Voleur d’ombres 2

Du haut du cinquième étage de l’immeuble sans âge où se logeait son appartement, il avait une vue imprenable sur le monde d’en bas. Sa rue serpentait le long des hauteurs de la ville, construite sur une butte, elle cheminait vers une sorte de promontoire qui dominait tout le vieux quartier saint Jacques. Les hauts quartiers et leur tranquillité supposée expliquaient, en partie, les fluctuations immobilières du secteur.

De sa fenêtre, il voyait jusqu’au quartier Saint Pierre, derrière le fleuve et la fontaine de la place des martyrs et même, les jours où le temps était clément et le ciel dégagé, il apercevait le rond point formé par la rue des teinturiers et l’avenue du 13 octobre. De ce point de vue aucun passant ne pouvait lui échapper. Aucun badaud ne pouvait apparaître, soudainement, derrière une camionnette mal garée. Il voyait, il surveillait, il épiait même, la prochaine victime éventuelle d’une fiction fantasmée à naître.

Il n’avait rien à gagner ou à perdre de toute façon ; il ne voulait pas l’un et n’avait pas les moyens de l’autre. Il ne faisait pas cet espionnage dans l’espoir secret d’en tirer quoique ce soit. C’était simplement la permission faite à son imaginaire de batifoler à travers les herbes folles et hautes de son cerveau. Il s’inventait des mondes et mettait des personnages fictifs mais réels de la rue à l’intérieur. Ils devenaient des chevaliers ou des princesses, des gueux ou des lavandières, des infirmières en temps de guerre et des bourreaux en temps de paix.

Le soleil couchant donnait une couleur cuivrée au mobilier urbain. Les plaques vitrifiées des abribus semblaient couvrir d’or le bitume des chaussées. Sur cet univers urbain post moderne ou pré apocalyptique, il commença à poser sur ce sol d’or, un parterre de marbre et des peintures murales dans les teintes ocre et dorées. Il prit le temps et le soin de construire un palais merveilleux qui sortait de terre au milieu des immeubles de l’impasse Jean Jaurès et des commerces tous fermés depuis plusieurs jours déjà. Il voulait de l’exotisme, autre chose, un ailleurs pour oublier les jours qui défilaient dans une répétition permanente. Une sorte de vie circulaire à revivre les mêmes émotions. Il s’était efforcé, et avait réussi, à modifier son quotidien et à faire que les jours ne se ressemblent jamais. D’un peu de lecture ou d’écriture, de musique ou de peinture, de télé ou de jeux vidéos, il avait réussi à croire qu’il n’était pas enfermé.

Il leva les yeux au ciel pour y faire apparaître une vague immense de larmes qui roulait au milieu du vide céleste. Un tsunami de toutes les larmes qu’il ne versait pas et qui jaillissaient, enfin, comme un geyser incontrôlable. Il lâcha prise. Les larmes coulèrent sur ses joues, en même temps que la vague s’effondrait sur le palais inachevé. Il avait aimé cette histoire d’un monde parfait avant même de l’inventer. Il y voyait des éléphants et des serpents, des perles et des parfums rares, des joyaux et des arbres fruitiers mais il n’avait pas de sens. Juste un palais, posé au milieu d’une eau à présent calme.

Il était toujours cette illusion qui flottait au dessus des éléments et qui regardait d’en haut, de loin, du fin fond des étoiles, les pauvres erres qu’il avait plongés dans ces mondes se débattre avec le non sens de son imaginaire.

Au loin, une ombre grandissait sur les murs en ruine du palais de marbre inachevé. Depuis que le monde était à l’arrêt, les personnes marchant au milieu des allées se faisaient rares. Chacun longeait les murs pour éviter d’être vu, repéré puis contrôlé. Depuis quelques mois, les contrôles étaient devenus plus fermes et ne se résumaient plus à de simples questions anodines. Le paroxysme de l’inquisition moderne et de la surveillance, avec son lot de dénonciations et de suspicions, s’était abattu sur les villes à la même vitesse que son torrent de larmes destructrices sur son palais de marbre et de rubis.

Voleur d’ombres 1

C’était une journée comme toutes les journées qui s’écoulaient depuis les événements d’avril. Il s’asseyait sur la banquette qu’il avait construite, autour du cadre de fenêtre, et, avec sa tasse de café fumant à la main, il regardait le monde qui défilait en bas de chez lui. Il savait qu’il n’avait rien à espérer, ni à attendre de ce rituel mais, avec l’âge, il avait imprimé en lui, les marques d’une habitude désuète, finalement. Chaque jour, il regardait aux travers des vitres sales de son appartement car il n’avait plus la possibilité de leur rendre une apparence correcte, à la même heure, et il construisait la vie des passants. Il choisissait aux hasards des déambulations, le personnage le plus marquant selon des critères totalement personnels et il bâtissait des royaumes féeriques autour de ces quelques pas.

Il avait craint que les dernières annonces politiques ne viennent entraver son plaisir de début de soirée mais, assez vite, il fut rassuré. Les gens continuaient de vivre dans un monde à couteaux tirés, comme si les injonctions politicardes de ces dernières heures n’avaient été entendues que par une poignée de journaleux qui relayaient, en boucle, sur toutes les ondes, la divine parole. Même derrière sa fenêtre, il sentait de manière quasi palpable la tension qui montait des faubourgs.

L’énervement suintait des pores de toutes les peaux et il suffisait d’une étincelle pour construire un incendie mémorable.
Son jeu désormais était d’épier l’apparition de cet incendie. Il se délectait par avance de constater la chute de ce monde, auquel il ne croyait plus depuis longtemps, dans un immense capharnaüm, digne de l’effondrement de Babel. Trop de langues mélangées, trop de cultures différentes, trop d’envies et de besoins disparates pour que ce fil ténu d’une société, en apparence apaisé, ne résiste encore, ne serait ce que quelques semaines. Depuis son accident du milieu du printemps, il avait appris à regarder les éléments du monde avec une certaine distance. Il ne pouvait plus participer, il ne pouvait rien changer, alors il fallait au moins qu’il sache. Le seul exercice qui restait à sa disposition, était le passage de son fauteuil à cette banquette, sorte de promontoire sur le monde.

Il avait constaté des habitudes, des récurrences, des «éléments » de langage comme se plaisaient encore à dire les gens faussement connectés à des sphères beaucoup trop hautes pour de simples mortels comme lui. Il voyait des gens qui, en fait, se révélaient souvent être les mêmes. Très vite, le jeu tourna à la découverte des passants occasionnels. Il sentait que l’effondrement viendrait de là. Les habitués étaient trop sages, trop propres, trop bien élevés, selon lui, pour qu’ils ne provoquent quoique ce soit. Il fallait que ça vienne de l’extérieur, il fallait que ça vienne comme une violence nouvelle.

Il attendait en regardant nonchalamment les voitures circuler, les flics faire les rondes de contrôles réglementaires, les rares bruits qui subsistaient encore de ces temps troublés, venaient de loin, d’ailleurs, des autres quartiers plus populaires et plus peuplés. Lui, dans son quartier boboisé n’était plus confronté aux vicissitudes du quotidien populaire. Et de toute façon, son état ne lui permettait pas de se confronter à ses congénères, même avant les mesures du nouveau monde.

Chaque jour, à la même heure, la jolie secrétaire sortait son chien ridicule conformément aux règles. Il lui avait déjà inventé de multiples relations et de multiples vies et, à force, il ne la voyait même plus comme une charmante jeune femme mais comme l’héroïne de diverses fictions qu’il n’écrira jamais, malheureusement. Il aimerait avoir la force, le temps, le courage de coucher sur papier toutes ses vies rêvées des anges mais ça n’était pas sa vie finalement.