De l’Education Nationale ou de ce qu’il en reste… – acte 1

Il manque des enseignants. Chaque année, x enseignants sont manquants ou ne sont pas remplacés. Triste constat. J’ai été, pendant 8 ans, contractuel dans l’enseignement privé sous contrat. Donc, tout dans la légalité et toussa toussa… Balancé d’un établissement à un autre, la plupart du temps assez maltraité puisque tu récupères tout ce que les collègues (peut-on parler de collègues au final?) ne veulent pas. Les classes surchargées, indisciplinées, avec les horaires les plus ingérables… le vendredi en dernière heure ou le lundi en première et tout cela pour 1300 euros. Tous les ans, tu es convoqué dans les premiers pour corriger le bac et pour surveiller. Et les titulaires trouvent ça normal, à peine montrent ils, parfois, pour certains, une lointaine compassion quand ils apprennent ton salaire alors qu’ils sont déjà parfaitement au courant. Du coup, tu acceptes toutes les heures supplémentaires possibles. Tu fais les BTS alternance, les AP, la cantine, les récrés, les chiottes… tu arrives à peine à 2000 euros en étant, dans l’établissement, du lundi 8 heures au vendredi 17.30. Toutes tes heures sont prises et tu fais 45 heures par semaine dont 40 devant élèves. Et surtout, tu dois te taire.

Parfois, ton établissement se trouve à une heure, ou plus, de chez toi. Donc, tu te lèves à 6 heures et tu rentres chez toi au mieux à 19 heures quand il n’y a pas de conseils de classe ou de réunions préparatoires au carnaval de fin d’année ou autre connerie que toi, évidemment, tu n’as absolument pas le droit de manquer parce que ton absence se remarque, alors que certains titulaires ne savent même pas où se trouve la salle de réunions. Mais toi, c’est toi. Parce que, à aucun moment, il n’est venu à l’idée des ronds de cuir (j’adore faire mon Francis Lalanne, ça envoie du pâté) de rationaliser les postes, de prendre en compte la vie du personnel. L’enseignant n’est qu’un numéro, un pion déplacé au grès de désir qui échappent à la compréhension de tous, alors, quand tu es suppléant et que tu prends les miettes, tu imagines bien que ta vie quotidienne ne ressemble plus à rien.

Tous les élèves t’adorent mais les collègues et la hiérarchie te détestent. Tous les parents veulent impérativement te voir parce qu’ils entendent beaucoup parler de toi et qu’ils te demandent d’être amis sur fb ou même ton numéro de téléphone mais en salle des profs, tu dois faire profil bas parce que tu es atypique. Parce que être apprécié par les élèves et les parents, ça n’est pas normal, ça n’est pas le métier, ça n’est pas juste que les élèves aiment aller en Français! Ils doivent, comme tout élève qui se respecte, détester cette matière, parce que de toute façon, ils sont nuls et ils le resteront. Toi, tu n’es pas ça. Tu n’es pas prof, tu exerces la fonction de prof.

Et, comme si tout cela ne suffisait pas, tu enseignes une discipline critiquée en permanence. Les élèves ne savent pas lire, l’orthographe n’existe plus, ils n’ont aucune culture. Evidemment, tout cela, c’est notre faute et même puisque tu es là, c’est ta faute. La remise en cause éducative ne se fait que sur les enseignants car c’est aux enseignants d’éduquer les enfants maintenant. C’est en tout cas ce qui semble poindre dans un comportement général extrêmement malsain. Et, pour 1300 euros, désolé, mais moi, je n’élève personne et surtout moi je ne m’élève pas, je m’effondre. Alors, ce métier, que certains décrivent comme le plus beau du monde, devient, grâce à des politiques successives, uniquement un métier. Et pour ce salaire là, avec ce traitement là, il ne faut pas, en plus, attendre des miracles des enseignants.

Aujourd’hui, on exige, des profs, de construire la future élite intellectuelle en étant sous payés et totalement dénigrés. Je vous laisse réfléchir. En BTS, j’avais devant moi, des apprenants qui gagnaient mieux leur vie que moi.

En gros, et même en maigre, l’éducation nationale te considère comme un rien lorsqu’il s’agit du traitement et de la rémunération mais, par contre,  elle te fait bien comprendre que tu es essentiel, surtout lorsqu’il s’agit de corriger les examens car les contractuels, remplaçants, suppléants, vacataires ne sont pas compétents pour être titularisés, mais ils sont aptes à donner le bac ou pas aux élèves. Plutôt le donner, aujourd’hui, exclusivement, d’ailleurs.

En outre, dorénavant, avec cette fameuse bienveillance, l’enseignant devient de plus en plus, un surveillant auquel les parents sont bien contents de confier leurs progénitures.

Beaucoup d’enseignants aujourd’hui, et plusieurs par établissements, sont des précaires de l’en, chargés d’emmener les élèves au bac et, parfois, plus encore, alors qu’ils sont sous payés et maltraités humainement. Il est facile dès lors, pour la majorité des citoyens de critiquer les profs et, en plus, c’est de bon ton, ça fait bien, tu es drôle! Un peu comme les blagues macho de l’oncle alcoolisé dans les repas familiaux du dimanche midi, il y a 20 ans. La petite vanne sur les vacances ou sur le boulot cool… mais, la plupart des profs ne relève même plus ce genre de propos comme je ne relève même plus les allusions racistes sur mon nom. Les enseignants ont pris l’habitude de cela. Ils ont même pris l’habitude d’accepter des conditions lamentables de travail. Parce que l’humain s’habitue à tout et qu’à force d’accepter, il en vient même à accepter.

Un enseignant dans le secondaire aujourd’hui (et je parle du secondaire parce que je n’ai jamais enseigné dans le primaire) c’est une personne qui a 30 ados devant lui, avec 30 problématiques personnelles, 30 niveaux (même s’il ne faut pas parler de niveau) différents devant soi, 30 motivations différentes allant de l’absence totale au respect d’écoute de base, et 30 qui doivent avoir la mention la plus haute au bac parce que le bac….

Alors, tout cela, ce n’est que le quotidien d’un suppléant quand tout va bien. Quand tu es une grande gueule, quand, dans la vie, tu as fait autre chose que l’école, et que tu es jugé par des personnes pour lesquelles tu n’as aucun respect et que tu n’estimes pas légitimes, tout devient encore plus compliqué. Voilà, votre serviteur ne respectait pas les personnes désignées pour le juger comme il n’avait pas l’intention non plus de prêter allégeance à des collègues exécrables et acariâtres et donc, ça, ça se paie.

J’ai eu droit aux pétitions signées des élèves et des parents, pour que je reste, avec envoi au rectorat. J’ai eu, évidemment, le cercle des poètes disparus. Evidemment. Et je ne cherche pas ici à montrer que j’étais un bon prof. Aucun intérêt. Et même, j’étais plutôt un mauvais prof puisque je trouvais les programmes assez minables, du coup, forcément, il n’y avait pas d’entrain de ma part, à étudier certaines choses. J’ai, il faut le dire, des goûts arrêtés sur énormément de choses et, en particulier, en littérature. Ainsi, certaines œuvres que d’aucun considérerait comme des classiques et comme des incontournables, sont, pour moi, des pensums à éviter à tout prix, mais brisons-là, ce n’est pas le sujet, ni le propos du jour.

J’étais un mauvais prof parce que je ne voulais pas que ma hiérarchie m’apprécie parce que je préférais plutôt que mes élèves et leurs parents me trouvent efficace, intéressant, juste et compétent. Et puis, il arrive un jour où cette fameuse direction te dit que tu dois passer le concours, parce que ce n’est pas normal qu’un enseignant comme toi n’ai pas le concours, trop cultivé, trop impliqué, trop pertinent même si clairement hors cadre. Alors, tu passes le concours, et puis ta culture suffit pour obtenir ce concours. Oui, je n’ai absolument rien fait pour avoir ce concours en interne, un vague dossier de quelques pages rédigé en 3 jours d’une traite. Oui, je sais c’est injuste, mais c’est ainsi. Sans doute n’étais je pas suffisamment motivé pour donner davantage.

Toutefois, tu es admissible et tu te retrouves dans une ville, loin de chez toi, pendant 2 jours et tu prépares un oral. Mais, comme c’est moi et que je ne suis pas intéressé par cet aspect des choses, tu ne prépares pas le bon oral et tu ne comprends même pas ce qu’il t’arrive à cet oral et, au final, tu décroches un 10 tout pourri mais tu as ton concours. Tu te dis que ça y est, tu es prof! et pourtant, c’est là, à cet instant là, au moment où tu reçois ce papier qui te dit que tu es prof, que tu as le capes, c’est là que commence l’enfer. C’est là, qu’être atypique, dans une académie contrôlée et fagocitée par une IPR (inspecteur principal régionale) qui n’a pas géré une classe depuis depuis 1974, et qui a, pour passion perverse, la destruction massive d’enseignants, (toute l’académie le sait, tout le monde laisse faire), se paie, se voit, se ressent, se vit. Alors forcément, quand toi, comme d’habitude, tu ne joues pas ce jeu du léchage de bottes massivement pratiqué par la majorité de tes « collègues » , tu sais que c’est mort et là, toussa toussa pour ça…

à suivre…

6 thoughts on “De l’Education Nationale ou de ce qu’il en reste… – acte 1”

  1. C’est bien ce qu’on disait lundi (autour d’un kebap fort sympa…) ! Et même si j’ai décroché l’ultime récompense 🏆 après les mêmes galères (et les 70 conseils de classe dans une année scolaire, on en parle? Et pauvre contractuel,ne t’avise pas d’en rater un – « Vous n’êtes pas titulaire, Madame, il faut être irréprochable ! » -) Bref: même si j’ai décroché le graal, les « vrais profs » (bien dans leur moule,bien mou aussi…) te reprochent encore ta différence (« non mais, tes élèves adooorent l’allemand!! C’est pas normal – tu ne les fais pas bosser ?! »)…

    Je reste persuadé que les élèves ont perdu un prof genial,mais toi, tu a repris ta vie !

    Profite- en bien 🙂

  2. Après la lecture de ce message, on a quand même furieusement envie de connaître l’identité de cette infâme traîtresse; celle qui semble avoir pour passion l’anéantissement des professeurs créatifs de l’éducation nationale (ou de l’EN pour les plus initiés). J’imagine qu’elle doit faire fabriquer par un de ses artisans (vous savez ceux que l’on voit au journal télévisé (ou JT pour les plus initiés) de Jean-Pierre Pernault (ou JPP pour les plus initiés … non du coup, là, ça fonctionne pas !) ) … bref, j’imaginais donc que cette sombre marâtre rectorienne … non, quel est l’adjectif se rapportant au rectorat … rectale peut-être … si seulement j’avais un prof de français sous la main pour me venir en aide … trêve de digression … ce commentaire devient illisible … j’imagine que cette sombre marâtre administrative fait fabriquer par un de ses artisans que l’on voit au JT de JPP des petites figurines en hêtre ( ou en être peut-être) symbolisant l’ensemble des professeurs dont elle s’est si cruellement appliquée à déchiqueter le travail. Elle doit sans conteste les placer dans un de ces grand meuble en formica dont seules les années 70 avaient le secret. Elle doit épousseter soigneusement chacun de ses petits trophées. Elle doit songer au plaisir intense (oserais-je le mot « orgasme » … tout de même, ce serait fort discourtois) qu’elle a ressenti au moment même où elle a décidé du sort funeste des êtres humains qu’elle avait la lourde charge de juger.

    Voyez-vous, j’en veux personnellement à cette femme. Je ne l’est jamais rencontrée, j’ignore tout de son identité, pourtant, je ne la connais que trop bien.

    L’ivresse du pouvoir.

    (Etant entendu que le pouvoir se délecte de l’anéantissement de la créativité. Le pouvoir veut pouvoir contrôler, entre autre, et il sait pertinemment qu’il ne peut contrôler la création. Il est quand même pas con le pouvoir. Il faudrait peut-être veiller à ne pas trop le prendre pour un abruti.)

    Pour faire le lien avec les précédents posts de ce blog … parlons français, voyons … pour faire le lien avec les précédents billets de ce … comment on dit blog en français … pourquoi tout est toujours compliqué …

    Je voulais simplement faire liens avec les billets concernant la démocratie, ou plutôt l’absence de celle-ci dans nos fleurissantes contrées si j’ai bien compris. Peut-être l’éducation nationale souffre-t-elle d’un manque de démocratie tout comme notre système politique; ou, pour le dire autrement, d’un problème de répartition des pouvoirs. Si une personne est objectivement incompétente, comment se fait-il qu’aucun contre pouvoir ne puisse la déloger d’un poste qui lui permet vraisemblablement d’assouvir son sadisme ? L’EN devrait-elle retourner sur les bancs de l’école pour revoir des notions comme la séparation des pouvoirs ou le fameux « check and balance » américain ? Ou bien, l’EN a-t-elle définitivement tourner le dos à la justice, tout comme le reste de la société ? Car je ne peux m’empêcher de voir un parallèle entre la situation précaire des professeurs non validés et celles des salariés en général. La raison de ces difficultés est la même : les systèmes d’organisation ne sont pas à la hauteur … ou pour le dire autrement … sont tout pourris. Un partage du pouvoir plus égalitaire … eh bien … ce serait … comment dire … ce serait … mieux. La société serait plus apaisé. Qu’on nous fiche la paix avec la propagande de la richesse. Vive la pauvreté, putain. Pas la misère. La pauvreté. (Quelques gènes catholiques doivent encore trainer dans mes brins d’ADN athés). On est jamais riche en soi, on l’est toujours par rapport à l’autre. Alors, honte aux personnes qui veulent devenir riches car elles souhaitent une société inégalitaire. Francis Lalanne n’est pas très loin … encore une phrase ou deux et les rond-de-cuir vont débarquer.

    Je m’arrête donc avant de me tourner complètement en ridicule car l’être à moitié me convient parfaitement.

    Au fait, merci pour ces billets emplis d’humour et de révolte.

  3. j’ai plus que commencé la lecture des caméléons et entre révoltes et digressions je reconnais des points assez communs qui m’incitent à dire certaines choses que je ne dis normalement jamais… du genre Anja a raison

    1. *s’en va pour effectuer une danse de la victoire épique*

      En attendant, si quelqu’un a besoin d’une traduction du commentaire de Matt (car il y a des questions pertinentes cachées parmi toutes ces digressions), je parle couramment le Matthieu et peux vous être utile 😉

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