Le monde, cette impitoyable jungle peuplée de gens hostiles et déséquilibrés (article invité)

Il y a des jours comme ça où on cherche à t’anéantir.
Ayant le moral en berne ces derniers temps, j’avais décidé de me rendre ce matin chez le coiffeur, espérant reprendre un peu du poil de la bête. Disons qu’à la base j’envisageais ça plutôt au sens figuré…
Allez, sers-toi un café, assieds-toi, je te raconte.

Je sais pas toi, mais moi j’ai longtemps cherché Mon coiffeur. Le coiffeur idéal, tu sais celui qui sent l’essence de ton être, qui sait voir la beauté qui se cache au plus profond de toi pour la faire resurgir et te rendre lumineuse aux yeux du monde. C’est vachement important en vrai, un bon coiffeur. Il te renvoie de toi en miroir une belle image, positive, qui va t’aider à affronter le quotidien. Voilà, un coiffeur c’est un peu comme une deuxième maman qui tient une partie de ton sort entre ses mains. Dès lors, pas facile lui accorder ta confiance et quand tu as trouvé le bon, excepté mésentente capillaire majeure, tu le gardes. Excepté mésentente capillaire majeure…
Bon, aujourd’hui, il semble que ma coiffeuse avait laissé la fonction maternelle au vestiaire.
Rituel habituel en arrivant : elle me triture les cheveux en me disant :
— « Elles sont belles vos boucles, on rafraîchit un peu, un carré plongeant flou et quelques mèches naturelles pour réchauffer. » (et camoufler les quelques premiers cheveux blancs, mais chut !) J’acquiesce. Jusqu’ici tout va bien.
La coiffeuse s’affaire, me tartine de produit, coupe par ci, coupe par là. Vérifie les longueurs, recoupe par ci… Bref je suis en totale confiance. On se connaît depuis des années.
Mais voilà. Parfois on croit se connaître depuis des années et survient le moment où l’on constate que l’autre finalement ne nous sait pas. On se dit alors qu’il est passé à côté de nous tout ce temps, que son regard sur nous est tristement faux. Ou alors peut-être que nos chemins se sont juste éloignés et qu’on n’est plus sur la même longueur d’ondes.
Toujours est-il que 75 balles plus tard, je me retrouve avec une gueule de tigre asymétrique. Je me scrute désespérément dans le miroir, mais des cheveux rayés roux et noir de longueur inégale s’obstinent désormais à entourer mon visage interdit. — Note pour plus tard : se méfier d’une coiffeuse décolorée blonde platine quand elle te dit qu’elle va te faire des mèches « naturelles » — Et là, la question cruciale, que je commençais à redouter :
— « Ça vous plait ? »
Alors qu’en mon for intérieur tout en moi s’affole et crie au désastre, un pitoyable et timide « oui » s’extirpe poliment de ma bouche. Dégâts d’une éducation trop consensuelle ?
Entendons-nous bien : ce n’est pas que je n’aime pas les tigres. J’aime beaucoup les tigres d’ailleurs, en fait. Et je suis sincèrement très sensible au fait qu’ils soient en danger d’extinction et je déplore absolument la déforestation du Bengale. Voilà c’est dit : j’aime les tigres. Même, je veux bien s’il faut prouver ma solidarité avec cette espèce, modifier ma photo de profil Facebook en mettant « Je suis un tigre » à la manière de « Je suis Charlie ». Si vous voulez. Je les aime les tigres, mais pas au point, non plus, de porter leurs couleurs jusque sur ma tignasse ! OK ? Parce que voyez-vous, dans la vie il faut connaître (et respecter) ses propres limites ! Et la crinière rayée rousse et noire, pour moi, en était une. Je me sens trahie.
Donc, il va falloir que je me fasse à cette idée pour les deux ou trois prochains mois que ma coiffeuse voit en moi un tigre asymétrique bouclé. Les yeux de ma coiffeuse seraient-ils le miroir de mon âme ? Tout ceci me plonge dans une profonde et grave introspection. Bon, certes j’ai une élégance féline qu’on ne peut nier. Mais je ne suis pas sauvage, je ne suis pas féroce et je ne mange pas les hommes (sauf si c’est demandé gentiment et encore pas n’importe qui ! Je suis civilisée quoi.). Alors, pourquoi le tigre ???
Au fil de mes circonvolutions réflexives, j’en viens à envisager une seconde hypothèse. Elle ne m’avait pas effleuré l’esprit au premier abord et pourtant cela semble finalement évident. La date. Nous sommes le 12 janvier ! Aller chez le coiffeur un 12 janvier ! Faut vraiment le faire exprès ! Le 12 janvier, c’est la Saint Tigre ! Tu sais ce prêtre martyr de Constantinople. Celui qui a soutenu Saint-Jean Chrysostome quand il fut persécuté. Fidélité qui lui a valu exil et supplices terribles. Mais c’est bien sûr : en vrai ce qu’elle a vu en moi, ma coiffeuse, c’est ma pureté et ma vertu. Logique. Espérons toutefois que je ne connaisse pas le même sort que lui !
Ça, c’était sans compter sur ma cruelle progéniture, qui rentre de l’école à midi…
Sonnerie qui retentit. Ouverture de la porte. Regard du mioche ahuri.
— « Ah, mais tu t’es pris une mèche ? »
Arrêt sur image. Sérieusement ça veut dire quoi « tu t’es pris une mèche » ? Généralement on dit « t’as pris un coup » ou « t’as pris 20 ans » ou même encore « t’as pris cher ! », mais pas « tu t’es pris une mèche » ! Bon, de toute évidence, ma vertu et ma pureté lui échappent. C’est ainsi que je constate la violence qu’inflige à mon propre fils la simple vue de ma nouvelle image.
— « Nan mais qu’est-ce qui t’a donné l’idée de faire ça, maman ? Mais vraiment t’étais belle avant ! », qu’il se croit obligé de rajouter.
— « Au moins tu peux l’enlever ? Tu peux pas aller à l’école comme ça, hein ?! »
Silence impuissant de ma part. Puis il se met à pleurnicher avant de m’asséner le coup de grâce final en disant :
— « Moi je veux que tu sois belle. Là j’aurais plus le droit de dire que t’es belle jusqu’à ce que tu changes ça. Donc coupe-les ou teinte-les. S’il te plaît !!! ».
Noir.
Voilà, donc j’ai envie de mourir mais je ne peux pas tout de suite car il faut en plus que je lui prépare à bouffer… Note pour plus tard : l’envoyer à la cantine le vendredi, ce p’tit con.
Alors qui du tigre ou du Tigre ? Je vais tenter de démêler ça cet après-midi avec mon autre figure maternelle : ma psy. Ca va encore me coûter 50 balles cette affaire. De là à penser qu’avec la coiffeuse elles sont de mèche pour me soutirer du fric…
Ne le répète à personne, mais je crois que ma coiffeuse est un tantinet frappadingue pour faire toutes ces associations tirées par les cheveux sur mon compte…
Bref, aujourd’hui je suis allée chez le coiffeur. (Et pas sûr que j’y retourne de sitôt…)

par K.M.

Laisser un commentaire