Fonctionnaires (partie 3) – La semaine politichienne de Smig

 

Alors, elle sort d’un geste machinal son exemplaire d’un petit opuscule, tout simple dans sa conception. Un petit livre court: Scriptrice de Carla Pauppe. Elle le relit. Elle l’a trouvé, la première fois, très bien mais trop court alors, elle a peur, comme elle l’a toujours pour tout, d’avoir manqué des choses importantes et elle préfère le relire pour se rassurer.

Le trajet est lent parce qu’il y a toujours de la circulation le matin. Entre les travaux et la pluie, les conducteurs ont la fâcheuse habitude de ne pas avancer et de rouler à une vitesse proche du sur place. Ces ralentissements lui permettent, néanmoins, de terminer la lecture de sa nouvelle qu’elle trouve décidément excellente. Le bus réussit, enfin, à atteindre l’arrêt proche du lycée. Elle arrive à la porte où la gardienne concierge l’accueille, comme à son habitude, sans lever la tête, avec un borborygme qui peut s’interpréter comme un bonjour. Enfermée qu’elle est dans sa cage d’accueil à répéter, chaque jour, les mêmes litanies aux mêmes personnes qui ne comprennent toujours pas les mêmes choses.

Traverser tous les jours la même cour, et gravir les mêmes escaliers pour atteindre la même salle des profs, avec les mêmes plaintes d’élèves réfractaires ou pas au niveau, les mêmes plaintes autour d’une hiérarchie sourde, aveugle et muette comme si un seul handicap n’était pas suffisant, et recommencer encore, comme hier, comme demain…

Et viendra le jour où il faudra se décider à lutter, se mettre en grève pour signifier sa désapprobation, son mécontentement et, éventuellement, défiler dans les rues tristes, grises, trempées par la pluie. Il faudrait poursuivre ce moment pendant des jours, des semaines peut être, mais jamais le corps enseignant n’acceptera de gagner une négociation. Il faudrait être dur et montrer sa détermination jusqu’à obtenir gain de cause mais les autres ne feront jamais ça, parce qu’ils ont trop peur de gagner, parce qu’ils sont les autres. Elle a toujours ce côté révolutionnaire en elle. Se dire qu’un événement finira bien par pousser ses collègues à se bouger mais, pour l’instant, elle fait comme tous les autres, elle refuse de perdre une journée de salaire parce que c’est trop coûteux et qu’en plus, l’état ferait des économies en ne la payant pas. Le combat des révolutionnaires déjà battus et déjà résignés.

Elle voit dans l’œil de ses collègues comme dans le reflet de son image dans les miroirs, les yeux se ternir, les peaux se flétrir, les rides se creuser, les enthousiasmes des débutants se faner et disparaître à force de déceptions cumulées. Déception face à la compréhension ou plutôt son absence et aux résultats des élèves; déception face à sa propre motivation qui fond comme neige au soleil, déception face à cette hiérarchie incompétente, absconse, inutile, absente ou trop présente, injuste; déception face au reste du monde qui ne comprend rien de son métier et de ses exigences et qui critique, qui critique et qui critique encore, qui juge et qui juge et condamne.

Depuis longtemps, elle a fait son deuil d’expliquer aux autres, ce qu’elle vit au quotidien. De toute façon, elle ne parle plus beaucoup à de « vrais » gens de la « vraie » vie. Quelques commerçants, éventuellement, mais sinon, son quotidien relationnel se trouve dans ses collègues et dans les collègues trouvés dans les groupes de discussion et sur les réseaux sociaux. Son métier n’a plus rien d’épanouissant et pourtant, elle se noie dedans, ne parlant que de lui, ne vivant que de lui alors qu’il la ronge petit à petit. Elle tente toujours désespérément de se donner un nouveau souffle, en se disant qu’elle fait tout cela pour ses élèves, que seuls, eux, sont importants mais, même cette ritournelle, elle refuse de l’admettre, est déjà une mauvaise histoire qu’on raconte aux enfants pour qu’ils finissent leur dîner. Les élèves ne sont là que, parce que, sans eux, elle n’existerait pas mais la prise de conscience que même avec eux, elle n’est pas grand chose est plus longue à accepter. Et aujourd’hui, ça devient tellement évident qu’elle refuse encore de l’admettre.

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