Fonctionnaire (partie 10) – La semaine politichienne de Smig


Elle prit la route. Longtemps, vers nulle part, vers ailleurs. Le simple fait de ne pas avoir de but, de prendre le temps, de savoir que personne ne l’attendait nulle part rendait cette fuite légère. Elle partait et personne, pas même elle ne savait où. Il fallait qu’elle roule jusqu’à l’épuisement. Ce serait le sien ou celui de la voiture mais elle ne s’arrêterait que contrainte.


Les paysages défilaient. Elle s’était refusée à prendre l’autoroute puisque de toute façon, personne ne l’attendait vraiment. Elle eut un léger pincement au cœur en se rappelant toutes les personnes qui lui avaient fait confiance et qui s’apprêtaient à voter pour elle mais c’était déjà loin derrière elle. Les visages, les sourires s’estompaient déjà dans sa mémoire. Elle avait oublié tant de gens.


Elle avait oublié ses ex, ce qui ne changeait pas de d’habitude puisqu’elle les oubliait même quand elle était avec eux ; elle avait oublié sa famille, ce qui ne changeait pas de d’habitude puisqu’elle ne se souvenait même plus des noms de ses cousins et peut-être même de ses frères en y réfléchissant ; elle avait oublié ses amis parce qu’elle avait compris, enfin, que, eux aussi, l’oubliaient la plupart du temps. Plus rien ne l’empêchait réellement de voir si l’herbe serait plus verte ailleurs. Elle espérait trouver des sentiments qu’elle ne connaissait pas.


Elle voulait pouvoir se sentir heureuse, peut-être même épanouie, et sa petite vie de provinciale à la limite de l’aigreur n’avait plus de sens. S’il fallait partir un jour, autant que ce soit d’avoir vécu des choses exceptionnelles. Les villages défilaient après les forêts qui succédaient aux champs de blé et de maïs. Chaque fois qu’elle traversait un village, elle se forçait à marquer un arrêt devant l’église. Elle construisait son pèlerinage, son retour vers un dieu auquel elle ne croyait pas. Elle puisait dans chacun de ses arrêts, une source nouvelle d’énergie.


Elle laissait la musique beugler depuis son autoradio. Elle ne choisissait pas les morceaux. Le mode aléatoire permettait de tomber sur tout et n’importe quoi. De la guimauve italienne au gros son lourd du rap américain, tout passait parce que tout apportait une chose nouvelle. En réalité, elle n’écoutait pas le son, elle n’écoutait plus que la musique qui trottait dans sa tête. Cette chanson qui n’existait pas et qui revenait sans cesse en lui promettant qu’il y aurait quelque part ce monde meilleur qu’elle appelait de ses vœux.


Pendant des années, elle s’était interdit les petits plaisirs, les petits vices qu’elle rêvait d’accomplir en silence, seule, dans son coin. La peur des convenances, des habitudes néfastes, de bousculer un style de vie rangé qui lui avait permis d’être choisie pour représenter tous ces gens qui attendaient autre chose. Il lui fallait partir loin pour commencer à pousser les murs de sa propre prison.

Dans un village du milieu de nulle part, l’église sans fard et plutôt banale donnait sur un bar tabac ouvert en ce dimanche après-midi. Elle avait vaincu son premier signe de convenance. Elle s’était assise au bar et avait commandé un whisky. Depuis ses 20 ans, elle n’avait bu que du vin, du champagne et peut-être une bière. La première gorgée lui brûla l’œsophage mais cette sensation lui plut. Elle se faisait du mal et finalement elle aimait ça.

Elle mit quelques instants à digérer le choc de cette gorgée de vie pure qu’elle venait d’avaler. Sans contrôler, sans comprendre, elle commanda un paquet de cigarettes et un briquet. La dernière fois qu’elle avait fumé, elle avait vomi et s’était promis de ne jamais recommencer. Encore une de ces promesses ridicules qu’on fait en sachant qu’elles ne tiendront pas mais sur le moment, on s’auto-persuade d’une réussite.

Elle sortit et resta sur le pas de la porte de l’établissement. Elle ouvrit le paquet et en sortit une cigarette. Elle avait demandé un paquet d’une marque d’un de ses ex dont d’ailleurs elle avait oublié le nom mais elle se souvenait qu’elle avait, pour une fois, trouver l’odeur du tabac chaud de cette marque beaucoup plus agréable que les autres. C’était d’ailleurs la seule chose dont elle se souvenait le concernant. Ses cigarettes sentaient bon.

Elle mit la cigarette à sa bouche et l’alluma. Elle n’avait aucune idée de la manière dont il fallait fumer, à quel moment inspirer, aspirer, avaler, recracher mais elle pensait que son corps répondrait instinctivement. Il répondit.

La première bouffée eut l’effet d’un uppercut. Un immense boxeur noir tout en muscle était subitement apparu devant elle et lui avait asséné un coup quasi fatal. Il était noir parce que la seule représentation qu’elle avait d’un boxeur qui fait mal était un boxeur qu’elle voyait dans sa jeunesse et qui littéralement se ruait sur ses adversaires sans laisser la moindre chance de résistance.

Lorsqu’elle reprit véritablement conscience, elle était assise sur le pas de la porte du bar. Trempée de sueur, vaseuse, les yeux hagards, elle regardait l’église face à elle. Personne ne semblait avoir vu sa chute et surtout, personne ne semblait avoir vu le boxeur noir tout en muscle surgir de nulle part au milieu de ce village lui aussi au milieu de nulle part.

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