Pensées et discussions à l’aire de la nationale (39) ou dialogue de l’auto fou

step 3

Le chemin montait régulièrement à travers la forêt. Il n’était pas véritablement tracé et serpentait entre ronces et racines éternelles. Comme souvent dans ce coin du monde, les nuages gris avaient laissé la place à un ciel bleu immaculé. Les sons de la campagne, les bruits de la nature, les senteurs du monde explosaient autour de nous, comme si l’endroit n’avait pratiquement jamais été violé par l’humain, et pourtant… Devant le grand portail de fer forgé se pressait une foule de badauds et de touristes avec, bien visibles, en collier ou en bandoulière, les appareils photo, du plus simple au plus sophistiqué. J’avais rêvé cet endroit et je savais depuis longtemps que j’y serai un jour. Oh certes, je ne l’avais pas envisagé comme ça mais la vie réserve des surprises et finalement, cette visite prenait son sens ainsi. Le jardin était entretenu, vaste, même gigantesque, finalement, en comparaison à ce que j’imaginais. C’était une première preuve tangible que l’imaginaire et les rêves ont des codes qui dépassent la réalité. Je pensais être accompagné, je ne l’étais pas, je pensais qu’il s’agirait d’un manoir défraîchi au centre d’une ville sans âme, c’était une sublime bâtisse surplombant un village somptueux où chaque ruelle venait murmurer à l’oreille du passant égaré, un conte empli de sucre et de miel. J’attendais que la foule se précipite, afin de me démarquer des touristes. Je n’avais jamais vraiment réussi à être un touriste et je faisais mes visites plutôt comme je le désirais, sans vraiment suivre de chemin prédéfini en m’autorisant la rêverie, l’arrêt, la contemplation.
Déjà, de loin, le château diffusait une atmosphère étrange, une sorte de réponse à toutes les constructions que j’ avais pu imaginer, seul, la nuit, les yeux fixés au plafond, à chercher le sommeil.

– C’est la première que je vois un lieu qui n’existe pas ressembler autant à quelqu’un qui existe.

Elle était là. Tellement discrète, que je l’avais oubliée. Tellement dans mon propre monde que je n’avais pas considéré sa présence. J’avais prévu de visiter ce lieu avec quelqu’un et, finalement, je croyais le visiter seul. En réalité, je le visitais avec la seule qui pouvait vraiment m’accompagner aussi loin, au plus profond de moi, sans détruire, sans pourrir, sans juger, sans gêner, sans me faire sentir que j’étais en trop…

La bise sucrée passait dans ses cheveux et faisait voler ses mèches dorées. Son visage était fin et, sans être forcément belle, elle dégageait une force, une puissance qui rassuraient. Pour la première fois en présence d’une femme, je ne me sentais pas obligé d’être parfait. Je pouvais me satisfaire d’être ce bonhomme plein de défauts parce que même l’évocation de mes défauts, qu’elle ne se privait pas de faire, respirait la simplicité et l’évidence et non l’injonction agressive du changement qui, de toute façon, ne viendrait pas. Je la regardais et je me demandais ce qu’elle pouvait bien faire là, avec moi. Je la regardais et je me demandais ce que moi, je pouvais bien faire là, à accomplir des rêves imaginés à deux et exécutés seul et finalement, avec une autre qui n’était même pas l’autre.

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