L’art de la perforation anale dans les plaines du Caucase administratif (de l’Education Nationale ou de ce qu’il en reste – acte 2)

Alors, tu acceptes d’être prof principal de seconde parce que les titulaires ne veulent pas. Tu acceptes d’être coordinateur matière parce que les titulaires ne veulent pas et, comme toi, tu as besoin d’euros, tu acceptes, de toute façon, n’importe quoi et tout le monde le sait. En plus, tu as la malchance de parler quelques langues alors, tu pars en voyage, c’est toujours ça… parce que les titulaires ne veulent pas… alors toi qui habites loin de ton lieu de travail, toi qui ne gagnes pas lourd, toi qui, forcément, paies tes repas parce que tu ne rentres pas chez toi, toi qui se tapes, en plus, des pleins d’essence parce qu’il faut bien y aller, et bien, toi, tu fais des heures et des heures, parce que les titulaires ne le veulent pas.  Il y a donc ce que tu gagnes et ce que, en réalité, tu gagnes. Alors tu fumes, parce que la fatigue, les nerfs, l’injustice… d’autres boivent, se droguent, ou prennent des substances antidépressives… et à la limite, comment faire autrement? Voila comment l’éducation nationale construit des précaires qui s’enfoncent et qui doivent corriger des copies et donner le bac.

Toutefois, soyons honnêtes. Il y a une part de masochisme dans ce métier. Les points positifs sont quasiment absents et, en fait, au nombre de 1. Et pourtant, on y retourne tous les ans, dans les mêmes conditions pourries, et on donne satisfaction mais il n’y a pas d’évolution parce que toi, tu as un autre parcours, parce que toi, tu ne passes pas ta vie à te plaindre ou à médire sur tes collègues et pourtant, dieu sait qu’il y aurait matière et enfin parce que toi, tu es toi.

Tous les ans, tu veux y retourner parce que les élèves…. Il n’y a que des aspects négatifs et tu y laisses des plumes à tous les niveaux: financiers on l’a vu, moraux parce que l’estime de toi est au top (ironie), ceux de la santé forcément, familiaux parce que tu vois tes gamins entre deux copies et deux trajets de bagnole, sentimentaux parce que les dîners romantiques, de toute façon, t’as pas les moyens, sexuels parce que, de toute façon, t’es pas vraiment en état pour donner le meilleur de toi même. A petits feux, ce traitement te tue. Tu t’accroches parce que les élèves…

Et puis, tu croises l’individu qui, finalement, va finir d’achever ta motivation. Une combinaison d’individus, en réalité, qui te montre que, vraiment, ta place n’est pas dans ce milieu. Une direction qui déjeune tous les midis avec toi, à base de sourires, tapes dans le dos et confidences personnelles et qui, au final, recopie le bilan de l’IPR pour ne pas prendre de risques, des collègues qui se servent, toute l’année, allègrement de tes cours parce que tu es corporate et que tu partages et qui, au final, vont crier ton incompétence dans le bureau de la direction de peur de perdre des privilèges, une IPR qui t’annonce, les yeux dans les yeux, qu’elle n’a rien à te reprocher mais comme l’IPR 1 s’oppose à ta validation, elle ne va pas la contredire, des formateurs qui t’accusent, dans ton dos, de tous les maux, plagiats ou nonchalance, mais dont tu attends toujours un mot en face… alors ce monde là, finalement, tu es poussé à le quitter, malgré les élèves.

Alors tu es licencié ou renvoyé ou mis sur le côté parce qu’en réalité, on ne sait pas quoi faire de toi. Tu as signé, quand tu y croyais encore, un CDI, qui devait te protéger et qui, en fait, ne fait que t’obliger à aller voir les syndicats pour faire valoir le droit du travail. Et puis, tu vas à pôle emploi, tu vas dans un lieu où tu n’avais jamais mis les pieds et tu découvres. Tu fais des bilans de compétence où tu apprends que, avec tes diplômes, ton expérience et tes compétences, tu n’as pas le droit d’accepter des emplois à moins d’un salaire précis qui correspond au double de ta rémunération d’enseignant. Et puis, tu retournes, en fait, dans le vrai monde, avec les vrais gens et la vraie vie et, très vite, tout cela ne te manque plus.

Déjà, pour la première fois, depuis très longtemps, tu as eu de vraies vacances pendant lesquelles, tu as vraiment profité. Tu n’as pas pensé progression ou évaluation, compétences ou préparations. Tu as uniquement bronzé, fait du surf et tu as découvert un lieu fabuleux et même, tu as appris la langue, trois mois avant de partir, lorsque tu savais, parce que tu n’es pas totalement con, déjà, que, de toute façon, c’était fini pour toi, cette vie dans l’En et que, en guise de petite vengeance inutile, non, cette année tu n’irais pas corriger les épreuves d’examen, tout simplement parce que, maintenant, tu t’en fous.

Bien sûr, le rectorat te convoque pour justifier des salaires inutiles, il faut bien qu’on te convoque. Tu passes devant une commission où tu prends, enfin, plaisir à dire à ces gens, ce que tu penses d’eux, parce que, de toute façon, tu t’en fous. Alors des éminences grises, au niveau de la couleur des cheveux, pensent encore avoir une quelconque autorité sur toi et là ils comprennent vraiment pourquoi ils ne te valident pas, parce que tu n’es pas malléable, tu n’entres pas dans ce moule et même tu le fuis.

Comme le rectorat, l’état, considère qu’il doit faire les choses correctement, on te convoque encore pour définir une reconversion. C’est là que tu entres dans une dimension parallèle, un monde qui n’existe nulle part ailleurs. Un immeuble de 6 étages, avec une vingtaine de bureaux par étages, avec deux personnes par bureau qui ne font rien ou qui, en tout cas, tout comme certains détenteurs de l’autorité nationale suprême pendant une catastrophe naturelle, brassent de l’air. Il est là le mammouth, dans ces bureaux, où la seule machine qui semble branchée est la machine à café. Le reste semble être un décor de Cinecitta, une comédie italienne avec toute l’absurdité dont il sont capables. Dans cet univers improbable, le rendez-vous consiste à te proposer de revenir dans le giron des suppléants en oubliant ton ancienneté mais, quand même, revenir, parce qu’il y a les élèves…. Tu ne peux t’empêcher de rire de toutes tes dents, que tu as enfin eu le temps de refaire, et de voir, cette pauvre gratte-papiers chercher désespérément une solution pour toi comme si tu lui avais demandé quelque chose ou comme si tu avais besoin d’elle, et qui te propose: les concours administratifs. La seule issue pour elle, est d’entrer dans le giron des emplois de l’état. Il n’existe rien d’autre si l’on en croit ces gens mais, soudain, un éclair de génie illumine le regard terne et triste de cette pauvre femme, qui se rend bien compte que sa fonction, son travail, son salaire sont totalement inutiles, et qui te pose, enfin, une question personnelle, mais est-elle vraiment personnelle? : « Mais pourquoi n’êtes vous pas validé? ». Cette question, en réalité, tu ne te l’étais jamais réellement posée. Tu avais accepté l’idée que tu n’étais qu’un mauvais enseignant et que tout était logique. Alors, tu ne sais pas quoi répondre et la seule chose qui te vient, c’est de donner le nom de cette première IPR qui avait décidé que, de toute façon, tu ne serais pas prof. Et là, cette secrétaire, dans un bureau perdu, au fond d’un immeuble gris, qui n’a pour seul contact avec le corps enseignant que les personnes qui partent, lève enfin la tête et se décide à te regarder dans les yeux en te disant: « Ah oui, évidemment! ».

A méditer…. Peut être continuerai-je ce récit, peut être pas… parce que, en réalité, désormais, l’EN…

8 thoughts on “L’art de la perforation anale dans les plaines du Caucase administratif (de l’Education Nationale ou de ce qu’il en reste – acte 2)”

  1. Je me suis retrouvée dans pas mal de situations, mais surtout le légendaire « pour les élèves ». Qu’est ce qu’on ne ferait pas pour eux !
    Le billet me désole, pour toi bien évidemment mais également pour les élèves… ils ont sûrement perdu un sacré prof.
    Bon courage pour la suite !

    1. Merci… La suite va être axée sur la nécessité personnelle de reconnaissance. D’une façon ou d’une autre ne plus se sentir esclave d’une entité invisible et impalpable

  2. Magnifique. J’ai aussi été reçue dans ces même bureaux dignes de Brazil. Tout au fond d’un couloir. Un buréal avec une boîte de kleenex sur le bureau. Tout un symbole!
    Pareils on m’a donné la liste des concours administratifs et au revoir.
    Ma solution : mi-temps. Vivre chichement mais pleinement. Sans eux.

  3. Tu m’as foutu les larmes aux yeux … Je me retrouve tellement dans ce que tu dis. On ne m’aime pas car je dis trop de choses tout haut et ça ne plaît pas … bien évidemment
    … les profs qui protestent… et pourtant je suis titulaire… mais j’ai eu le tord d’avoir mes concours à 24 ans … j’en ai 29 aujourd’hui mais tu comprends … la petite jeune « elle parle de trop », « elle ne laisse pas faire ».
    J’ai tout eu je crois en 5 ans et je me sens déjà brisée par ce système … mais comme tu le dis si bien « pour les élèves… »
    Bonne chance à toi. Étant donné la manière dont ça tourne… Je crois que ton éviction nauséabonde est un mal pour un bien…
    Bonne continuation…

    1. Merci..; Bon courage à toi… encore 35 ans! on y croit! effectivement , au final je pense réellement que tout cela fut un mal qui tourne très bien…

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