux corps. Il fallait revenir aux choses simples, aux sentiments vrais et ressentis.

C’est sans doute pour cela qu’elle était là. J’avais tendance à l’oublier. Elle m’avait suivi dans ma fuite sans que je ne sache vraiment pourquoi. Elle était là comme une évidence.
La fraîcheur des pièces répondait au début de canicule. Les grandes marches des escaliers étaient même froides, alors que l’air devenait irrespirable tant il brûlait les bronches à chaque inspiration. Bientôt, la propre présence de soi deviendrait insupportable et l’envie de sortir de son corps, pour trouver un semblant d’air, quelque part, se ferait sentir. Pourtant, les murs, les pierres, les faïences envoyaient une fraîcheur bienvenue.

Depuis longtemps, je l’avais perdue. Elle avait dû suivre le parcours de tous les autres, à la même vitesse. La découverte de ce château n’était pas, pour elle, une priorité ou porteuse de sens. Elle était là et je ne savais pas pourquoi mais ce moment véritablement seul, au milieu de la foule, marqua la fin du passé. Ce château perdu, inconnu, maltraité apportait le nouveau départ vers autre chose. Il ne servait à rien de s’arrêter sur avant parce que, avant, finalement, c’était nul. Et ce château ne servait à rien non plus mais il était une verrue de sublime au milieu du superbe. L’histoire n’était elle, qu’une verrue de médiocrité au milieu d’un océan de laideur. Evidemment, plus les jours passaient et plus les éventuels moments positifs avaient disparu. Ils avaient été remplacés par une vision réaliste d’une histoire finalement triste.

Et puis, posé face à la mer, à remuer ce passé, ils s’étaient effacés, étiolés et finalement, je ne savais même plus à quoi elle ressemblait. Je cherchais dans ma mémoire. Je creusais. J’ouvrais toutes les portes de mon château intime, je fouillais de fond en comble toutes les pièces et je ne la retrouvais plus. J’avais perdu les photos, les films, les tableaux qui nourrissaient mes souvenirs et construisaient son image. Elle n’était plus qu’une robe bleue flottant dans l’air sans visage, sans corps, sans consistance comme un résumé physique de ses sentiments.

-Ça y est. Tu es prêt

Une main brûlante s’était posée sur mon épaule et, à travers le léger tissu du tee shirt, je sentais le feu. Je ne me retournais pas. Je savais qui me touchait, qui me parlait et je comprenais la portée du message. J’étais passé par la passion, par la détresse, par les larmes, par le dégoût, par la haine, par le mépris et enfin, j’arrivais là, l’endroit qu’on ne devrait jamais quitter. Ce château abandonné représentait, par la pierre et le bois, le nouveau château de ma mémoire. Les pièces étaient toutes sublimes, immenses, vides, fraîches, prêtes à revivre si on les délestait des scories du passé.

– Je ne sais pas
– Tu es prêt parce que là, tu en as envie.
– Je suis prêt parce que je ne me souviens plus de rien.
– Tu ne te souviens de rien parce que ça ne valait pas la peine de se souvenir en fait.
– Mais je ne lui veux pas de mal.
– Ni de bien, je sais. Tu t’en fous.
– Je n’irais pas jusque là.
– C’est moi qui y vais.

Elle était restée dans mon dos et je restais face à la fenêtre, regardant la campagne toscane exploser de chaleur et de lumière à travers les vitres absentes du château. Le parfum des oliviers, des cyprès et des pins se mélangeait à celui de l’herbe et des coquelicots au milieu des vignes.

En bas, dans le grand jardin, une femme dans une longue robe bleue, les cheveux lâchés et tenus par un chapeau blanc, des nus pieds en lanières de cuir, se dirigeait lentement vers la sortie. Elle ne se retourna pas vers le château, pas vers moi, elle partait, elle sortait de ce monde pour reprendre une route plus classique, plus banale, plus commune.

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