Pensées et discussions à l’aire de la nationale (53) ou dialogue de l’auto fou

 

– Par exemple, moi, ce qui me fait chier dans la littérature, ce sont les bouquins qui n’ont pas valeurs universelles. L’histoire d’un village paumé dans le Lubéron ou au fin fond du Cameroun, ça m’emmerde. Je veux lire des histoires qui se passent ici ou ailleurs sans que ce soit un problème. Il faut parler de sentiments qui touchent tout le monde. Enfin, ça, c’est ce que je pensais avant. Maintenant que je sais que certains n’ont pas de sentiments, que d’autres les cachent ou les feintent, je me dis que l’universel, c’est quand même super vague. A partir du moment où ça s’adresse seulement à une catégorie, ça me fait chier. De toute façon , l’humain me fait chier. Faut toujours un truc qui déconne. Après tout, le plus grand roman de l’histoire de la littérature, c’est la bible. Le reste n’est que réécriture plus ou moins talentueuse. 

– Par quel miracle te sens tu obligé de toujours tout gâcher, même le sublime? Ce qui compte, c’est l’histoire

– Ce qui compte, c’est comme dans la vie.. Les sentiments, les émotions.. Mais ça, les gens maintenant ne savent même plus ce que ça veut dire. Il faut du creux, du rapide, du mobile… Moi, je veux chialer, je veux aimer, être aimé. Que ça se bouscule dans l’estomac, que ça vibre, que ça tremble. Moi, je suis incapable de provoquer ça chez quelqu’un alors j’aimerais bien, au moins un peu, ressentir ça. J’ai pas droit à la magie des sentiments alors même si c’est du fake, je veux que ça existe un peu pour moi. 

– En gros, tu veux que l’art remplace la merde qu’est ta vie? 

– Ouais, ça ne serait pas si mal.

– Donc t’es un con, une merde et tu voudrais que les autres compensent tes nullités. 

– Bah ouais. Je vais devenir sublime alors que je suis une merde, faut être cohérent. Jusque là, je croyais que j’étais sublime dans les yeux de celle qui prétendait m’aimer. Maintenant, je sais que je n’étais même pas aimé, alors t’es gentille, mais si y a un moyen quelconque de remplir cette vie de merde, je vois pas pourquoi je devrais me priver. 

– Tu ferais mieux de te remplir de silence, ça t’évitera de dire des conneries.  

– Avant je prêtais des bouquins aux gens. Mais des vrais bouquins, hein. Des vrais trucs de littérature, super bien chiadés et tout ça. Et puis, je me suis aperçu que les gens préféraient lire des conneries sur les chats ou sur la plantation d’arbres nains en milieu hostile. Déjà les bouquins que tu prêtes, tu les revois rarement mais en plus, tu prêtes de vrais trucs et les gens ne les lisent pas alors je les laisse remplir leur vie avec des chats et des plantes grasses puisque c’est ce qu’ils veulent. 

– De toute façon, tu n’as plus de bouquins maintenant. 

– Raison de plus pour ne plus les prêter à des gens qui ne les lisent pas. 

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (52) ou dialogue de l’auto fou

J’avais toujours eu un sentiment particulier avec les gens qui se comportaient de manière humaine avec les chats et de manière animale avec les humains. Tous les discours qui visaient à valoriser les animaux, et plus particulièrement les chats, et qui abaissaient les humains, me semblaient symptomatiques de dérives tristes. C’est mignon une bestiole en général mais de là à devenir le centre d’une existence, il y a un univers qui me semblait opaque, creux, vide. Ce n’est pas que je n’aime pas les chats, c’est que je m’en fous et que je ne comprends même pas qu’il n’en soit pas de même pour tous. Evidemment, quand James me parla du manque de son chat plus que du reste,  me revint ce concept étrange qui consiste à avoir davantage d’empathie pour un animal que pour un sdf. Finalement, cela m’en disait davantage sur la personne.

– Conditionner ses vacances, ses rencontres, ses visites, ses journées selon les desideratas d’un animal dont on ne comprend rien et qui ne sert à rien, contrairement à une poule ou à une vache, ça  m’a toujours apparu étrange, déplacé, dérangeant même. Il en est de la liberté individuelle, certes, mais s’apitoyer sur le sort des chats et des chiens en Chine ou sur le bord des autoroutes, à en faire des campagnes et des attaques de boucheries, et ne même pas poser une pétition pour rappeler que les pouvoirs publics ont promis que les SDF n’existeraient plus, et se retrouver soi même, SDF parce qu’un chat est plus important qu’un humain, c’est une énigme. Tout cela est de toute façon, une énigme.

On pourrait se dire que les personnes qui préfèrent les animaux domestiques sont indifférentes au sort des humains et qu’un animal ne trahit jamais, ne déçoit jamais et tout ce type de discours, on pourrait… On pourrait se dire, au contraire, que les personnes capables de donner de l’amour à des humains et à des animaux, en même temps, seraient des personnes supérieurement sentimentales, capables d’aimer tous azimuts. On pourrait mais en fait, il n’en est rien.

Je vois des gens s’inquiéter pour la santé d’un animal. C’est bien. Et en même temps se montrer totalement indifférents aux catastrophes humaines quotidiennes. Evidemment, si les humains ont des problèmes, c’est leur faute et donc, la compassion est plutôt culpabilisation, alors que les animaux ne sont que des victimes. Indéniable. Toutefois, lorsqu’on considère le coût d’un animal…

– Tu me fais cette dissertation pourrie pour me dire que mon chat, tu t’en fous, en fait. 

– Que tout le monde devrait s’en foutre!!!! C’est un chat merde, ça va… 

– T’as jamais eu d’animaux, ça se voit… 

– J’ai jamais eu d’animaux mais ça fait six mois que je vis dans ma bagnole, sans avoir pris un vrai bain, ni fait un vrai repas. Alors les intoxications alimentaires, les pattes cassées, les ongles arrachés, je m’en balec… Et les personnes qui montrent davantage d’empathie envers les animaux qu’envers les humains ne m’évoquent que peu de respect… Pour ne pas dire aucun. Tu vois des photos d’animaux à adopter sur les réseaux, tu lis des récits enamourés et dégoulinants de mievritude sur les qualités incroyables de foutage de gueule du chat et sa capacité à ne rien foutre. Tu vois des commentaires dithyrambiques sur la beauté du poil, l’intelligence dans l’œil, la faculté à la sieste, les produits de vaccination, de nettoyage, de nutrition, de soins ou de divertissements alors que toi, tu as un kebab tous les deux jours, au mieux. Donc ouais, les pleureuses sur les chats me gonflent. Je les trouve pathétiques, tristes, en décalage et elles me font chier. 

– Si un jour, tu as un animal, tu comprendras mieux ce qu’on peut ressentir. L’amour, la tendresse qu’ils te donnent, n’existent nulle part ailleurs. 

– Je me fous d’être aimé par un chat! Tu veux que je fasse quoi de l’amour d’un chat! Je ne suis pas foutu d’avoir l’amour d’une nana, l’amour de mes gosses, même moi, je ne m’aime pas, alors un chat… qu’est ce que tu veux que ça me fasse? 

– T’as des gosses? 

– Et surement pas de chats!

– L’amour d’un chat, c’est entier, c’est exclusif… 

– Bah je vais me mettre en couple avec un chat alors… Super… 

– T’as des gosses? 

– J’avais… Une nana, un taf, une piaule… J’ai eu des trucs dans ma vie. Même un chat qui s’est suicidé, et quand je vois l’importance qu’on accorde aux bestioles et le mépris qu’on donne aux gens, je trouve ça normal finalement que ça aille mal dans le monde.

– Mais c’est le contraire! C’est la façon dont on traite les animaux qui est symptomatique du monde qui va mal. C’est la preuve que l’humain n’est pas bon puisqu’il n’est même pas capable de traiter avec respect une petite boule de poils. 

– Pendant qu’on dépense des millions à soigner, nourrir, éduquer, vacciner les trucs à 4 pattes, on laisse crever la moitié de l’humanité. 

– ça n’a rien à voir. 

– ça n’a rien à voir, oui, comme l’islam politique, l’union européenne, les délocalisations, l’individualisme exacerbé, l’ultra violence, la condition humaine etc etc etc, c’est différent, c’est pas pareil. Ce que je vois, c’est qu’un chat reçoit plus d’attention que moi mais que si je le dis, je passe pour un salaud sans cœur… 

– Tu passes pas, tu l’es.

– Ouais mais le budget pâtée d’un chat dépasse largement mon budget bouffe hebdomadaire donc les problèmes d’un félin inutile, je fais comme la SPA avec les gens, je m’en carre l’œil. 

– Tu ne peux pas comprendre ce qu’apporte un animal. 

– Ouais, je sais, je suis trop con et j’ai pas de cœur contrairement à tous ceux capables de dépenser un dixième de leur budget au bien être d’un truc qui dort. Objectivement, il vaut mieux être un chat français qu’un enfant congolais. Rien que ça, ça montre clairement que ça déconne donc les aventures de la bourgeoisie féline, je trouve ça pitoyable. Y a un moment, ça me faisait sourire, maintenant, ça me donne des envies de rétablissement de peine de mort. 

– T’es un connard…

– Et j’ai même pas de litière… 

 

Pensées et discussions à l’aire de l’autoroute (51) ou dialogue de l’auto fou

Et la lune et les étoiles souriaient enfin à nouveau. Le vent balayait les dernières illusions qui pouvaient encore subsister sur la force et la véracité des sentiments. Les remous de l’océan récupéraient les dernières miettes des espoirs de l’autre vie. Soudain, le monde semblait arrêté. Au loin, pourtant, les sirènes d’un bateau retentissaient, mais même les hurlements, au beau milieu de la nuit, d’un retour de pêche ne pouvaient altérer la magie de cet instant. La nuit de la rédemption, du véritable début de ce qui devait s’appeler une vie, prenait forme après les kilomètres avalés et recrachés. Ce soir, elle dégageait une beauté jamais vue. Une force fragile inconnue. Etre dans ses bras était, à la fois, doux et fort, un renouveau, une libération, des murs de prison qui s’effritent et s’effondrent… Un phare dans la nuit, une étoile dans la laideur, un ange dans le monde… Cette seconde d’éternité aurait duré deux vies entières. Je la serrai plus fort encore, collé à elle, sentant son cœur frapper ma poitrine. Je tombais comme les étoiles dans le ciel et pourtant, je jurais à dieu que, désormais, je ne tomberais plus et même s’il n’entendait rien, j’étais décidé à relever la tête. J’avais besoin de moi pour trouver le chemin, besoin de jouer une nouvelle symphonie. Tous les souvenirs ressemblaient à des océans de poison et j’avais à nouveau besoin de me sentir enfin chez moi quelque part. J’étais en manque de moi plus que de toute autre chose. Plus que de sentiments usurpés, plus que de mensonges et de trahisons, j’avais besoin de moi. A travers le pare brise, éclairé par la lune, je vis ce qui ressemblait vaguement à moi. Porté par la musique, caché par elle, je ne voyais qu’une forme vague et mal définie, un souvenir de moi. J’avais réussi à m’éviter pendant longtemps la vision de moi. Je souris. J’étais de l’autre côté. Je ne reconnaissais pas ce corps dans lequel je m’étais débattu pour survivre à ma fin du monde. Les blessures l’avaient détruit. Je continuais à danser pour moi, pour James, pour la lune et pour la vie à venir. Depuis longtemps, la musique était morte mais elle résonnait en moi. Si loin et en fait si proche de moi…
Elle restait là, portée par ce souffle venu d’ailleurs. Je continuais de saigner, je saignais à nouveau. Un truc plus fort que moi qui me disait que le temps de se battre, le temps de pleurer, le temps de se cacher était mort et qu’il fallait que je revienne vers moi, plus proche encore. Je m’étais éloigné, embarqué par des courants contraires, des tempêtes et des naufrages. Je m’étais manqué. Dans nos têtes, un orchestre philarmonique gigantesque jouait à tue tête et crescendo et chaque mouvement de nos corps brisait davantage nos chaines. Le tourbillon de nos sens nous entrainait ailleurs, plus haut vers nous. Son parfum était enivrant, sa peau douce et chaude, sa présence rassurante et apaisante. Elle était le remède à mes maux et j’avais encore une fois le sentiment de ne servir à rien puisque je ne lui servais à rien. Je ne l’avais pas rendue heureuse. J’avais juste noyé le poison en lui envoyant ma propre souffrance à la face. J’avais exacerbé mon égoïsme. J’étais devenu ce que je détestais chez le fantôme idéalisé de ma vie d’avant. Et je m’en voulais. Je décollais mon visage de son étreinte. Je voulais la voir. J’étais saoul de meilleur whisky que d’habitude, enivré par son parfum, bousculé par la confusion de tous ces sentiments. Son visage était défait par les larmes. Quelques cheveux étaient collés sur sa joue. Le rimel avait coulé, le rouge à lèvres s’était étalé sur mon épaule et laissait une trace au coin de ses lèvres. Son souffle était court, trop rapide. Dans les films, les nouveaux amants s’embrassent et se découvrent enfin en se mélangeant sur le capot. Elle s’alluma une cigarette. Je pris le reste de mauvais whisky dans la bouteille qui gisait dans le coffre ouvert. D’un geste dont elles seules ont le secret, elle enfila un pull et décrocha la robe. Elle n’était plus vêtue que d’un pull qui était le mien. Trop grand pour sa fragilité, trop large pour sa finesse, trop vieux pour son renouveau mais tellement à sa place sur elle. Elle s’assit sur le capot, comme à notre habitude. Je m’appuyai sur le côté.
– Si demain tout s’arrête là, au moins, il restera ça
– Demain, c’est loin
Le whisky me tenait chaud. Je restais nu. J’avais peur du silence et longtemps, j’avais cherché à le combler. Avec le temps, on m’avait appris à me taire puisque chaque mot pouvait devenir une lutte, un combat, une alerte. Il m’avait fallu peser tous les mots, tout le temps, et c’est peut être pour cela que je n’arrivais plus à écrire ni à dire.
– Tu te tais maintenant. Y a pas longtemps tu parlais trop.
– Y a pas longtemps, j’avais des trucs à dire. Maintenant, c’est passé.
– Je vais pouvoir parler alors
– Tu crois que je vais t’écouter ?
– Non… Mais tu risques de m’entendre. C’est déjà pas mal. Ça changera de la plupart des gens.
– Ça sera bien la première fois que je serais à part pour quelque chose.
– Rassure-toi, ce n’est pas forcément positif.
– Me concernant, je ne me faisais pas trop d’illusions.
– T’as le droit de te rhabiller maintenant.
– Je sais…

Pensées et discussions à l’aire de l’autoroute (50) ou dialogue de l’auto fou

Telle une valse endiablée, les éléments autour semblaient emprisonnés dans un tourbillon effréné. Les violons avaient remplacé les crissements de la guitare sèche. Une petite bise légère s’était levée. Malgré ma nudité, je ne pouvais avoir froid. La présence de James. Ce qu’elle était capable de me donner, en cet instant, en amour, en confiance, en attention, en prévenance, était totalement inédit. Inconnu. Irréel. Je tombais follement amoureux de ce moment d’éternité. C’était ce que j’avais toujours cherché et ça ne se trouvait pas dans l’amour, ni dans les livres. Cela n’existait que dans la sincérité, dans la magie du ressenti. Tous les rêves d’immensité convergeaient enfin vers ce moment. Elle était là pour diffuser cette force venue d’ailleurs qui nettoyait toutes mes croyances, désinfectait mes blessures. Toutes mes souffrances passées brûlaient sous le feu de son étreinte.
J’avais cherché à travers toutes les fenêtres sales posées face à moi, le chemin et, finalement, il n’avait fallu que la vérité, enfin. Je l’avais cherchée dans tant de lits étrangers, tant de couches oubliées, tant de lieux sans espoir que maintenant, seul ce sentiment pouvait remplir les espaces vides. Ils avaient pris toute la place, ils avaient été creusés, élargis, par les attaques répétées et multiples. Dans cette ronde, tout se remplissait enfin. Les pages se blanchissaient à la vitesse de la musique, au rythme de nos larmes confondues. Toute l’encre des promesses d’éternité fausses et inutiles disparaissait. Je ne pouvais pas obliger à m’aimer, je ne pouvais pas faire qu’on m’aime mais je pouvais désormais vivre sans. Je ne regrettais plus les jours passés, même si je me mentais à moi-même. Un sursaut de mes mémoires cherchait encore le visage disparu mais elle n’apparaissait plus dans les étoiles, elle n’était plus en filigrane sur tous les murs des villes, sur tous les nuages, sur tous les arbres. Elle n’était plus le nom que j’entendais partout et qui résonnait avec ce tremblement dans le ventre, ce rocher dans l’estomac qui prend toute la place. Elle n’était plus la pièce manquante. Elle n’était plus.
Je sentais la paix m’envahir dans les bras d’une femme dont je ne connaissais même pas le prénom, alors que j’étais nu et sans obligation sexuelle. Longtemps, il avait fallu répondre aux sollicitations, aux usages, à ce à quoi je servais. Etre l’objet. J’avais cru être autre chose, parfois, trop souvent et finalement, je n’avais été que ça mais soudain, ça n’existait pas, ça n’était plus. La danse de James, sur cette plage, la nuit, dans la chaleur moite d’un été caniculaire purgeait enfin mon âme. Je m’enivrai désormais de son parfum dans les cheveux.
J’avais pleuré, j’avais bu, j’avais tourné. Les mondes se superposaient. Elle avait pleuré, elle avait bu, elle avait tourné. Ses mains sur ma peau réveillaient mon corps. Je sortais de la chrysalide et finalement, ce passage n’était pas si douloureux. J’avais envie de lui demander son prénom, j’avais envie de savoir qui elle était et puis, cette envie briserait le charme. Elle était là pour me sauver, comme sans doute, j’étais là pour la sauver. Je ne connaissais pas son prénom, elle ne connaissait pas le mien parce que cela ne servait à rien dans notre mission. Je ne connaissais pas son histoire parce que c’était inutile. Elle savait juste que tous les mots que j’avais entendus, je les avais crus, je les avais pris pour moi et c’était bien suffisant. Nous avions simplement besoin de nous-mêmes, de l’autre et du point de départ du reste de nos vies. Je ne savais pas ce que j’étais sans l’autre, sans elle mais maintenant, j’étais le danseur nu de la dune, elle était l’ange rédempteur et je savais que je ne pourrais pas me faire aimer.
Je savais maintenant que je n’étais qu’un spectateur de plus dans un concert géant qu’elle donnait, en fait, pour tous les autres et pas seulement pour moi, alors que je prenais tous ses mots comme des déclarations uniques. Les lumières éteintes, les instruments silencieux, il ne restait que ce mec seul, dansant pour lui-même, au milieu d’un univers bien trop grand, croyant qu’il s’agissait d’un concert privé, pour lui seul, alors qu’il partageait déjà toutes les émotions avec trop de gens. Et que finalement, la chanteuse n’a jamais remarqué.
Il était venu le temps de faire le solo, de jouer pour soi et seulement pour l’autre qui voudrait bien de cette chanson et la garder secrètement, jalousement, juste pour celle qui la voudrait et danser pour soi, pour elle, avec elle. Celle qui avait envie d’être là et non plus celle qui y était parce que, ici ou ailleurs, après tout…
Peut être qu’il aurait fallu que j’écrive tous les tourments pour que tout cela disparaisse, pour purger, pour évacuer mais je n’ai pas trouvé les mots pour montrer la déchirure, pour montrer l’éclatement, l’explosion à l’intérieur. Tout était trop à l’intérieur. Évacuer le trop plein de larmes et de souffrance par des mots et comme je ne pouvais parler à personne, peut être que les écrire m’aurait aidé mais aucun ne semblait avoir la force, la détresse de ce que j’aurais voulu exprimer. J’étais resté les yeux sur la route plutôt que sur le papier. Les yeux dans le retro pour éviter d’avancer et de coucher tout ce que j’aurai voulu dire ou crier. Il faut du talent pour exprimer ce que l’on ressent. Il faut du génie pour partager ses sentiments. Je ne suis qu’un vagabond en voiture. Alors j’ai roulé. Sans dormir, sans réfléchir, pour fuir, pour accepter de ne plus avoir d’espoir et d’admettre. J’ai roulé. J’avais besoin qu’on me serre, qu’on me prenne, qu’on me montre que j’existe, enfin. J’avais cru à des éternités, à des mondes sans fin mais les croyances ne sont pas éternelles.

Pensées et discussions à l’aire de l’autoroute (49) ou dialogue de l’auto fou (c’est long et c’est même pas fini)

Ses yeux n’avaient pas lâché les miens et ma nudité ne semblait pas lui poser problème. J’eus même l’espoir qu’elle ne s’en souciait pas. J’étais trempé, propre mais nu. Je ne lâchais pas la bouteille, conscient qu’elle me donnait une constance et un alibi pour ne pas entreprendre quoique ce soit. Elle se rapprocha encore, alors que nous étions déjà au-delà de ce que je supportais habituellement. Ses lèvres touchaient presque les miennes.
– Danse avec moi.
– Je suis quand même un peu à poil, là.
– Danse. Je veux danser avec toi.
Elle posa ses mains sur mes épaules. La bouteille dans la main gauche, retenir la serviette pour cacher ce qui pouvait encore l’être avec la droite, je ne pouvais pas vraiment poser mes mains sur elle. Je ne savais plus réellement si c’était une bonne chose ou pas. Ses mains se serrèrent derrière ma tête et elle posa la sienne sur mon épaule. J’avais tous les effluves de ses cheveux qui me sautaient au visage. Nous bougions à peine. La guitare sèche et la voix du chanteur enveloppaient nos corps d’un fin tissu de douceur ouatée. Seule la lune nous éclairait mais je sentais James s’abandonner pour la première fois, vraiment. Elle lâchait prise alors que je restais désespérément raide. Je ne savais pas à quoi elle voulait jouer et cette situation me stressait. Il fallait que je sois, enfin, dans la situation. Derrière elle, je relevais la bouteille et but plusieurs gorgées, sans prendre conscience du compte, cul sec. Elle se saisit de la bouteille et en fit de même. Les yeux dans les yeux, je décidais de finir la bouteille afin d’accélérer le processus. Je lâchais la serviette et la bouteille vide sur le sable encore chaud.
Je m’autorisais à poser mes mains sur elle. Sa robe était tellement légère que je sentais la chaleur de sa peau sous le tissu. Les effets de l’alcool, la puissante douceur de son parfum m’enivraient déjà. Je sentais que je m’abandonnais enfin. Je posais ma joue sur ses cheveux pour profiter de son parfum, de sa chaleur et d’avoir, à nouveau, un corps près de moi. Les éléments tournaient en spirales au dessus de nos têtes. Les étoiles, les nuages, les images des passés morts, tout partait à vau l’eau, au dessus de nous, comme une tornade dont nous étions l’œil. Les éléments se retrouvaient prisonniers dans ses cheveux lâchés au vent. Elle voulait juste être dans des bras rassurants et il fallait que, pour une fois, je sois à la hauteur de la demande. Il fallait construire un moment rien qu’à nous, sans contraintes, sans personne. Juste nos deux fêlures qui se répondent et s’annulent à force de s’affronter. Juste un instant où l’un protège l’autre sans rien attendre en retour, juste ce moment où rien ne gêne.
Et je me disais que je ne voulais pas danser. Je voulais juste vivre ce moment comme si demain n’existait pas. M’enivrer d’elle jusqu’au matin et recommencer la vie là où je l’avais laissée. Je voulais voler, collé à elle, et laisser les cordes de la gratte me piéger et m’enserrer. Je devenais prisonnier de tout cela et j’en devenais accro. Ne plus regarder en bas, ne plus regarder derrière, s’accrocher aux branches et passer de l‘une à l’autre pour avancer. Et boire à nouveau. M’enivrer d’elle et de mauvais alcools pour tout oublier, pour vivre enfin comme si tout ce qu’il y avait avant, n’existait plus. Sous mes doigts, je sentais la peau de son dos dénudé. Elle était forcément douce, forcément chaude et je me disais que j’aurais même surement adoré la baiser parce qu’elle dégageait en cette nuit, tout ce qu’on attend, finalement, d’une femme. Douce et entreprenante, sage et totalement délurée, le chaud et le froid, mais je renforçais plutôt l’étreinte. J’avais besoin de sa présence pour renaître et je sentis dans sa façon de me tenir qu’elle attendait la même chose de moi.
La nuit était sombre.
La lune criait sa présence.
Nous avions posé nos ombres,
Et les restes de nos enfances.
J’ouvrais enfin les yeux.
Je voyais le monde que je fuyais
Autour de moi, tout tournait
Comme si ça allait mieux
Et malgré toutes les cicatrices,
Malgré toutes les blessures
Même au bord du précipice,
Même sous la torture,
Engagé dans les méandres
D’un monde condamné,
Je refuse de descendre
Et je ne vais pas me tuer.
Je suis saoul, enivré de toi
Je suis à bout, vidé de toi
Je garde les marques du passé
Mais je ne me suis pas tué
Je devine sous ses doigts
Que la vie revient
Je crois que cette fois,
J’aime ce que je deviens.
Et je prends le moment
Comme si demain n’existait pas
Et je prends le temps
Comme si hier n’existait pas
Je dois garder les yeux bien ouverts
Je dois me souvenir de ça
Me souvenir encore de toi
Comme avant gout de l’enfer
Et m’envoler plus haut
Comme si c’était la dernière fois
Et sortir plus fort, plus beau
Parce que tu ne seras plus là.
Je suis fou, totalement de toi,
Tu étais tout mais tu n’es plus là,
Et mortellement blessé
Je refuse, je ne me suis pas tué.
Je suis en dessous de tout, de toi
Tu es partout mais plus avec moi
Et même si je me sens écartelé,
Je ne me suis pas tué.
La voix du crooner résonnait encore plus fort. Les accords de guitare tapaient sur nos cœurs à vif. Nous ne bougions quasiment pas. Juste elle, dans mes bras, la tête posée sur mon épaule. Je regardais au dessus d’elle. La joue posée sur ses cheveux. Ma vue se brouilla. Je sentais ses larmes tomber sur ma peau et glisser le long de mon corps. Elle pleurait, plus encore que je ne le pouvais, plus encore que je ne l’avais fait. Les digues avaient cédé. Nous étions serrés, enlacés, encastrés et nous pleurions. Ensemble, enfin ensemble. En équilibre sur ce fil, au dessus du ravin, balayés par la tempête de nos cœurs, je la retenais de la chute autant qu’elle me retenait de la chute. J’avais voulu retenir mes larmes, j’avais encore voulu me montrer fort, solide, lui montrer qu’elle avait raison de se lâcher, entre mes bras, que j’étais là pour elle, imperturbable, inamovible mais mes yeux ne pouvaient plus rien retenir. Elle pleurait et je ne pouvais pas faire autre chose. Son corps s’abandonnait dans le mien. Son âme semblait se fondre à la mienne. Nos douleurs se confondaient en un déluge salvateur. J’avais besoin d’elle, j’avais eu besoin d’elle, et je compris, enfin, qu’elle aussi, avait eu besoin de moi pour exorciser, je ne sais quelle douleur et je ne voulais pas le savoir, finalement. J’avais été utile et cette sensation m’était plutôt inconnue jusqu’alors et j’aimais cette sensation. Elle m’avait sauvé la vie et j’avais envie de croire que j’avais fait pareil pour elle, même si ça n’était qu’inconscient, involontaire.
Dans ma tête, les idées s’enchaînaient. Les images qui brûlaient, la mémoire qui se nettoyait, une mise à blanc de toutes les données, vierge à nouveau, prêt pour une nouvelle vie. Ses larmes avaient nettoyé les écuries de ma vie. Et j’avais envie de croire que les miennes avaient purgé son existence. Nous avions été le nettoyeur de l’autre et nous restions plantés sur le sable, dans la nuit, à imaginer toutes nos blessures partir vers d’autres ailleurs. Et plus rien à foutre de toutes celles qui m’avaient piétiné, de la dernière qui avait fini au lance flammes les destructions précédentes, la reconstruction débutait. Au loin, des sirènes de pompiers hurlaient. La mer chantait son murmure répétitif. La peine dans la voix qui sortait de l’auto radio faisait écho à ce que nous laissions s’échapper de nous. Tout devenait libération. Je n’avais pas été aimé, elle n’avait pas aimé et ces deux peines conjuguées partaient rejoindre les étoiles portées par les larmes. Mon absolu ne trouvait pas d’écho en ce monde mais je ne pourrais jamais me résoudre à vivre l’amour comme une affection. Je n’avais pas envie d’être une tablette de chocolat, elle n’avait pas envie d’une tablette de chocolat. On cherchait mieux, on visait plus haut. On restait chacun dans sa solitude.

Pensées et discussions à l’aire de l’autoroute (48) ou dialogue de l’auto fou

Le sable se collait sur mes pieds. La remontée me semblait chaque fois plus difficile que la veille et cette fois, je ne connaissais pas la plage. Je n’avais pas mes repères. La remontée me sembla interminable et j’arrivais les cheveux secs à l’endroit où enfin je voyais la voiture. Je m’arrêtais et regardais face à moi. A sa place, assise sur le capot, James tirait sur sa cigarette. Les aspirations allumaient le bout rouge et éclairait une partie de son visage. Je ne la distinguais pas mais je savais que c’était elle. Je ne l’avais pas vu durant tout ce voyage. Elle était là et je ne me souvenais même plus comment elle était arrivée là. Elle faisait partie désormais de ma vie qui partait en lambeaux et qu’il allait falloir recomposer. J’hésitais à m’avancer. J’étais encore assez loin pour penser qu’elle ne m’avait pas vu et puis, je savais qu’elle ne serait pas choquée par la vue d’un homme nu, se cacher n’aurait pas de sens et je n’allais pas rester à poil indéfiniment.
J’hésitais cependant et chacun de mes pas était lent, mesuré. A mesure que j’approchais, j’entendais une musique monter et son visage devenait de plus en plus visible. Tenu par toutes ses leçons d’éducation, je me sentais mal à l’aise d’être ainsi. Je m’arrêtais et je me dis que le simple fait d’être gêné alors qu’elle m’avait vu me décomposer, qu’elle m’avait vu vraiment à nu, dépouillé, détruit montrerait que je n’étais pas sauvé et je me voulais vivant.
La musique devenait enveloppante à mesure que j’avançais. Comme si nous n’étions jamais revenus du château des songes, la ballade sirupeuse italienne résonnait. Entre ses jambes, trônait une bouteille de whisky, elle leva les yeux vers moi. Elle portait une robe légère rouge avec des points noirs que je n’avais jamais vue mais je ne la regardais pas. Je m’étais décidé à passer à côté d’elle, d’entrer dans la voiture et de m’habiller comme si tout était normal. C’était le meilleur moyen de montrer que tout allait bien. Je me retenais pour ne pas accélérer le pas, donner le change. Elle tendit alors vers moi la bouteille.
– Bois…
– Je vais, peut être, enfiler un truc avant
– Bois…
Je n’aurais pas le dernier mot, je le savais. Je m’approchais, je saisis la bouteille, et prit une rasade. C’était un whisky de bien meilleure qualité que ce que j’avais réussi à me procurer jusqu’à maintenant.
– Bois…
– Tu veux me saouler ou quoi?
Elle ne répondit pas. Elle se leva et se dressa face à moi.
– Bois…
Je remis le goulot de la bouteille sur mes lèvres. Elle leva la bouteille en soulevant le fond du bout de son index et de son majeur. Je bus ce que je pus mais le trop plein coula le long de mon menton. Je ne pouvais pas tout boire. L’italien de la chanson construisait son crescendo et elle était tout près de moi.

Pensées et discussions à l’aire de l’autoroute (47) ou dialogue de l’auto fou

J’avais récupéré d’improbables ouvrages dans les boites à livres de la place du marché. J’étais parti chercher de quoi manger et de quoi boire et en passant, je me suis dit que ce casier en forme de livre ouvert devait bien contenir quelques trésors. Trop souvent j’avais entendu des choix imposés sur ce que je devais lire, faire, écrire, penser. Au début, je m’évertuais à répondre aux attentes et puis, avec le temps, et voyant que cela ne me rapportait rien finalement, je décidais de faire le contraire. Par esprit de contradiction, j’avais refusé de lire Proust, j’avais refusé d’aimer celles qui m’auraient correspondu, pour me jeter à corps perdu dans des histoires mortes avant de naître, j’avais fui les amitiés. Je m’étais construit dans le refus de faire ce qu’on attendait de moi et chaque fois que les étoiles s’alignaient, je créais l’éclipse.
Le sable était chaud. Etre allongé, les pieds dans l’eau, était un plaisir simple mais tellement fort. Les petits plaisirs devenaient des festins tant ils avaient été rares. Il n’y avait personne sur la plage et je ne savais même pas où nous étions. J’avais vaguement repéré le nom d’un village improbable. James avait surement roulé longtemps et j’avais dormi encore plus longtemps. Nous devions être un jour de semaine, nous ne devions pas être en période de vacances scolaires. Les rues étaient vides, la plage encore plus.
James n’était nulle part et j’attaquais la lecture des livres gratuits. Plus j’avançais dans les pages et plus je comprenais pourquoi ils étaient offerts.
Malgré l’âge, les épreuves, la destruction, j’avais toujours l’impression qu’on s’adressait à moi comme à un enfant, comme si, toute ma vie, je resterais un enfant, un inférieur. Je me disais que je ne devais pas faire adulte. Ni physiquement, ni dans le comportement. Je pouvais m’endormir là. J’étais seul. Tout, autour de moi, avait pris la fuite. J’étais devenu une sorte de malédiction.
Sans que véritablement, je m’en rende compte, il faisait nuit. Encore une journée où ma seule nourriture fut du whisky chaud et je n’avais pas faim. Personne n’était venu. Il faisait nuit et comme d’habitude, je profitais de l’obscurité pour me laver dans l’eau de mer. J’avais de moins en moins de savon, il faudrait que j’essaie d’en retrouver un autre et je n’avais aucune nouvelle de James. Chaque soir, je trouvais l’eau plus froide que la veille et chaque soir, je m’efforçais quand même de rester propre. Chaque fois, c’était une sorte de renouveau, de purgation de tous mes crimes. J’avais peu d’occasion d’être nu et ce moment entre la lune, la mer et moi restait un privilège. Une fois habitué à la fraîcheur de l’eau, elle paraissait même agréable. J’aimais prendre mon temps. Je savais que l’eau de mer était déconseillée mais je n’avais pas le choix. J’étais libre de toutes les chaines. Rien ne me retenait plus à rien. Je n’avais que des tonnes de passés mais plus rien désormais ne m’y ramenait.
J’étais nu et je sortais de l’eau salée, rafraîchi, propre, abandonné. Marcher dans le sable encore chaud, nu, pour regagner la voiture avait un gout de liberté et de transgression savoureux. Chaque nuit, je remontais vers la voiture, les dunes artificielles qui protégeaient le littoral et chaque nuit, qu’il vente, qu’il pleuve, je le faisais nu parce que ça me donnait l’impression d’être encore vivant, d’être même encore un objet sexuel, d’avoir une existence corporelle.

Pensées et discussions à l’aire de l’autoroute (46) ou dialogue de l’auto fou

J’avais regardé les arbres défiler, les nuages traverser mon écran personnel. La pluie continuait de ruisseler le long de la vitre de la voiture.
Elle roulait sans se soucier de moi. Elle m’avait déjà oublié. Sa mission était accomplie, sans doute.
Les kilomètres s’enfilaient et m’éloignaient de là où j’aurais voulu mourir. Je serais mort entre ses cuisses, je serais mort dans sa crinière, je serais mort entre ses mains. Je mourrai ailleurs, plus loin.
Maintenant, la tragédie avait atteint son acmé et il fallait la transition, le calme après les tempêtes dans mon crane. Avant la fin, il restait quelques petites choses à vivre, même si ça ne ressemblait plus à ce que j’avais rêvé.
Je regardais les gerbes d’eau provoquées par la voiture, s’écraser sur le bas côté. Les éclaboussures frappaient les talus.
La nuit devenait mon allié parce que les jours sombres allaient s’enchaîner.
J’aurais voulu présenter des excuses au monde, j’aurais voulu dire tellement de choses qui restaient bloquées. Je ne parlais plus aux gens depuis tellement longtemps désormais que je me demandais même si je savais encore parler. Je vivais seul depuis si longtemps, sur les aires de nationale, à ressasser des souvenirs qui n’étaient, peut être, même pas les miens, que le contact humain lui même me faisait peur.
Il me restait James. Je n’avais jamais osé lui demander son nom. J’avais peur de la choquer, de la gêner. Elle ne m’avait jamais demandé le mien, alors je m’étais dit que ça serait inconvenant, déplacé. J’avais peur qu’elle prenne cela comme une intrusion dans sa vie. Je ne savais rien d’elle et elle ne savait de moi que ma détresse. En cet instant, j’avais envie de lui montrer autre chose de moi. J’avais envie qu’elle me voit comme quelqu’un de spirituel, d’intelligent, de cultivé peut être même de drôle, qui sait… J’avais envie de me faire pardonner de tout ce que j’avais fait, de tout ce que j’aurais dû faire et que je n’avais pas réalisé. J’en étais incapable comme tant d’autres choses.
Au loin, dans les champs, perdue, je voyais une lueur cligner et je priais cette lumière. Je n’avais jamais cru en dieu mais je croyais en cette lumière. Il me fallait m’accrocher encore à quelque chose. Un souvenir de civilisation.
Mes yeux lâchèrent ce qui leur restait de larmes mais il n’y avait plus de douleurs, seulement un reste de peine, le souvenir de ce qui était gâché, de ce qui était perdu.
Mais j’allais bien.
Il n’y avait plus rien à briser de toute façon puisque tout était déjà dévasté. Mes yeux me semblaient exorbités. Ils me transperçaient. Je demandais le chemin à la lueur au fond du champ, qu’elle m’indique enfin la lumière du bout du tunnel.
La pluie semblait avoir redoublée. Les balais des essuie glaces rythmaient le trajet.
Elle avait décidé d’aller le plus loin possible, comme s’il fallait me sauver encore de moi-même. Et je suivais le chemin. Je subissais encore.
Mon ventre était troué et le vide ne se remplissait jamais. Au delà de la boule, c’était un vide qui se creusait, une béance qui s’amplifiait, une cicatrice qui s’élargissait et il fallait vivre avec ça. Cette douleur demeurerait permanente désormais et il faudrait vivre avec ça parce qu’elle ne partirait plus, elle.
Cette fois, il aurait fallu être sublimes, il aurait fallu que notre amour soit plus fort que moi mais il n’y a que dans les livres pour enfants où, à la fin, le gentil part, héroïque, dans la nuit douce et chaude.
J’étais en boule, dans la nuit, sous la pluie, dans une voiture pourrie, le visage démonté par les larmes que je ne contrôlais plus depuis longtemps. Loin d’être un héros, loin d’être.
Je voyais les poteaux électriques du bord de la route se succéder devant moi, à vive allure. La voiture traversait un mur de pluie, en asséchant la route. L’eau était éjectée sur le bas côté et j’avais l’impression que tout allait de plus en plus vite. Toutes mes blessures étaient rouvertes, toutes mes souffrances amplifiées mais j’allais bien. Il fallait que j’aille bien.
La lumière en moi était éteinte depuis trop longtemps et je ne pouvais pas me faire aimer si elle ne voulait pas. J’aurais juste voulu dire pardon pour ce que j’ai fait. J’avais fait tellement d’erreurs, mais un jour, je serai grand.
J’avais froid. J’étais en nage à force de brûler. Je croyais avoir faim, je n’en savais rien. Les derniers feux de nostalgie du temps d’avant, du monde quand il était éclairé, de mon monde quand il avait un sens, m’arrachaient ce qu’il me restait de survie. Je n’avais pas dormi depuis trop longtemps. J’avais conduit sans relâche pour finir ridicule devant une fenêtre fermée. Pour être nu. Pour être celui qui ne sait même plus comment dire je t’aime.
Je me sentais partir. Mais plusieurs fois, les images que je ne voulais pas voir, me giflaient et me ramenaient à la surface.
Les lignes blanches de la route avaient ce côté hypnotique qui oblige à les regarder. J’étais tellement dingue de ce fantôme que les flammes de l’enfer et du désir ne m’atteignaient même plus. J’étais immunisé, vacciné, purifié. J’étais immortel parce que déjà mort.
Mais j’allais bien.
Les rubans de soie rouges volaient en tous sens. Les succubes en robes bleu pale agitaient les foulards pour en faire des cercles de douceur. Les étoiles entamèrent leur symphonie et tournaient tout autour de moi.
La lumière me brûlait les yeux. Je n’arrivais pas à les ouvrir. Mes mains, dans un geste d’auto défense, se posèrent sur eux. Je m’habituais lentement à cette clarté. Devant moi, la mer semblait immobile. Le sable reflétait les éclats du soleil.
J’avais beaucoup de mal à discerner la forme posée sur le capot mais je savais que c’était James qui se grillait une cigarette. J’ouvris, sans sortir, la porte. Elle ne montra aucun signe en ma direction.
– On fait quoi maintenant?
Elle se retourna brusquement vers moi et resta quelques secondes, ses yeux plantés dans les miens, comme si elle attendait que je réponde à ma propre question.
– Ça va dépendre de toi maintenant, petit bonhomme. Y a plus rien à faire. Tout est fait. Il n’y a plus rien à dire, il n’y a plus rien à faire. Tout est parti. Ton cœur est brisé. Ton corps ne va pas vraiment mieux avec le traitement que tu lui infliges. Tu comptes aller jusqu’où dans la destruction? Parce que là, il n’y a plus rien à détruire et la prochaine étape ce sera de me détruire moi et là, mon petit bonhomme, je te le dis tout de suite, t’es pas de taille.
Je décidai de sortir de la voiture. J’avais beaucoup de mal à marcher à force de dormir dans des positions improbables sur le siège passager. Je me plaçais à l’avant de la voiture et je restais debout, face à la mer. Elle s’était retournée. Elle tirait sur sa clope nerveusement en regardant le plus loin possible dans l’horizon.
– On arrive au moment où si tu veux vivre, il va falloir le décider.
– Vivre, je ne sais pas mais aller mieux, il va falloir.

Pensées et discussions à l’aire de l’autoroute (45) ou dialogue de l’auto fou

step 9
Et voilà… Le clap de fin a claqué sur une décennie de bas et de bas. Les souvenirs se sont estompés à coups d’indifférence et de balles tirées dans le cœur à bout portant. Douleurs qu’on ne peut partager. Il faut garder le positif, la lumière, le plaisir pour construire de nouveaux châteaux sur des fondations moins pourries mais le plaisir, ça aurait été d’être aimé. Mais puisque ça n’était pas le contrat, puisque ça ne faisait pas partie du deal, finalement, ça ne blesse plus vraiment. Si vraiment, j’avais pu signer ce contrat avec le diable, j’aurais exigé qu’on échange les rôles, que tu te brûles d’amour, que tu te consumes d’absences de l’autre, que tu te détruises par le mépris et que tu ne reçoives que des tablettes de chocolat Lindt aux noisettes. Mais le diable, lui aussi, était aux abonnés absents.
Maintenant que tout cela disparait, je peux gravir ces montages, traverser ces océans, me jeter du haut de ces immeubles et rouler le long de ces pentes. Les poids, les entraves, les fardeaux ne sont plus que fumées, vents et tout le monde les aura oubliés dès la fin de leur passage. Le passage est fait, l’oubli peut arriver. Les souvenirs ne sont que des chaînes qu’on se construit soi même pour éviter de vraiment tourner la roue. Et là, je tourne, encore et encore, à en perdre l’équilibre, la tête… Et je tourne…
Il ne fallait pas se blesser mais les trous sanglants sont profonds. Ils traversent même les chairs, les murs, les années. Il n’y a plus de raisons de donner corps à du désincarné. Ressasser en boucle des images que je croyais vraies et qui ne sont en fait que simulacres, simulations, mensonges et trahisons et les laisser frapper les portes et les murs de toutes les pièces de mon château, jusqu’à rompre les digues, pour devenir un nouveau feu destructeur et après… Continuer à tourner encore dans la ritournelle de ces faux souvenirs. Et sentir à nouveau battre ce cœur, le sentir frapper comme les coups des canons sur les plaines, et exploser dans cette poitrine affaiblie comme les corps projetés, éparpillés. Mais quand tout est parti, tout est dit.
Il n’y aura jamais assez de temps pour tout oublier et pour se dire que ce que je prenais comme une sorte de bonheur, n’était qu’illusion et que seul, je n’avais pas la force de construire à deux. Et maintenant, je sais que du haut des gratte ciel, du plus profond de ma mélancolie, je peux à nouveau ouvrir les bras et accueillir la souffrance du monde parce que ce n’est plus rien à côté du couteau qui tourne éternellement dans la plaie béante. Ce n’est rien parce que je ne vis pas les autres souffrances et que la mienne est trop lourde à gérer alors elle meurt parce que je cesse de la nourrir.
Il ne reste plus que les messages laconiques annonçant des ruptures au profit d’autres de passage, il ne reste que les insultes parce que les heures ne sont pas assez nombreuses, les nuits sans sommeil parce que la conscience de ne pas être essentiel était plus forte. Tout ce que j’avais est parti en un fil striant le ciel. Et frapper, fort, lourd, dur mais frapper… Evacuer, recracher, vomir, purger tout ce qui ne sert plus à rien maintenant. En fait, tout. Tout rendre aux étoiles et leur dire qu’elles gardent tout ça à jamais, que je n’en veux plus, que ce n’est plus mon histoire, que ce n’est plus à moi. Que ça n’existe pas. Ne plus pleurer puisqu’il n’y a plus rien à pleurer et voir les souvenirs pour ce qu’ils sont, des illusions, du non vécu, du rêve et la vie est un songe.
Cesser de penser, cesser de voir les images qui détruisent ce que nous avions qui paraissait unique mais ce n’était que des châteaux de sable, que la première marée, le premier vent a balayé et dispersé en poussière d’ange. Ailleurs, partout, nulle part.
Il peut désormais à nouveau neiger. Il n’y a plus de dettes, plus de souvenirs, il n’y a que les pages rendues blanches, cornées, salies, souillées, vides… mortes. Et qu’il faut ressusciter avec du vrai beau, du vrai incarné, de la vraie vie ressentie et plus les croyances d’une autre religion.
Sur les vitres, roulaient les gouttes de pluie que je regardais sans les voir. Elle roulait vite. Les arbres striaient le ciel étoilé. Comme à chaque fois, nous n’avions pas de but commun. Elle allait où elle voulait. J’avais choisi le château, le pèlerinage, elle pouvait bien choisir la retraite, l’ermitage. C’était le véritable trajet vers la rédemption, la renaissance. Tout était fini et les pensées terminaient de s’entrechoquer. Elles revenaient pour la dernière fois comme un testament, comme pour boucler la boucle, pour en finir avec les cercles dantesques. C’était le neuvième, c’était le dernier et le grand cahier pouvait finir sa vie dans un immense brasier, c’était désormais le tour d’un nouveau cahier. La couverture était neuve et jolie, les pages douces et immaculées, même le son du papier sous les doigts avait la douceur des plus beaux jours d’été. La vie reprenait enfin ses droits. J’allais enfin pouvoir m’autoriser à être un peu heureux.

Pensées et discussions à l’aire de l’autoroute (44) ou dialogue de l’auto fou

step 8
Il pleuvait. Il faisait nuit. Seule la lumière de son salon tenait mon regard. C’était un adieu et je le savais. Il fallait que le monde poursuive sa course, que chacun reprenne sa marche en avant. Bêtement, égoïstement, j’espérais lui manquer. J’espérais que sa vie sans moi serait fade, triste mais vite, revinrent vers moi les images de mon remplaçant et je savais qu’il la faisait rire, qu’il la faisait jouir et que je n’étais déjà plus dans ses pensées.
J’avais brûlé les idoles, les sirènes et les licornes. Et même s’il ne subsistait que le négatif, j’avais envie de dire que ça me manquait. Que cette histoire valait la peine. J’avais envie de me dire ça mais je ne me croyais pas moi-même. La frontière entre l’amour et la haine est si ténue que j’avais l’impression d’être en permanence en équilibre sur le fil qui délimitait les deux faces et j’attendais que le vent me pousse d’un côté ou l’autre. Il me fallait venir à bout de tous ces obstacles que je m’étais moi-même créés. Mes rêves, mes utopies, mes exigences, mes folles espérances devaient retourner dans leur monde onirique.
Et si j’avais pu, j’aurais, encore une fois, quand même, gravi ces montagnes. Je n’avais plus mal. Je pouvais partir. Je tournais la tête et regardais, par en dessous, à travers la vitre du conducteur. Elle était appuyée sur la portière, de dos. Elle fumait. Elle fumait trop, beaucoup, et je savais que c’était ma faute. Elle fumait toutes les cigarettes que je m’interdisais désormais de griller. Elle sentit mon regard se poser sur elle. Elle jeta la cigarette et l’écrasa sans se tourner vers moi. Elle expulsa les dernières fumées tabagiques de ses poumons, vers le haut, comme pour faire un halo autour de ses cheveux bruns, bouclés, décoiffés, en pagaille même, qui tombaient nonchalamment sur ses épaules. Lentement, comme dans les films de série B, elle se retourna et planta ses yeux verts que je trouvais trop maquillés, dans les miens.
J’aurais dû tomber amoureux d’elle. Elle avait la beauté indéfinissable de ces femmes qui ne seront jamais mannequins mais qui hanteront à jamais les rêves. Elle avait un corps de danseuse sous des vêtements trop amples, volontairement trop amples. Chacun de ses gestes semblait construit par un marionnettiste, un metteur en scène. Il ne semblait pas y avoir de hasard dans sa gestuelle. Il n’y avait pas de hasard dans ses pensées. Sans doute que j’avais mis inconsciemment une barrière entre elle et moi. Elle me paraissait beaucoup trop bien pour être avec un mec comme moi, sans avenir, avec trop de passé, sans attaches à l’exception d’une voiture pourrie, et des cicatrices partout sur le corps encore ouvertes et suintantes.
Elle resta ainsi, ses yeux plongés dans les miens. Elle ne parla pas, elle n’en avait pas besoin. Elle lisait en moi, elle savait. Elle esquissa un léger sourire, ferma les yeux, soupira un grand coup et ouvrit la porte. Elle s’installa et sans dire le moindre mot, mit le contact. Je me lovais sur mon siège, le visage posé sur la vitre. J’aurais voulu pleurer sur tout ce qui était mort, tout ce qui était perdu mais mon corps refusait de tomber, encore une fois, face à toutes ces promesses vides. Les images disparaissaient parce que les souvenirs ne valaient pas la peine d’être conservés. Comme des droites au visage, des coups de tête dans le nez, des gifles au visage, chaque phrase ressassée devenait une punition inutile. C’était mort avant d’être vécu. Détruit avant même d’avoir posé des fondations. Enlaidi avant même d’être dressé. Le gâchis n’avait même plus le goût de gâchis. Même la sortie était gâchée, rien dans l’histoire ne méritait de rester vivant mais il fallait encore que je règle son compte à cette rengaine qui tournait sans cesse dans ma tête. Il fallait que je m’annonce à moi-même l’assassinat de mes sentiments.