Voleur d’ombres 23

Ce tourbillon représentait une fin. La fin des illusions, la fin des utopies, la fin de cette croyance en cet amour. Il était nu, en tout. Il fallait lâcher le masque, il fallait être soi et arrêter de jouer ce rôle de celui qui croit. La foi était morte. Son dieu était mort. Il avait cherché à plaire et aujourd’hui, il ne servait plus à rien de chercher cela. Il avait fallu du temps pour qu’il comprenne qu’il ne pouvait plaire à tout le monde et surtout pas à celle qu’il voulait, qu’il désirait.

La peur de l’abandon et de la solitude, poussé à l’extrême l’avait trompé, l’avait envoyé dans les mauvais chemins. Il s’était trop trompé et avait trop voulu que l’autre soit là pour se sentir vivre et vivant. Aujourd’hui, il finissait enfin par s’accepter et peut être même, finalement, à s’aimer un peu. Ce n’était plus si grave d’échouer dans cette quête de finir avec l’autre, pour l’autre, puisque l’autre n’était qu’un mirage et une construction artificielle. Il était lui, complètement, entièrement.

Il n’y avait plus lieu de se cacher, de se voiler la face et la vie, il pouvait être et finir. Perpétuellement, indéfiniment, il vivrait avec ce manque mais il l’acceptait désormais. C’était dans ce nouvel eldorado qu’il y avait désormais la lumière, sa lumière. Elles n’avaient pas voulu de lui, elles avaient voulu le changer, il n’avait pas réussi à rentrer dans les cases. La tornade fondait sur lui, elle était là. Elle fonçait sur lui. Il ferma les yeux, pensant que la tornade le détruirait. A cette vitesse, à cette puissance, à ce feu, l’issue était déjà écrite. Le temps resta en suspens. Il était arrêté. Il durait.

Au loin, la musique et le chant retentissaient encore. Les bougies maintenaient une chaleur odorante sous la pluie chaude. Il ne se passait rien et pourtant, le temps passait. Chaque seconde semblait des heures. Il décida de rouvrir les yeux. Il fallait qu’il sache où se trouvait la tornade, ce qu’il restait de lui. Lentement, la lumière des bougies apparut. Ses yeux durent s’habituer à une lumière faible et seulement entretenue par les bougies.

Face à lui, flottant dans l’air, à l’arrêt, dans un halo bleu pâle, les cheveux noirs flottant, elle était là les yeux ouverts, verts et le fixant. La femme complète, la femme amour, celle qui réunissait son tout, était face à lui tout proche. Il sentait son parfum, mélange d’agrumes, de sable, de soleil. Elle était presque posée sur lui, elle continuait d’avancer vers lui, au ralenti, comme dans les films. Il sentait ses cheveux délicatement se poser sur son visage. Ses lèvres se posèrent à nouveau sur les siennes.

Il ferma les yeux.

Voleur d’ombres 22

 

En cet instant où tous ses sens étaient emplis d’une douceur inédite, en cet instant où rien n’avait vraiment d’importance puisque rien ne l’attendait nulle part. C’est lui qui attentait de la nuit tourbillonnante au dessus de sa tête qu’enfin elle arrive sur lui. Il voulait savoir ce qu’était cette tornade, ce qu’elle renfermait comme secrets, comme puissances, comme richesses. Il voulait savoir ce que cachait ce mélange de pluie, de nuages et de vents. Cette comète blanche qui manifestement le cherchait, se dirigeait vers lui et qu’il n’envisageait même pas d’esquiver ou d’éviter. Il échafauda des plans et des utopies sur ce phénomène. Tout se passait en quelques secondes et pourtant, il prenait le temps de visualiser toutes les images que son armoire ouverte lui envoyait. Il voyait tous les abandons et il remarqua qu’ils étaient tous féminins. C’était son histoire mais elle était remplie de femmes qui l’avaient laissé. Elles n’avaient pas eu tort, elles n’ont jamais tort. Il en était ainsi parce qu’il n’avait pas été capable de les retenir. Il n’avait pas réussi à s’opposer à la mort, à l’abandon, la trahison.

Tous les prétextes furent bons pour qu’il se sente rejeté et pourtant, malgré tout, encore, toujours, il avait essayé. Il avait tenté de trouver celle qui resterait, celle qui serait là, quoiqu’il arrive et cette quête n’avait conduit que de nouveaux échecs, de nouvelles déceptions. Il avait trop attendu des sentiments, trop espéré de la pureté du cœur et aujourd’hui, enfin, il comprenait.

Il était mû en toute circonstance par cette force d’amour qui brûlait en lui. Il ne cherchait plus sa mère, il ne cherchait plus une maîtresse ou une amante. Il était prêt, enfin, à faire la rencontre. Celle qui fait que soudain la vie prend un vrai sens, celle qui donne l’énergie nécessaire pour supporter la faim, le froid, la chaleur, la crasse, le vent, la soif. Ce n’était pas de sexe dont il avait besoin, ce n’était même pas d’amour finalement. Il avait besoin de pouvoir lâcher prise. De sentir qu’elle l’accompagnerait, qu’elle était vraie, réelle, qu’elle disait vrai, qu’elle irait vraiment au bout de tout avec lui et pas seulement parce qu’elle le disait, il préférait même qu’elle ne le dise pas, mais qu’elle y aille vraiment. Il voulait désormais l’absolu, le complet, le parfait et il était prêt. Il s’était trompé souvent, toujours. Il avait cru et sans doute, elles aussi mais elles se mentaient, elles lui mentaient. Il avait reçu les reproches récurrents de ne pas donner, de ne pas exprimer les sentiments. Il avait refusé les épanchements.

Longtemps, souvent. Il était resté sur cette ligne de ne pas faire croire les châteaux en Espagne et les merveilles des autres mondes si rien de tout cela n’était possible. Souvent, il s’était tu. Souvent, il avait subi les foudres et les reproches mais il n’avait jamais menti sur les sentiments et c’était la seule fierté qu’il lui restait. Il avait même préféré faire croire à l’absence de sentiments s’il n’était pas sûr de vouloir partir au bout des mondes avec elle. Il avait appris et il avait pris ce que le monde plaçait devant lui mais il avait toujours brûlé de ce feu intérieur, de ce besoin d’amour, de se sentir vivant et rempli, d’être essentiel mais il n’avait jamais passé la barrière de l’être important sur le moment. La femme aux yeux verts représentait tout ce qu’il avait voulu aimer, toutes les parts de toutes ces femmes de sa vie qui l’avaient laissé sur le bord de la route.

Elles étaient en elle. Elles étaient elle. Elle était devenue la personnification de tout ce qu’il avait rencontré de beau, de doux, de magique chez toutes les femmes. Il avait affronté ce désir et il s’en détachait puisque, enfin, ce qu’il avait toujours cherché, existait et il ne l’aurait jamais. Il avait compris que l’amour absolu existait, qu’il était incarné en elle mais qu’il ne l’aurait jamais. Il n’y avait pas droit.

Voleur d’ombres 21

Il s’était souvenu de toutes ces nuits sans sommeil où il s’était torturé l’esprit et le corps en se demandant encore et encore où était l’autre, avec qui, pourquoi. Il se souvenait de toutes ces larmes versées en imaginant ces hommes plus beaux, plus riches, plus jeunes, plus intelligents le faire disparaître de l’esprit de celle qu’il croyait aimer parce qu’elle prétendait l’aimer. Il se souvint de tous ces coups, de toutes ces fois où il se tapa la tête contre les murs pour détruire les images qu’il se construisait. Il les avait toutes vues dans les bras d’un autre. Il avait construit des centaines d’histoires où celle qui la veille lui disait encore qu’elle l’aimait, partait dans le reflet d’un soleil couchant ou d’un clair de lune au bras d’un autre, au lit d’un autre. Il avait passé sa vie avec cette épée de Damoclès flottant au dessus de lui en permanence.

Il savait, à chaque fois, que le moindre prétexte serait valable pour être éjecté, évacué, mis sur la touche. Chaque fois, il avait cru en prendre son parti et même il pensait pouvoir vivre avec cette échéance et pourtant, chaque fois, c’était une blessure un peu plus profonde. Peut être qu’il mettait les derniers espoirs qu’il avait à chaque fois et, comme une peau de chagrin, cette réserve d’espoirs diminuait pour quasiment disparaître. Il avait mis ce qu’il lui restait d’énergie, d’envie, d’espoir, de survie dans la dernière danse. Il y avait même cru un instant mais il ne cessait de se dire, dès qu’il était seul au volant, qu’elle ferait comme les autres ; elle partirait à la moindre erreur parce qu’il fallait un prétexte mais elle partirait. Il y a des habitudes qui sont davantage que des habitudes. Elles deviennent des sortes d’évidences, d’obligations même.


Il se souvenait de toutes ces femmes qui, avant même de s’engager, avaient prévu de partir parce que cela était dans l’ordre des choses. Avec l’âge, il avait essayé de s’entourer des gens qui comptaient vraiment et qui lui portaient une véritable affection. Il se retrouva seul.


Il lui fallait d’autres pensées en cet instant que toutes celles qui l’avaient laissé sur le bord du chemin et qui hantaient les pièces sombres de son château mental. Il avait revu tous les visages, toutes les disputes, toutes les fuites. Il avait vu les mondes qu’il s’était construit se détruire à nouveau face à lui. Il reprenait toutes les ruptures en quelques instants avec toutes les violences, tous les caprices, toutes les larmes. La pluie redoubla d’intensité. Le soleil brilla plus fort encore, comme s’il était midi au milieu de cette nuit sans étoiles. Tout était confus, mélangé, ensemble mais séparé. La comète nuageuse au dessus de lui tournoyait encore, toujours aussi vite, aussi fort. Tout était en place mais il lui fallait maintenant des pensées positives. Ces choses qui font sourire malgré soi.

Il voyait tous les visages de ces femmes qui l’avaient trahi. C’était son avis, c’était donc vrai. Elles avaient prétendu aimer et il vivait mal ce mensonge. Pourtant, il avait menti plus qu’à son tour. A tous, tout le temps mais il s’était refusé à mentir sur ses sentiments et il n’acceptait pas qu’il n’en soit pas de même pour tous. Il n’exprimait presque jamais de sentiments. Il fallait qu’ils soient forts, vrais, ressentis, brûlants sinon il valait mieux les taire. Il refusait de faire plaisir pour faire plaisir et les rares fois où il livra ses sentiments c’est parce que c’était le moment. C’est cette trahison qui lui faisait mal. Il s’était livré et avait donné des sentiments que rien ne pouvait ébranler parce qu’ils étaient vrais mais il n’avait reçu que des arrangements avec la vérité. Des fuites en avant, des tricheries, des mensonges et tout ce déferlement de beaux sentiments totalement viciés et faux s’abattait sur lui en une pluie chaude, douce, forte.


Il décida de se rappeler du banquet qu’il avait eu quelques heures plus tôt, avant le baiser de la femme aux yeux verts. De tous ces plats qui tournaient autour de lui, tous plus riches et plus beaux les uns que les autres, il gardait encore les fumets les plus doux et les goûts les plus savoureux en mémoire. Alors qu’il était couché sur la table, navigant entre éveil, mort et sommeil, il avait vu les serveuses vêtues de toges blanches et de ceintures dorées s’affairer autour de lui. Il avait deviné les nattes brunes, tourner en tous sens, dans la petite pièce poussiéreuse de la maison lors de son arrivée dans la ville. Il avait goûté des préparations inconnues faites des produits les plus savoureux et les plus rares. Chaque plat semblait avoir été préparé pour lui, selon ses goûts, ses besoins, par les plus grands chefs. Les vins débordaient de saveurs et de parfums onctueux. La vaisselle était plus belle encore que toutes celles qu’il avait vues dans les musées. Tout était au-delà de la perfection.

Il s’emplit les sens de toutes ces richesses. Les saveurs étaient divines, les couleurs chatoyantes, les parfums suaves et légers, les textures en parfaite harmonie et le chant des anges ponctuait chacune des gorgées ou des bouchées. Il avait enfin eu le plus beau repas du monde. Celui dont tout le monde rêve et que, finalement, peu touche du doigt et qu’aucun ne savoure vraiment, en réalité.


Voleur d’ombres 20

Le campanile de l’église s’élevait haut dans le ciel et semblait vouloir crever les nuages qui se vidaient sur la place. Le soleil continuait de briller alors que la pluie redoublait d’intensité. Il ressentait en lui, un curieux mélange de chaleur humide et de froid sec. Il ressentait le moindre pavé, la moindre goutte qui tombait sur lui. Ses sens étaient totalement à l’affût, complètement en éveil. Il était présent dans ce monde sans prise. Au dessus de lui, la nuée se rapprochait encore au point d’être presque descriptible. Pour l’instant, ça n’était qu’un long fil cotonneux blanchâtre dans la nuit, tourbillonnant. Une sorte de représentation de ces supers héros dans les airs dans les mauvais films, une traînée d’avion dans un ciel sans taches.


Il sentait que cette force céleste venait vers lui et le concernait. Elle tournait dans le ciel, en formant, tel un épervier au dessus de sa proie, des cercles concentriques parfaits. Une véritable tornade tant la vitesse et la puissance paraissaient irréelles. Il lui fallait se focaliser désormais sur cette force. Se concentrer sur l’arrivée prochaine de cette nuée. Il aurait dû avoir peur, se sentir en danger, menacé et pourtant, il refusa de bouger. De toute façon, il savait qu’il ne risquait rien finalement. Il voulait aller au bout de ce parcours désormais. Comprendre les raisons qui l’avaient mené ici. Il voyait confusément que sa présence n’était pas un hasard. Il devait être là. Il n’y avait pas de sens, pas de but ni de projet. C’était sa place. Il allait forcément se passer quelque chose et il savait qu’il n’y échapperait pas. Il n’en avait pas envie.


Il resta allongé, simplement, sur le dos, recevait la pluie salvatrice qui claquait sur sa poitrine dénudée. Il avait du mal à garder les yeux ouverts mais il voulait voir la tornade fondre sur lui. Les pensées s’entremêlaient. Il se souvenait enfin de choses qui étaient oubliées depuis longtemps, enfouies dans une armoire sombre du fond de la mémoire. Il revoyait des visages, des sourires qui étaient éteints depuis longtemps, des situations qu’il avait préféré oublier. Il revoyait toutes ces histoires où il n’avait été qu’un faire valoir, un accompagnement, un suiveur. Il se souvint de toutes ces femmes qui n’étaient que passées dans sa vie, de toutes celles qui avaient brisé la vaisselle de ses certitudes tout au long de ces années. Il revoyait enfin distinctement toutes celles qui avaient promis un amour éternel, une passion fusionnelle, une histoire immortelle et qui étaient disparues à la première difficulté. Il avait oublié toutes ces histoires qui se promettaient inoubliables parce qu’elles avaient connu la fin qu’elles méritaient finalement. Des fins de non recevoir minables par téléphones interposés, par messages écrits restés sans réponses, par excuses affligeantes et indignes de ce qu’il voulait vivre. Il avait appris à construire, à son insu, cette armoire des choses et des gens à oublier. Il y avait entreposé toutes les déceptions, toutes les promesses non tenues, tous les rêves de vie commune et autres festivités du couple mortes sous les feux des principes. Il ne faut pas donc il n’y aura pas. Ce n’est pas bien donc passons à côté de l’évidence pour n’en faire qu’un vague souvenir, une vague épine dans le pied du voisin. Il vit même des gens dont il ne savait ni le nom, ni l’origine. Il avait croisé tant de personnes, tant d’histoires qui n’en furent pas, tant de lieux où il croyait n’avoir jamais mis les pieds. Il revoyait toutes ces femmes qu’il avait oubliées parce qu’elles n’avaient pas su l’aimer, elles n’avaient pas su être aimées, elles n’avaient pas su prendre la beauté, la magie, le monde onirique qui s’ouvrait à elles. Elles avaient choisi la vie triste et monotone des fonctionnaires de province. Une vie propre et rangée dans un appartement où l’on rêve de cheminée avec le chat sur les genoux et le chien posé sur le tapis. Une vie où l’homme que l’on n’aime pas vraiment, que l’on ne désire plus depuis longtemps, tire à lui le plaid et réclame son verre de whisky parce que la bière fait trop peuple. Souvent, il avait accepté cet abandon et avait relégué cet échec dans les bas fonds de son histoire. Cela prenait plus ou moins de temps mais à force de s’enfoncer à chaque fois, il avait fini par mettre de plus en plus de temps à sortir la tête de l’eau. Chaque rupture l’enfonçait et laissait des blessures de plus en plus ouvertes mais, à cet instant, il les revoyait toutes et se libérait de ce fardeau inutile. Cette armoire de souvenirs au fond de son palais mental avait fini par s’ouvrir et s’était transformée en ce tsunami dont il recevait maintenant les effets. La pluie qui tombait sur son corps nu n’était que le déluge qu’il avait vu de loin, plus tôt, avant d’entrer dans le palais, avant de comprendre qu’il allait être purgé de tout et libéré de tout le reste.


Voleur d’ombres 19


La chute fut douce. Il ne sentit rien. Il ne vit rien. Il ouvrit les yeux, couché sur le sol froid. Les pavés étaient humides et il sentait l’eau sous lui. Il se sentait seul comme s’il n’était plus que le seul être vivant ici bas. Il était nu. Il était allongé à même le sol. Il sentait sur lui le poids de centaines de milliers d’années de souffrance et ce poids le compressait. Il ne pouvait se relever. Il était en croix et ses yeux se perdaient dans un ciel étoilé comme il n’en avait jamais vu. La nuit était sombre mais claire. Les étoiles scintillaient de tous leurs feux comme si elles exprimaient, dans un dernier souffle, le souvenir de leurs vies passées. Il se perdit bien volontiers dans les constellations dont il ignorait le nom, dans les lumières de la nuit. Il se savait seul et petit. Ecrasé par cette immensité, il voyait enfin la fin du chemin.
Il profitait une dernière fois de ce spectacle fabuleux et il en profitait d’autant plus que c’était à la fois la première fois et la dernière qu’il était confronté à un tel spectacle. Il regarda autour de lui. Des dizaines de bougies brulaient autour de lui, ainsi, il ne sentait pas le froid. Les sensations et sentiments se confondirent en un malstrom. Au-dessus de lui, une nuée soudaine prit forme et tourbillonna au loin. Il la voyait dans une oscillation lointaine, rapide, violente se diriger soudain vers lui.
La pluie se mit à tomber de plus en plus forte et pourtant les bougies continuaient à bruler et à dispenser alentour une chaleur enveloppante. Les gouttes s’écrasaient sur sa peau en un éclat de cristaux humides. Il se sentait nu et sans doute même l’était-il. Il ne se sentait plus comme un corps physique mais uniquement comme un esprit, une âme décharnée. Il fit l’effort de tourner la tête. Il était trempé et l’eau ruisselait sur son visage. Les cheveux collés sur sa joue, les yeux difficiles à ouvrir sous l’eau, il voyait la beauté de la place autour de lui. Il était posé sur le sol pavé, nu, sous la pluie battante, et pour rien au monde il n’aurait voulu être ailleurs. Il se sentait plein, complet, enfin vivant. Toutes ces années, il avait couru après des sensations inconnues ou des sentiments qui peut-être n’existaient pas mais, pourtant, là, en cet instant, il ne s’était jamais senti aussi fort, aussi beau, aussi sûr de ce qu’il vivait, de ce qu’il était.
Autour de lui, la musique avait repris de plus belle, les bougies semblaient même bruler plus fort et la pluie redoublait d’intensité. Soudain, il entendit les cloches d’une église tinter, comme un appel venu des cieux, une porte ouverte vers le monde de l’au-delà. Les chants devenaient angéliques, la musique d’outre-monde et la cloche donnait la clé à l’ouverture des portes du monde interdit. Au-dessus de lui, il voyait toujours la nuée tourner de plus en plus vite et se rapprocher progressivement. Il aurait voulu trouver un sens mais cette situation n’en avait pas et finalement, il se résolut à ne plus en chercher. Il y avait, depuis qu’il était arrivé dans ce désert, rencontré le non-sens. Il s’était battu pour en trouver, pour en donner et finalement, il préféra abandonner. La question de savoir ce qu’il allait devenir, ce qui se passait n’avait plus sens. Il pleuvait à torrents mais derrière le tourbillon de nuages qui s’approchait à grande vitesse, il voyait un grand soleil qui répondait à une lune rouge et pleine qui scintillait en face. Il croyait voir des formes blanches naviguer autour du clocher. Des sortes de moines vêtus de linceuls d’un blanc immaculé qui ne prenaient pas l’eau, qui restaient sec malgré les éléments. La place pavée de l’église était entourée par les arches d’un cloître. Le campanile montait au ciel et donnait, en son sommet, libre court à une cloche qui continuait de ponctuer les chants célestes. Il tombait en cet instant sur lui un monde de spiritualité qui le berçait et il le laissait venir en l’accueillant à bras ouverts, couché, nu, en croix.

Voleur d’ombres 18

Il fallait choisir une direction. Attendre que le tourbillon se calme, s’il se calmait un jour et choisir, décider et agir. Il n’était plus temps de réfléchir ou de s’interroger sur le sens des choses. Il fallait avancer et il n’hésita plus à aller de l’avant. Face à lui. Les premiers pas furent hésitants. Il était trempé. Il sortait du tourbillon de la vie. Désormais, il était nettoyé de tous les apparats. Il était nu. Libéré de toutes les affres matérielles, de toutes les contingences d’une société qu’il n’avait jamais comprise, il se sentait pur, nettoyé, neuf. Il ne pouvait plus faire semblant en rien et il le savait.

La lumière s’intensifiait au fond de la pièce comme un grand puits. L’image classique de tout chemin initiatique et de toutes les théories sur le bien-être et ce genre de choses auxquelles il n’avait jamais adhéré. Il avait toujours regardé ses philosophies comme des modes et il n’avait pas trop de respect ou d’intérêts pour les modes. Il jouait en ce moment autre chose que des lubies. Il jouait le sens.

Tout ce qui l’entourait devenait symbole, devenait valeur. La moindre image, le moindre détail de l’environnement portait des mondes de souvenirs ou de regrets, encore. Il décida de rejoindre la lumière parce que c’était là qu’il y aurait désormais la vie et rien d’autre.

Les murs se transformaient à chacun de ses pas. Ils passaient du boisé flamboyant au marbré délicat. Chaque pas changeait les œuvres, chaque pas changeait sa propre perception. Il se rappelait de toutes les excuses qu’il avait inventées pour faire les choses comme il en avait envie. Toutes ces façons de contourner les obstacles, de faire les choses à sa façon et d’éviter de plonger, de se jeter dans le grand bassin. Toutes ces maladresses qui lui avaient permis d’éviter de grandir, de devenir adulte puisque c’était si important d’être adulte et qu’en réalité, comme tous, il ne voulait pas être adulte. Il voulait être lui mais il n’avait jamais pu.

Contraint par ce que les autres l’obligeaient à faire de lui-même, contraint par ce besoin de plaire, cette peur de la solitude et de l’abandon, ce besoin d’avoir une autre pour se sentir vivant. Il avait tout subi à force d’éviter et là, il lui fallait faire. Alors, les hésitations, les doutes, les manques d’habitude revenaient et le submergeaient.

A présent, il savait qu’il lui fallait plus encore que toutes ces personnes croisées et jamais rencontrées, vues mais jamais regardées. Il lui fallait s’affronter lui-même pour vivre enfin ce désir contenu en lui de la femme aux yeux verts. Il devait se regarder lui-même dans les yeux et s’avouer ce qu’il était et ce qui disparaissait. Il ne pouvait plus se satisfaire de se dire qu’il voulait, même si ce désir lui brûlait les pores de la peau. Il était temps d’assouvir, d’affronter.

Jusqu’alors, il avait suffi de chanter ou danser sous la pluie pour éviter d’être. Il avait suffi de croire que persuader les autres suffisait pour exister et qu’il n’avait plus besoin de lutter pour être écouté. Il suffisait de puiser en lui-même, en son cœur, pour ne pas demander d’amour. Il s’était mis de lui-même en marge de tous ces sentiments. Il en avait assez d’attendre une improbable venue pour le changer.

Il arrivait à ce qu’il croyait être la fin de la pièce. Le mur face à lui n’était qu’une immense clarté. Ni porte, ni fenêtre, seulement cette lumière éblouissante, confortable. Autour de lui, les marcheurs se multipliaient et prenaient des visages différents à chacun de ses regards. Transformés par sa propre opinion, par ses propres yeux.

Tout était en mouvement perpétuel mais tout demeurait sublime, divin, irréel de beauté et de félicité et pourtant, il en voulait encore plus. Il fallait qu’il aille dans cette clarté, à travers, de l’autre côté. Qu’il sache ce que cachait ce monde. Il le voulait au moins autant qu’il avait désiré la femme aux yeux verts. Il avançait dans la lumière et ne rencontra aucune résistance. Son désir était plus fort, trop fort.

Voleurs d’ombre 17

Il ne pouvait être plus seul qu’en cet instant finalement. Plongé à la fois dans un océan furieux, dans une pièce gigantesque, pleine du vide de vies qui ne le touchaient pas et dans les bras d’un fantôme. Pourtant, il se sentait plus vivant désormais que dans n’importe laquelle de ses relations. Il avait toujours dû faire attention à ce qu’il disait, à ce qu’il faisait.

Toutes ses relations lui avaient appris à rester sur ses gardes. Il ne s’était jamais senti libre d’être celui qu’il était vraiment. On lui avait dit et répété qu’il fallait qu’il soit lui-même et pourtant, ce qu’il était, ne recevait que reproches, crises, ruptures. Alors, avec le temps, il comprit qu’il devait être ce que l’autre voulait qu’il soit finalement.

Elles maintenaient qu’elles ne voulaient pas le changer pourtant, toutes avaient essayé de faire de lui, l’être idéal façonné selon leur goût, leur projection, leurs envies. Son humour ne plaisait pas, il se taisait. Son détachement sur les choses et les gens désespéraient, alors, il faisait attention à toutes ses interventions.

Son désir n’était jamais approprié, alors il le contenait et gardait pour lui toutes ses envies. Forcément, à ne pas se sentir aimé, à ne pas pouvoir être libre, à se sentir engoncé dans des principes qui, en plus, n’étaient jamais les siens, il dérapait. Il acceptait les ordres, les demandes, les insistances qu’elles nommaient « conseils » et il essayait d’y répondre mais il était contraint.

Il ne vivait pas ce qu’il voulait vivre. Il vivait ce que l’autre lui imposait. Forcément, chaque remarque devenait une attaque personnelle et chaque mot prenait un poids, sans doute, surévalué mais, à force de chercher à plaire, à ne pas être abandonné, il prenait tout à cœur. En réalité, il ressentait que pour l’autre, rien n’était jamais léger. Tout était lourd, important, urgent et rien ne pouvait être considéré comme anodin comme si on attendait de lui une excellence permanente, alors qu’il ne voulait qu’être lui-même. Il savait désormais que tous ses échecs venaient de cette propension qu’il avait de toujours trouver la personne qui promettait de l’aimer pour ce qu’il était et qui s’empressait de vouloir impérativement le changer.

C’est peut-être pour cela qu’il se sentait bien, en cet instant. La tempête ne lui demandait rien. Elle faisait ce qu’elle voulait de lui et, comme il l’avait vécu toute sa vie, il laissait cette force supérieure le diriger. Les personnes dans la salle qui vivaient en tous sens, tout autour de lui, ne lui demandaient rien. Elles vivaient leur propre vie qui ne semblait pas avoir de consistance mais en tout cas, elles ne le concernaient pas. Chacun faisait son chemin et il n’était obligé de s’impliquer dans des vies qui ne voulaient pas de lui ou de modifier son propre être pour des lubies et des principes.

La femme aux yeux verts l’embrassait sans rien demander, sans rien imposer, sans rien exiger. Il ne connaissait pas cette sensation de liberté totale. Là, ici, en cet instant, il ne devait rien à personne. Ni à la nature, ni aux hommes, ni à la femme qu’il rêvait d’aimer et qui l’embrassait avant de disparaître.

Il lui fallait reprendre sa route. Traverser cette pièce, sortir du tourbillon, rompre le baiser et essayer de trouver dans cette mer et dans cette nuit sombre quelle étoile était celle qui était partie et, peut-être même, toutes les autres parce qu’il ne pouvait se résoudre à tuer ses sentiments. Il ne savait pas comment elles réussissaient à faire comme si rien n’avait existé, comme si le lien n’avait jamais existé, comment elles pouvaient passer de l’autre côté du mur sans voir ce qui se brisait, ce qui mourrait, ce qui allait disparaître à tout jamais.

Il se raisonna, il savait que ce qu’il ressentait n’était pas partagé mais il n’arrivait pas, en fait, à comprendre comment cette idée n’était pas partagée. Il ne comprenait pas ce mensonge, il ne s’était jamais résolu à le comprendre finalement. Il en allait ainsi de sa vie, entre faux baiser, tempête et le sentiment de n’être rien au milieu de l’immensité.

Il était figé, au centre de la pièce, et les murs tournaient autour de lui. Tout était semblable, tout était différent. Il ne savait plus d’où il était arrivé ni où il devait aller. Il n’y avait plus de tempête, il n’y avait plus de baiser. Il était juste seul, au milieu d’une foule immense, dans une salle somptueuse d’un palais en ruine. Et ça valait tout l’or du monde et toutes les aventures de l’histoire.

Voleur d’ombres 16

Les images se bousculaient entre songe éveillé, fausse réalité et désirs enfouis. Il était, à la fois, sous l’eau à perdre connaissance, et, en même temps, dans une salle sublime et divinement décorée, d’un palais sous les eaux qu’il avait pleurées et enfin, il embrassait une sorte de succube forcément venue d’ailleurs, d’un monde irréel où tout se confondait. Et, pour la première fois, il se surprit à vivre l’ubiquité.

La tempête faisait rage désormais et la quantité de souvenirs qui s’abattait sur lui et le malmenait, semblait même croître. A chaque fois, qu’il pensait trouver une alternative, les vagues redoublaient de violence et de force. Tout était sombre. Tout était lourd. La nuit semblait être apparue en quelques secondes. Il ne voyait plus rien alors que tout était éblouissant la seconde précédente.

Il savourait le baiser improbable d’une femme qu’il n’aimait pas. Il aurait voulu l’aimer mais il savait qu’elle n’existait pas. Malgré sa volonté de profiter, de savourer, il savait qu’autant d’amour dans un baiser n’était pas une chose pour lui, que cela n’existait pas, que ce n’était qu’un leurre, une construction de son imaginaire. Il voulut y croire parce que, depuis toujours, il l’avait espéré mais ce qui lui restait de raison, le rappelait sans cesse à la dure réalité. Ce type de moments, cette folie amoureuse, cette effusion de sentiments, tout cela lui était interdit. Il y avait cru, plusieurs fois même, et, chaque fois, l’absence de réciprocité lui rappelait que ce n’était pas pour lui. Pas dans cette vie.

Il avait voulu aimer mais il ne l’avait pas été en retour. Pas comme ça. Pas comme un vrai don de soi, pas comme un sacrifice, pas comme un absolu. Il avait été aimé par des personnes qui donnent le change, des personnes pour qui il n’y a pas de honte à se promener avec lui, mais rien de plus. Pas trop immonde à regarder, plutôt intéressant dans l’échange.

Le genre d’homme qui obtenait la moyenne en tout et qui, finalement, était remplaçable par n’importe qui d’autre, n’importe quand, n’importe où. L’élève moyen d’une année scolaire sans éclats et dont on oublie le nom au moment même où retentit la sonnerie de la fin de l’année. Pas insipide mais presque, pas insignifiant mais oubliable. Juste un dans une multitude, dans une foultitude.

Il avait traversé des tempêtes sous un crâne qu’il retrouvait en ce moment en vagues éternelles. Lui, on ne l’adorait pas, on l’aimait bien. Oh, bien sûr, certaines avaient prétendu le contraire mais elles aussi, malgré les larmes, les cris, les effusions, elles avaient oublié, tourné la page, étaient passées à autre chose, à d’autres hommes, à d’autres vies.

Et définitivement, ce n’était pas ce type d’amour là qu’il voulait vivre. Il voulait être mémorable ou rien comme d’autre voulait être Chateaubriand, lui, il aurait voulu être Roméo ou n’importe qui pouvant se targuer d’avoir été aimé. Il avait voulu être aimé, il n’avait pas eu cette chance alors ce baiser devint une perfection divine parce qu’il y sentait tout l’amour qu’il n’avait jamais reçu.

Les murs de la salle étaient en bois finement sculpté. Les formes et visages modelés dans la matière semblaient vivants et même, paraissaient disserter les uns avec les autres. Les lustres de cristal renvoyaient à travers toute la pièce, les rayons du soleil qui brillaient de tous ses feux. La tempête emportait la nuit et la salle du palais amenait un soleil brulant d’été. La splendeur de ce lieu n’avait d’équivalent que le divin du baiser de cette femme utopique et de la violence de la tempête dans laquelle il se noyait.

Voleur d’ombres 15

C’était la première fois qu’il recevait un baiser et qu’il en appréciait l’idée. Jusqu’alors, il s’était obligé à en donner et il n’en recevait que sous la contrainte. Sans doute que son aversion pour cela expliquait ce manque. Il avait toujours pensé que le partage d’un baiser était une part d’intimité bien plus forte qu’un acte sexuel. Il savait bien que cette pensée était contre nature ou, au moins, décalée par rapport à la pensée dominante mais pour lui, embrasser, signifiait un engagement de l’âme alors que le sexe n’était qu’un engagement du corps.

Surpris de ce baiser, il n’avait pas fermé les yeux, se noyant dans ceux de cette inconnue qui ne les fermait pas non plus. Il profitait de la magie de ce baiser pour se souvenir à quel point cela pouvait être doux, beau, et à quel point il avait raison de se dire qu’un baiser valait beaucoup plus qu’autre chose. Il ressentit au plus profond de lui, un souffle de vie. Comme si ce baiser amenait, à nouveau, tout l’espoir du monde de trouver le bonheur. Cette quête perpétuelle et également partagée par tous.

Il se vit soudain, sous les eaux, étouffant, les poumons pris par la tempête. Il se retrouva dans le tourbillon qu’il avait évité plus tôt. Ce torrent de larmes, ce tsunami de pleurs, cet océan de souffrances qu’il avait ravalé, enfoui, oublié, lui tombait, enfin, dessus.

Il voulait nager mais les vagues, le courant et la fureur des flots l’entrainaient de part et d’autre, sans qu’il puisse se débattre. La puissance de l’eau, tout comme la puissance du baiser, le désarmait. A bout de force, il accepta de lâcher prise. Il ferma enfin les yeux. Il tournait et tournait encore dans un déluge de félicité et de paix. Il sentit deux mains se poser sur ses joues. Le baiser durait et il en voulait encore. La paume des mains sur sa peau lui rappela la main sur sa nuque. C’était elle, elle était revenue pour achever son œuvre.

Cette reconnaissance le soulagea. Il était en confiance. Elle était là.

Il était transporté par les vagues de sentiments qui le chahutaient et l’éjectaient telle une poupée de chiffons mais il ne tenta rien pour se débattre. Il acceptait ce baiser et toutes les conséquences. Il acceptait le naufrage et la tempête. Il acceptait cette fin de vie qui n’était qu’un renouveau. Le début d’une ère inconnue et d’un monde à conquérir et à construire. Il sentait à nouveau les muscles de son corps et, bien que sans résistance, il reprenait figure humaine. Il redevenait humain à mesure que le fluide de vie passait par ce baiser.

Elle était désormais sa force, sa vie, son besoin, son essence. Elle n’était qu’une ombre passagère et furtive dans son horizon mais elle était l’essentiel. Déjà bien plus importante que la plupart des rencontres de sa vie alors qu’elle n’allait être là que quelques instants. Il le sentait, il le savait. Elle ne resterait pas parce qu’elle n’était qu’un mirage, un songe, un murmure. Un baiser.

Il aurait voulu la prendre dans ses bras, la toucher, la caresser mais il se dit que ce désir, s’il devenait réalité, allait briser la magie de ce moment. Il voulait croire qu’elle était là, réelle, vivante et soufflant la vie en lui. Ce souffle qui lui permettait de ne pas succomber d’asphyxie sous les eaux. Elle le maintenait en vie et, plus encore, elle le renforçait et le remplissait. Elle serait désormais la seule chose qui pourrait le faire avancer puisqu’elle était la seule capable de le faire vivre.

Voleur d’ombres 14

Les lames du parquet lui rappelèrent qu’il n’était pas chez lui, qu’il n’était pas dans son élément et qu’il ne contrôlait rien des événements. Il subissait même s’il voulait croire que tout venait de lui et de son imaginaire.

La foule ne le considérait pas. Chacun vaquait à ses obligations sans voir que, maintenant, au centre de la pièce stationnait un Jésus improbable.

Il ne se souvenait pas avoir marché jusqu’à cet endroit. Il n’avait aucun souvenir des effets de mobilier qu’il vit lorsqu’il se retourna. Les objets de décoration ou de charpente regorgeaient encore de splendeurs qu’il avait négligées.

Il voyait derrière lui des colonnes de marbre surplombées d’énormes jarres en cristal de Baccarat et pleines de fleurs aux couleurs éclatantes et aux senteurs douces et sucrées. Tout était couleurs chatoyantes et formes esthétiques. Rien ne semblait laid et ce qui aurait pu paraître laid pour certains devenait une beauté mémorable à ses yeux.

Les tableaux gigantesques semblaient tenir contre les murs de manière magique, incompréhensible. Ils n’étaient pas fixés au mur, ils paraissaient flotter dans l’air et peut être même qu’en réalité, ils se déplaçaient dans la pièce. Plus encore que l’éventuel déplacement des cadres, c’est sur la toile que les actions s’animaient.

Les scènes de bataille donnaient même l’impression que des océans d’hémoglobine allaient envahir la pièce alors que les scènes de naufrages annonçaient de violentes tempêtes dans les ruines. Tous les tableaux allaient achever les actions décrites au milieu de la pièce et les portraits allaient relâcher les individus momentanément piégés.

Il semble que, en réalité, toutes les personnes qui naviguaient de manière alerte au milieu des autres et au milieu des merveilles n’étaient en réalité que des images décrochées des cadres, des tentures ou des statues. Elles semblaient trop belles pour n’être que des êtres de chair. Elles portaient en elles des univers de beauté qui ne pouvaient être réelles. Elles n’étaient qu’illusion, forcément.

Les badauds le bousculaient, l’évitaient mais il restait subjugué par les beautés qui l’entouraient. Il ne faisait pas attention aux personnes. Il se sentait enivré par tant de beautés qui sortaient de partout. Les murs, les tableaux, les meubles, les fleurs, l’air même, semblaient vomir du sublime. Tout dégueulait le beau, le pur, l’immaculé. La musique continuait de résonner au fond de la pièce et il savait qu’il lui fallait la rejoindre.

Il se retourna, armé d’une conviction et d’une énergie plus forte pour atteindre ce nouveau but. Il tomba nez à nez avec une femme vêtue d’une longue tunique pourpre. Sous son capuchon, deux yeux verts émeraude scintillaient et délivraient un message d’espoir. La vie était là, dans ce regard. Le monde des vivants, des envies, des rêves devenus réalité étaient là.

Il resta prostré, interdit, condamné à l’immobilité par la puissance de ce regard. Elle leva les mains. Sa peau était cuivrée, chaude. Elle ôta son capuchon et laissa apparaître des cheveux noirs de jais, longs, soyeux. Sans être coiffés, ils tombaient en de fragiles fils sur ses frêles épaules. Elle releva davantage la tête et ses yeux le fixaient sans jamais dévier ou cligner. Ils étaient d’un vert inconnu. Une couleur à la fois chaude et inquiétante mais il ne parvenait plus à se décrocher de ce regard. Ses traits étaient fins.

Ils se fixèrent quelques secondes qui parurent des millénaires. Sans jamais le lâcher du regard, elle l’embrassa. Un de ces baisers dont on rêve et qui n’existe jamais. Il ne pouvait fermer les yeux. Il était comme aspiré par ce regard. Il sentait qu’il se noyait et il adora cette sensation.