Fonctionnaire 13 – La semaine politichienne de Smig

Elle avait roulé longtemps. Trop sans doute. Elle manquait de sommeil. Il fallait qu’elle trouve un endroit mais elle ne voulait voir personne. Elle avait vu trop de monde en trop peu de temps. Elle était en overdose des gens. Il lui fallait du calme, du silence, du temps. Il lui fallait le vide. Elle n’avait nulle part où aller, elle n’avait nulle part où être. Elle ne manquait à personne, en tout cas elle n’en savait rien. Quelque part, cette pensée la rassura mais elle la plongea soudain, après réflexion dans le vide de son existence.
Elle n’avait rien construit qui valait la peine qu’on pense à elle, elle n’avait rien détruit qui valait la peine qu’on la recherche. Tout ce qu’elle avait envisagé dans la vie était impossible. Ce n’est pas le cœur qui était rompu chez elle, c’était son âme qui venait d’exploser, d’éclater en des millions de poussières de verres, en étoiles de mer sèche, en flocon de neige du désert. Elle se souvenait de tous les conseils qu’on lui avait donnés, de toutes ces marques de sympathie qu’on lui avait offertes et pourtant, elle était brisée.
Tout ce dont elle avait besoin se trouvait pourtant dans son monde. Depuis longtemps, elle avait abandonné les idées d’amour éternel et de mondes paradisiaques. C’était impossible, ça n’était pas pour elle. Elle voulait crier au monde entier, du sommet des plus hauts immeubles que même si c’était impossible, elle aurait voulu y croire mais une fois que tout était fait, tout était brisé. Tomber amoureuse était impossible désormais, tomber du bon côté du monde était impossible, il ne restait que la ligne d’horizon pour lui raconter les histoires qu’elle aurait voulues entendre. Toutes ses cicatrices étaient rouvertes et se vidaient des souvenirs qu’elle avait voulu enfouir sous des tonnes de coton et de perles. Maintenant, il fallait revenir aux choses plus concrètes. Elle n’avait pas mangé, elle n’avait nulle part où dormir et la ville autour d’elle scintillait de mille feux.
Elle était celle qui avait trahi, celle qui avait menti, celle qui s’était cachée. Elle était celle qui vivait seule avec son chat et que les gens dans la rue regardaient avec compassion. Elle était cette petite prof de nulle part ou d’ailleurs, celle dont les élèves oublient le nom dès le mois de juillet. Elle était celle qui pour exister avait blessé des collègues, humilié des élèves, quitté des amours. Et toutes ces morsures, toutes ces malédictions, tous ces mensonges lui revenaient maintenant en touffe, en masse, à foison et lui sautaient au visage. Il était temps de payer son dû, de rendre aux innocents la vengeance qu’ils méritaient devant sa médiocrité. C’était sa rédemption. Son pèlerinage vers un Saint Jacques de Compostelle utopique, une Mecque inexistante, un paradis perdu. Elle savait pourtant que rien ne pourrait jamais réparer les dégâts de ses actions, de toutes ses promesses vides. Tout ce qu’elle pourrait espérer désormais serait impossible.
Elle savait qu’elle ne trouverait pas de repos dans cette ville, dans cette effervescence, dans ce moment. Il fallait qu’elle trouve un quelque part, ailleurs. L’étoile qui était apparue pour elle n’était pas rédemptrice. Elle lui signalait seulement la route vers le monde où elle pourrait dire à tous que même si c’était impossible, elle n’était pas si monstrueuse, pas aussi dure, que maintenant elle voulait sa part de bonheur, que l’aigreur qui coulait en ses veines avait disparu et que maintenant elle était prête à accueillir. Elle sentait bien qu’il était trop tard, qu’elle était fragile désormais alors qu’elle s’était efforcée toute sa vie de construire un personnage dur, impassible, austère. Une prof avec son chat. Elle voulait crier que son cœur aussi avait été brisé, qu’elle aussi elle avait souffert, qu’elle aussi, elle aurait mérité autre chose mais au fond d’elle, elle n’y croyait pas. Elle savait qu’elle s’était trompée et que tout ce qu’elle avait cassé ne serait jamais réparé. Enfermée dans sa petite vie, elle croyait que la raison, les règles, les mirages construisaient le bonheur et elle avait esquivé toutes les évidences, masqué toutes les réussites, contourné tous les bonheurs pour ne conserver que les choses tièdes et fades. Effrayée par le feu, réticente au bonheur, elle avait gâché l’histoire que l’univers lui avait envoyée, détruit la passion et la fureur de l’amour qu’elle croyait retrouvées ailleurs, autrement, mieux. Elle croyait, elle avait cru, que la chance de l’histoire qu’on raconte à travers les siècles, qu’on sublime au fil du temps mais qui n’est qu’une pâle copie de la vérité, repasserait parce qu’on le demandait, qu’elle reviendrait et même qu’elle gagnerait en intensité. Elle comprit qu’en tuant la poule aux œufs d’or, on ne gagne pas de trésor mais il était trop tard.
Alors il lui fallait suivre l’étoile. Les commerces étaient ouverts, profitant de l’activité nocturne de la ville. Elle acheta de quoi se nourrir quelques jours. Elle savait qu’elle devait errer mais elle ne savait pas combien de temps, ni comment, ni où. Son fonctionnement intime cartésien, droit, sans aspérité, d’une propreté clinique la poussait à déjà planifier sur plusieurs jours les besoins et les nécessités. Elle refusait les surprises et tout était toujours grave. Pas de fioritures, pas de futilités, pas de légèreté, tout était important et la moindre parole devait avoir sens et poids. Longtemps, elle ne comprenait pas pourquoi les autres ne disaient pas. Elle finit par comprendre que les gens étaient bien plus superficiels et légers qu’elle ne l’était et que son besoin permanent de sérieux était bien plus blessant que la légèreté dont le monde avait besoin.
Elle reprit la route et roula quelques kilomètres jusqu’à la première aire d’autoroute. Les lacets de la route s’enfonçaient dans une forêt assez sombre et l’absence de réverbères accentuait la possibilité qui lui était enfin offerte d’être invisible. Elle roula jusqu’au promontoire qui surplombait la mer. Elle s’espérait seule. Elle se gara dans un coin de la clairière. Au premier regard, elle n’ait pas ressenti ni vu de vie au milieu des pins. Le seul bruit venait du ressac de la mer et son pare brise se couvrait lentement des embruns que le vent poussait vers elle. Non loin, pourtant, une voiture était garée. Elle ne distinguait ni la couleur ni la forme. Elle ne voyait personne à l’intérieur. Allongé sur le capot, elle devina une forme qui semblait boire au goulot d’une bouteille. Elle ne voyait que l’ombre mais il lui sembla qu’il s’agissait d’un homme. Elle n’imaginait pas, de toute façon, une femme, affalée sur le capot à vider des bouteilles dans ses vieilles croyances de bienséance. Elle resta au volant de sa voiture et s’alluma une nouvelle cigarette. Elle regrettait la présence de ce voisin invisible mais elle avait condamné les portes et elle se sentait de toute façon trop fatigué pour chercher un autre endroit. Elle dormirait là et on verrait bien demain.

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