Fonctionnaires (partie 5) – La semaine politichienne de Smig

Toutes ces nuits où elle avait l’impression de dormir les yeux ouverts. Toutes ces heures à refaire les journées et à prévoir les futures. On lui avait dit qu’il n’était pas possible de faire autre chose. Ce fameux ON qui n’était personne, qui ne venait de nulle part mais qui avait toujours raison.

Elle aurait voulu une autre vie mais elle n’avait que celle d’une petite fonctionnaire dans une ville triste et grise. Une vie à passer les jours comme celui d’avant et celui d’après.
Personne ne lui avait laissé le moindre espoir, personne ne lui avait fait croire quoique ce soit. Elle avait déjà de la chance d’avoir ce qu’elle avait. C’était la ligne de conduite, la pensée dominante dans ce pays. Ne pas faire de vague, ne pas réclamer, ne pas se plaindre. Etre là où on devait être et ne pas vouloir davantage parce que ça serait déplacé.

Comme tout le monde, elle avait eu des rêves et des désirs, des envies et des opportunités et comme beaucoup, elle était passée à côté de toutes. Elle aurait aimé, elle ne l’avait pas fait.

Finalement, elle avait son chat et c’était déjà beaucoup. De vagues souvenirs de voyages et de vacances souriantes avec des gens qui, depuis, ont disparu de sa vie. Les photos restent dans l’album alors que les noms sont flous et méconnaissables. D’abord, malgré les mesures qui l’éloignent chaque fois de son eldorado, elle attend la retraite.

Elle est usée, elle est fatiguée, plus encore, elle est lasse de faire et refaire et défaire des activités et des relevés de compétences qui ne signifient plus rien, que personne n’utilise ou ne sait lire et qui, finalement, ne servent à rien. Après, elle pourra enfin profiter des belles journées. Faire son jardin parce que ça vide la tête et ne plus se soucier des copies qui s’empilent, des cours en retard et des appréciations à entrer dans un logiciel inefficace.

Le seul horizon lumineux est celui d’une retraite qu’elle considère méritée et qui peut être l’est vraiment. C’est ce point au loin qui devient chaque jour plus roche et qui pousse encore le corps à tenir.

Ce ne sont plus les programmes ou les réformes qu’elle ne lit plus depuis longtemps de toute façon tant elles sont insensées et incohérentes qui la font se lever le matin. Ce ne sont plus les élèves qui, même s’ils étaient agréables, il y a longtemps, ne sont plus qu’un auditoire difforme et évanescent. Ce n’était pas le salaire, ça n’avait jamais été le salaire qui ressemblait davantage à une aumône. Ce n’était pas les vacances parce que les vacances servaient à corriger ou à préparer et surement pas à partir parce que les moyens manquaient pour partir et puis partir où? Personne ne l’attend plus depuis longtemps nulle part.

Alors au son des chaines d’info continues ou des publicités criardes, des chansons d’enfoirés et des émissions ringardes de divertissement tristes, elle attendait. Elle attendait que les jours s’enfilent en rêvant d’un ailleurs vers lequel elle savait déjà qu’elle n’irait jamais.

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