Voleur d’Ombres (4ème époque, Episode 6) Passaggeri del vento

Depuis quelques mois, elle avait décidé de s’installer dans la chambre au dessus de sa loge. Contrairement au rêve de son père, elle refusait de se produire. Les femmes étaient toujours interdites de scène et le doge ne l’aurait pas vu d’un bon œil, d’autant que les relations avec le pape n’étaient pas forcément au beau fixe. Elle avait déjà dû demander une ordonnance papale pour hériter. C’est finalement le doge qui avait pris sur lui de lui accorder ce privilège afin d’éviter une émeute. Dans la cité elle-même, les différentes iles montraient des signes de crispation. Le ghetto devenait une poudrière et bien que l’autorisation accordée à Francesca ne changeat rien pour la communauté juive, le doge avait considéré qu’il n’était pas opportun d’ajouter la disparition d’un théâtre. Elle avait fait preuve de force de caractère et annoncé devant toute la communauté que le lieu serait vendu au premier qui ferait du théâtre n’importe quoi, sauf un théâtre. Déjà, plusieurs entrepreneurs avaient fait des offres de service pour profiter d’autant d’espaces dans le cœur de la ville. Le risque de voir le San Moise devenir un entrepôt à vins ou à céréales, à l’entrée du Gran Canale, ne pouvait être pris par les autorités. Elle outrepassa ses droits, elle outrepassa ses pouvoirs. Elle s’opposa et ce combat fut une révélation pour elle. Il s’agissait de la première fois de sa vie qu’elle osait dire non aux hommes et plus encore, à des hommes de pouvoir.
En réalité, souvent elle avait dit non à son frère qu’elle s’était crée en rêve. Elle jouait seule autour des puits de la place Campo Santa Margherita et elle s’autorisait, enfant, à gronder son frère imaginaire. Elle n’avait pas vraiment d’amis, ni de réelle compagnie. Le métier de son père et l’absence de sa mère construisaient une distance naturelle avec les autres enfants de son âge. Elle reçut une instruction que beaucoup d’enfants des sestieri de la ville ne pouvaient recevoir. Son père ne pouvait que lui offrir l’accès à la culture et au savoir. Il aurait voulu lui apprendre l’amour paternel, il aurait voulu pouvoir remplacer la mère disparue mais il ne savait que gérer les multiples aléas que son affaire engendrait dans sa vie. Il ne pouvait même pas vivre sans eux finalement.
Dans sa chambre austère, elle entendait les bruits qui montaient des sous-sols. Elle ressentait une ambigüité dans cette idée. Elle aimait l’idée d’entendre, de pouvoir surveiller et savoir tout ce qui se passait chez elle mais elle sentait aussi une culpabilité à se placer au dessus, à être dans une sorte de supériorité. Elle entendait les textes et les musiques, les respirations et les larmes. Elle sentait le pouls de la scène, les vibrations des mondes imaginaires qui s’épanchaient sur le proscenium et qui parcouraient le parterre et toutes les allées des sièges aux tapisseries et boiseries vieillies.
Ce lieu subissait déjà les outrages du temps. L’humidité de la ville, le passage quotidien et répété des spectateurs et des différentes troupes, les matériaux d’un autre âge faisaient que déjà il était vieux. Toute cette atmosphère, toute cette ambiance faisait que le San Moise empreignait la ville de sa magie. Certains, la plupart, disaient que c’était la ville avec ses passages escarpés, ses ponts tarabiscotés, ses places immenses et ses quais dégagés qui respiraient dans le théâtre mais l’amour que Francesca portait à ce lieu lui faisait dire que c’est le théâtre qui apportait la vie dans la ville. Sans lui, la ville serait triste, terne, fermée, opaque. Grâce à lui, malgré les crises, malgré la peste, elle rayonnait encore de part le monde. Elle existait aux yeux de tous et déjà, elle représentait la magie, le paradis, le centre du monde, à la fois son poumon et son cœur, son cerveau et sa main, et même si certaines villes comme Florence, voulaient rivaliser avec elle, elle était unique. La mer qui vivait partout en elle, les montagnes qui la surveillaient, les marais qui la protégeaient, la lagune qui l’enjolivait. Toute la nature céleste s’était réunie pour faire de ce lieu, un endroit à part que rien, pas même les tromperies, les mensonges, les secrets d’alcôve et les mesquineries de l’époque ne pourraient ternir. Les chants venus de la scène traversaient tout l’espace et la sortirent de sa rêverie. Elle aimait ce lieu davantage encore qu’elle n’eut pu aimer un homme ou une femme. Tout ce qu’elle voulait respirait ici et tout ce qu’elle désirait mourrait ici avec ou sans elle mais c’était là. Parfois, les lieux sont plus forts que les blessures. Les abandons, les oublis, les fins du monde ne résistent pas à la force de ce qui vibre en soi. Cette ville et plus encore le théâtre de son père étaient le cœur qui battait en elle et la maintenant vivante malgré sa solitude.

Voleur d’Ombres (4ème époque, Episode 5) Passaggeri del vento

Ses pas résonnaient sur les pavés humides de la ville endormie. Depuis toujours, elle entendait les rumeurs d’une vie nocturne dangereuse, opaque, mystérieuse. Elle n’en avait jamais vu la moindre esquisse. Elle aurait aimé croiser ces soirées de débauche, de luxure, de stupre. Elle voulait croire que cela pouvait être le piment qui manquait à sa vie. Tout le monde pensait que sa vie n’était que folie, lumière, effervescence. Elle était la reine du soir de cette ville de toutes les exubérances et pourtant, elle ne savait rien de ces nuits légendaires qui finalement n’existaient pas. Comme prise dans un tourbillon infernal, elle restait malgré tout en quête de ces lieux, de ces gens.
Ses journées finalement étaient tellement chargées de toutes ces contrariétés qui rendaient sa vie si pesante qu’elle ne savait où trouver le repos, l’abandon. Il lui fallait combler les absences, les abandons, les trahisons. Depuis qu’elle était seule, elle avait dû affronter les choses qui n’étaient pas les siennes. Elle était préparée certes mais le monde ne l’était pas. Une femme avec tant de responsabilités, tant de pouvoirs sur des hommes, même maudits, ce n’était pas dans les habitudes de ce monde, de cette époque. Personne n’avait jamais remis en cause sa position, personne n’avait jamais osé lui dire en face ce que tout le monde disait dans les ruelles, sur les places, dans les églises. Elle savait ce qui se disait dur elle. Malgré sa force affichée, elle n’était pas sourde aux rumeurs. Elle avait choisi de ne plus s’arrêter sur tout ce qui pouvait se dire. Elle travaillait, nuit et jour, jour et nuit, tous les jours, à chaque instant, partout et les rares fois où elle s’accordait l’abandon, elle se donnait à la première ou au premier qui voulait bien lui donner un moment de bonheur synchrone.
Elle se savait condamnée désormais à cette vie. Sa chance était passée depuis sa naissance. Cette chance que Dieu lui avait donnée d’obtenir ce que toutes les autres n’auraient jamais, elle le payait par l’absence de ce qu’elle savait naitre n’importe où, n’importe quand, n’importe comment. Elle savait qu’elle risquait de croiser un regard là où elle ne l’attendait plus. Elle se savait trop faible intérieurement pour résister au naufrage. Souvent, elle s’asseyait, tard, sur les marches de la cathédrale nouvellement érigée à la pointe de l’ile à l’extrême sud de la ville. Elle aimait marcher jusque là et laisser ses yeux se perdre dans les flots et survoler les maisons de terre cuite de la ville, les campaniles et les quais. Et, assise là, face à l’immensité de ce monde qui restait à conquérir elle s’imaginait ces autres mondes qu’elle n’avait pas le droit de rencontrer. Tous ces battements de cœur qui naissent d’une rencontre improbable, d’un regard, d’un geste maladroit.
Elle se savait épargnée par des forces divines de ce sentiment qu’on ne peut comprendre, de ces pensées permanentes qui envahissent ton esprit au milieu de la journée, au lever, pendant que la discussion s’envenime avec un autre. Elle avait lu depuis que son père l’avait obligé à apprendre en lui payant une fortune les services d’un prêtre défroqué, les récits fiévreux de toutes ces personnes incapables d’effacer le visage de l’autre, incapable de faire autre chose que de ressentir l’autre au fond de soi. Elle avait peur de ce sentiment mais elle rêvait secrètement d’en être une victime. Elle qui parlait sans cesse, s’imaginait déjà tellement bousculée qu’elle ne trouverait plus les mots pour dire à quel point son cœur la brulait. Elle voyait depuis son promontoire toutes les ruelles, tous les passages, tous les chemins et elle les faisait mentalement déboucher sur un point unique, sur le cœur de l’autre qu’elle cherchait depuis toujours en sachant déjà qu’elle ne trouverait jamais sa trace. Elle voulait se confronter à cette force qui venait de nulle part et qui disparaissait plus vite encore, elle aussi voulait se sentir incapable de retenir ce qui la faisait vivre, elle voulait manquer d’air, elle voulait manquer d’eau, elle voulait manquer de vie parce qu’elle ne trouverait pas de sens, parce qu’il n’y a pas de raison, parce qu’elle se sentirait enfin toute petite face à tant de grandeur, parce qu’elle voulait ce qui lui était interdit. Parce qu’elle voulait pouvoir dire : « mon amour, c’est toi » parce que cela lui était interdit.
Alors, elle trouvait toujours le temps de se plonger dans ce type de pensées. C’était son échappatoire, sa chapelle ardente, son exil. C’était encore ce qui lui permettait de rester humaine. Croire qu’un jour, elle serait comme d’autres en sachant que ça n’arrivera jamais.

Voleur d’Ombres (4ème époque, Episode 4) Passaggeri del vento

 

Les années passaient et rien ne changeait. Elle avait espéré que tout serait différent, que tout changerait mais elle avait beau regarder dans les mots et au travers des yeux de tous, elle avait beau écouter ces regards, sourire sous la pluie ou pleurer les jours de canicule, elle savait que ses essais ne seraient qu’échec. Pour chaque rêve qu’elle faisait, pour chaque espoir qu’elle construisait, elle perdait davantage que ce qu’elle pouvait imaginer.

Elle avait vu trop d’arrivistes. Elle avait dû sortir le fer et défendre un honneur qu’elle n’avait pas mais qu’elle avait construit à force de résistance et de refus. Elle avait vu des cartes e retourner, des deux de bâton et des dix d’épée qui finalement ne changeait rien au cours des choses. Trop de fois elle avait entendu des : « je t’aime » des « je te veux » et toujours, elle avait répondu : « Je ne peux pas » alors que tout son corps, tout son cœur, criaient : « je ne veux pas ».

Elle aurait voulu essayer les sentiments mais ils n’étaient pas faits pour elle alors elle s’efforçait de parler comme tout le monde, de trouver les mots enfouis dans les autres mémoires parce qu’elle ne voulait pas de cette guerre, elle ne voulait pas de cette conquête, elle voulait continuer à ne pas être d’accord.

Autour d’elle, tout était toujours sublime et même si ses rêves étaient toujours des cauchemars, ils étaient à elle. Les ponts, les places, les pavés renvoyaient à chaque instant la perfection de la création et de la volonté humaine mais pourtant elle restait triste, déçue, amère. Quelque chose, désespérément, lui manquait et ça n’était pas l’amour en soi. C’était simplement la force d’aimer. Plus encore que l’envie, il s’agissait réellement de la force. Elle en éprouvait le besoin mais elle ne se sentait pas capable de ça.

Elle s’était résolue à toujours vivre avec ce manque mais elle refusait finalement de donner les plus belles journées de ses pires années à cet autre qui ne ferait que dormir de son côté préféré du lit.

La salle couverte de terre battue exhalait ces parfums d’envie, de désir, d’emphase, de trop plein et à chaque sortie, elle aimait humer l’odeur de renfermé que toutes ces âmes portées au même endroit, au même moment avaient construite. C’est ce moment où elle sentait enfin qu’elle recevait l’amour qu’elle ne connaitra jamais. C’est cet amour là qu’elle voulait, qu’elle aimait. Elle savait que personne, jamais, ne lui dirait je t’aime comme cette salle lui criait, lui gémissait, lui chantait. Cette salle c’était son père, c’était toutes les personnes qui avaient cru l’aimer et qui n’auraient en réalité réussi qu’à laisser ici cette parcelle de sentiments pour qu’enfin, tout cela devienne un océan d’amour que seule, ce lieu pouvait encore lui envoyer.

Il fallait pour qu’elle ait sa dose d’amour qu’elle soit dans cette salle, quelle prenne ce que, sincèrement, les gens pouvaient lui donner. Elle avait vu défiler des dizaines de vies, de fictions mais à chaque fois elle trouvait une nouvelle splendeur qui lui prouvait encore qu’elle avait raison d’être là et de faire ce qu’elle faisait.

Voleur d’Ombres (4ème époque, Episode 3) Passaggeri del vento

 

En son nom, pour sa mémoire, elle avait décidé d’aller jusqu’au bout. Au dessus du chambranle de la porte de son bureau, qui était aussi la porte de sa chambre, de sa cuisine, de ses toilettes et de sa vie, elle avait fait graver par les machinistes, une phrase qu’elle se répétait et que son père n’aurait pas reniée. Les gens viennent parce qu’ils ont économisé pour ça. Ils viennent pour rire, pour pleurer, pour se divertir mais ils ne viennent pas pour voir vos problèmes. Soit tu t’engages à te donner à fond, soit tu rembourses les honnêtes gens qui se privent pour toi. Il n’y a pas d’échappatoire, pas d’alternative. Soit tu es bon, soit tu es mort.

Elle s’arrangeait toujours pour que les personnes qui passaient dans ce lieu lisent cette phrase. C’était désormais sa devise et tout allait, dans sa vie, en ce sens.

Depuis que son existence se résumait à vivre pour maintenir vivante l’œuvre de son père, elle s’était construit un monde et des rituels. Il devenait difficile pour elle de sortir de son cadre mais son cadre n’était que totalement anarchique pour ceux qui l’envisageraient de l’extérieur. Il n’y avait plus en elle de place pour les désillusions, le désenchantement et la tristesse. Elle refusait dès lors toute forme d’engagement.

Elle se savait liée éternellement à ce lieu, à ses pierres et à ses vagues qui venaient lécher les fondations qu’elle ne songeait plus, à aucun moment perdre du temps dans un mariage, un enfantement ou une amitié tenace. Les gens passaient. Les hommes et les femmes laissaient quelques effluves de parfums épicés sur les rideaux ou les draps et partaient plus vite encore qu’ils n’étaient venus. Elle les chassait ou le plus souvent ils comprenaient que leur place n’existerait jamais. Il en allait de même et peut être même plus encore des femmes. Elle se forçait à supporter leur compagnie. Elle se forçait à supporter leur présence. Et, à l’exception de quelques moments orgasmiques fugaces, la présence féminine lui pesait.

Il en était finalement de même pour les hommes. Elle prenait plaisir à travailler avec les hommes qu’elle trouvait plus directs, plus efficaces, moins réfractaires mais une compagnie intime l’ennuyait rapidement, durablement, violemment.

En réalité, l’humain la fatiguait. Elle l’utilisait. Pour le sexe, pour le travail, pour l’argent, pour l’amour, pour ce que les autres appellent la vie, elle les utilisait. Elle ne s’en cachait pas, elle le revendiquait même. Elle n’avait pas le temps d’en perdre pour des histoires qui étaient par essence vouées à l’échec. Bien sûr, elle aurait aimé vouloir, elle aurait voulu aimer mais très vite, trop vite, elle avait ressenti l’absence de réalité, l’absence de profondeur dans les relations humaines.

Chaque nuit, elle sortait de son antre et parcourait les ruelles vides et escarpées, les ponts et les places. Parfois, au hasard de sa déambulation, elle entrait dans une des innombrables églises de la ville, et lançait une prière aux étoiles pour qu’elles prennent soin de son père. Quelquefois, elle glissait une pensée à sa mère qu’elle n’avait pas connue ou à ce frère qui n’était jamais venu. Elle respirait l’air chargé d’épices et d’odeurs maritimes. Les cliquetis des vagues se fracassant sur les berges lui rappelaient immanquablement les applaudissements après lesquels elle courait. Plus encore que les caisses pleines, elle consacrait ses journées à espérer les rires, les larmes et les marques que malgré ses réticences vis-à-vis de l’humain, elle estimait indispensables à sa survie. Elle se savait condamnée, elle se savait perdue.

 

Voleur d’Ombres (4ème époque, Episode 2) Passaggeri del vento

 

 

Depuis toujours, elle avait gardé sur elle cette lettre. Elle prenait soin de trouver quelques instants, chaque jour, pour la relire. Avec le temps, elle la connaissait par cœur mais elle ne pouvait s’empêcher de regarder les pleins et les déliés combiner ensemble. Elle en connaissait évidemment les mots, mais aussi les ombres, toutes les peines, toutes les frustrations, tous les non-dits. Certains pensaient les comprendre, les entendre mais ils ne saisissaient en réalité que ce qu’ils voulaient voir et bien loin, très loin, de ce qu’elle contenait vraiment.

L’écriture semblait fluide, légère, alerte et lui renvoyait l’image de cet homme qui l’avait adorée. Elle revoyait à chaque fois le visage vieilli mais souriant de celui qui l’avait élevée, éduquée et qui lui avait tout offert. Il avait, avec ses défauts, ses faiblesses, comblé les absences de cette mère disparue trop tôt.

Il avait passé des jours et des nuits à regarder des spectacles, feuilleter des livrets, auditionner des comédiens et des auteurs, des jongleurs et des chanteuses et toujours, lorsqu’elle ne jouait pas avec ses amies, autour des puits, sur les places, à l’ombre des campaniles, elle était là. Parfois même, une fois les postulants sortis, il lui demandait son avis. Elle savait que c’était un piège. Elle devait argumenter, comparer, expliquer, développer et chaque fois que ses explications paraissaient trop floues, il marquait un temps d’arrêt, passait sa main sur le bas de son visage, affinait sa barbe déjà blanchie et lui chuchotait, comme s’il avait peur de réveiller les morts qui l’entouraient ou que les victimes entendent les propos :
« Pense toujours que les critiques que tu fais, tu les fais comme si elles t’étaient adressées. Tu veux savoir pourquoi, tu veux comprendre, et les hésitations sont autant d’espoirs que tu laisses survivre. Ne laisse pas d’espoir quand il n’y en a pas. Les gens finissent par comprendre mais ils perdent trop de temps et le temps, personne n’en a assez pour en perdre. »

Finalement, il y avait peu de leçons qu’elle avait gardées en tête, en mémoire, mais l’idée qu’il fallait ne pas faire aux autres ce qu’on refuserait à soi-même fut vraiment ce qu’elle garda de ce père totalement absent et complètement présent. La gestion d’un lieu comme celui qu’elle dirigeait désormais, depuis la mort de son père, impliquait une absence dans tout ce que la vie peut proposer de personnel.

Chaque jour elle entendait les critiques que son mode de vie impliquait. Elle voyait les regards se poser sur elle et, même si elle aurait voulu les éviter, elle s’efforçait de rester droite, digne et forte. On ne négocie pas avec des morts de faim comme on négocie avec ceux qui croient te rendre service. Il lui fallait être forte et la lettre de son père reçue en héritage moral lui rappelait que rien ne lui serait jamais offert.

Elle était femme, orpheline, héritière et de son bon vouloir désormais dépendait la vie de plusieurs personnes. Elle était encore jeune et seule et sa position sociale, en dehors de sa beauté, attirait forcément les convoitises. Certains la trouvaient charmante, jolie même. D’autres insistaient davantage sur l’incapacité qu’elle aurait, seule, à diriger un tel lieu au milieu d’une ville aussi grouillante. Par bravade, en mémoire de son père, elle avait décidé de s’occuper jusqu’au bout de ce qu’il lui avait légué. Il avait consacré sa vie à cette œuvre au détriment de sa femme, au détriment de sa fille, au détriment de sa santé. Il aurait voulu être meilleur, être parfait, elle le savait. Il avait échoué, ils le savaient.

Voleur d’Ombres (4ème époque, Episode 1) Passaggeri del vento

Il y aura des jours où tes larmes couleront d’être abandonnée, trahie, rejetée et ces jours là, n’oublie jamais que je marcherai avec toi, où que tu sois, où que tu ailles.
Il y aura des jours où mon absence sera plus lourde, plus forte et ces jours là, n’oublie jamais que quoique tu fasses, quoique tu croies, je suis une partie de toi et je ne pars pas.
Il y aura des jours où tu te sentiras moins forte et ces jours là, souviens-toi que je te donne toute la force qu’il me reste et celle que j’ai eue depuis toujours.
Il y aura des jours où tu te trouveras moins belle et ces jours là, sache que, pour moi, tu seras toujours la plus parfaite réussite de ce que les hommes ont pu créer.
Il y aura des jours où tu te croiras délaissée et ces jours là, pense encore que tu es tout pour moi et que tu seras toujours tout et plus encore.
Il y aura des jours où le monde te semblera vain et ces jours là, sache que le monde ne vaut la peine d’exister que parce qu’il te voit sourire.
Il y aura des jours où tu devras t’engager davantage que tu ne l’aurais voulu et ces jours là, dis toi que quelque soit ta décision, je te soutiens.
Il y aura des jours où tout ce que tu feras ne semblera pas être suffisant et ces jours là, rappelle toi de moi et de tout ce que je n’ai pas réussi à faire pour toi.
De tous ces jours où tu te sentiras seule, mal aimée, perdue, il y aura toujours à tes côtés, mes pas, mon ombre et ce qui restera de moi dans ton cœur.
Et si tu dois un jour vendre ton âme pour rester digne, pour demeurer fidèle à ce que tu es, n’oublie pas que mon âme t’accompagne et que tu peux la donner sans restriction.
Et quand tu douteras, quand tu perdras foi en toi, en l’autre, utilise moi comme cane pour accompagner tes pas et comme celui qui n’a jamais perdu foi en toi et crois en toi, en tout.
Malgré mon départ, malgré ma traversée de l’autre monde, malgré cette nouvelle vie sans toi, je ne peux me résoudre à te quitter, alors je serai toujours avec toi, tant que tu me garderas en ton cœur.
Tant que tu auras besoin d’un soutien, d’un regard, d’un mot, même si je ne suis plus là, je ferai ce que tu attends de moi et même ce que tu n’attendras pas.
Et même au crépuscule de ta vie, comme aujourd’hui au crépuscule de la mienne, appelle moi, pleure moi, convoque moi.
Si je n’ai pas toujours été le père idéal, si je n’ai jamais été le père idéal, je suis quand même celui qui t’aimera le plus au monde et jusqu’à la fin des mondes.
Et maintenant que je pars, n’oublie jamais que tu seras la plus belle chose du monde et que la seule personne qui compte dans ta vie et dans la mienne, c’est toi.

Voleur d’ombres 24

Les sirènes des véhicules de secours hurlaient depuis la caserne de l’Avenue Garibaldi. En réalité, l’effervescence semblait venir de toutes les rues alentour. Dans la rue, l’attroupement faisait monter un murmure qui devenait vacarme.
De ci, de là, les individus attroupés sortaient de la foule pour utiliser son téléphone. Qui pour appeler la presse ou les amis pour annoncer la nouvelle, qui pour filmer et diffuser au plus vite sur es réseaux sociaux l’événement exceptionnel. Tout ce bruit le sortit de son sommeil. Il était posé devant sa fenêtre, face à la rue et il s’était assoupi. De son point de vue, il voyait les badauds accourir malgré les interdictions.
Soudain, la foule se dispersa. Tel un essaim d’abeilles attaqué par un ours, chacun semblait chercher un moyen de s’enfuir sain et sauf. Certains remontaient en courant la rue, d’autres s’engouffraient en urgence dans les entrées des immeubles. Un avait même poussé l’audace à se cacher sous une voiture. Il pleuvait. Il se rendit compte soudain de ça. Il s’était mis à pleuvoir durant son sommeil. Les caniveaux évacuaient le trop plein et il pensa à l’homme qui se cachait sous la voiture. Les sirènes s’étaient véritablement rapprochées et on entendait aisément les pneus crisser dans les rues attenantes.
Débouchant du haut de la rue, trois véhicules en dehors de toute limite de vitesse arrivaient. La garde nationale républicaine dictatoriale progressiste était désormais sur les lieux. Une ambulance avait essayé en désespoir de cause de les suivre à travers les dédales des rues et se présenta sur les lieux quelques secondes plus tard. Comme à leur habitude, les soldats de l’ordre ne faisaient pas dans la discrétion. Les portes des véhicules claquaient, les liaisons radio hurlaient et perçaient le silence de mort de la ville. Ce fut un nouvel attroupement d’uniformes.
Au sol, allongé, un homme portait une tenue étrange sur laquelle claquait la pluie : des couleurs criardes, des tissus trop fins pour la saison et des chaussures trop légères pour les frimas de l’automne. Entre ses doigts, un mince filet de sable blanc et fin s’échappait.
Les secours semblaient s’affairer autour de l’homme allongé. Il décida d’ouvrir la fenêtre malgré la pluie, malgré le vent, malgré le froid espérant ainsi entendre des mots, des sons. En dépit du silence profond des rues et du monde depuis les nouvelles règles, il était trop loin, trop haut pour parvenir à ses fins sonores. Il décida de sortir de la commode, la vieille paire de jumelles. La situation semblait figée. Chacun avait ses propres occupations autour de ce qui semblait être un cadavre. En jouant sur les optiques, il réussit à voir le visage de l’homme qui n’était pas encore bâché. Il lui sembla le connaitre, le reconnaître et le sourire affiché par l’homme au sol dégageait une telle quiétude, une telle paix qu’il espéra l’ombre d’un instant que les sauveteurs le laissent tranquille. Même si peu de véhicules ou de personnes circulaient désormais en cet endroit, il fallait dégager la voie.
Apparemment, le temps était passé. Le calme semblait revenir puisqu’il n’y avait rien à faire. Le brancard était sorti. Dans ses jumelles, il restait fixé sur le visage apaisé de cet homme qu’il connaissait. Il ne savait pas où il l’avait vu mais il reconnaissait son sourire. Les mains se posèrent sur le corps, le saisirent et le levèrent. Des poings serrés, coula un sable blanc, fin et celui-ci traça une ligne sur le bitume humide de la rue.
Les portes claquèrent à nouveau. Il n’y avait pas de sang, pas de cris, pas de larmes. Il ne restait que du sable sur le goudron.

Voleur d’ombres 23

Ce tourbillon représentait une fin. La fin des illusions, la fin des utopies, la fin de cette croyance en cet amour. Il était nu, en tout. Il fallait lâcher le masque, il fallait être soi et arrêter de jouer ce rôle de celui qui croit. La foi était morte. Son dieu était mort. Il avait cherché à plaire et aujourd’hui, il ne servait plus à rien de chercher cela. Il avait fallu du temps pour qu’il comprenne qu’il ne pouvait plaire à tout le monde et surtout pas à celle qu’il voulait, qu’il désirait.

La peur de l’abandon et de la solitude, poussé à l’extrême l’avait trompé, l’avait envoyé dans les mauvais chemins. Il s’était trop trompé et avait trop voulu que l’autre soit là pour se sentir vivre et vivant. Aujourd’hui, il finissait enfin par s’accepter et peut être même, finalement, à s’aimer un peu. Ce n’était plus si grave d’échouer dans cette quête de finir avec l’autre, pour l’autre, puisque l’autre n’était qu’un mirage et une construction artificielle. Il était lui, complètement, entièrement.

Il n’y avait plus lieu de se cacher, de se voiler la face et la vie, il pouvait être et finir. Perpétuellement, indéfiniment, il vivrait avec ce manque mais il l’acceptait désormais. C’était dans ce nouvel eldorado qu’il y avait désormais la lumière, sa lumière. Elles n’avaient pas voulu de lui, elles avaient voulu le changer, il n’avait pas réussi à rentrer dans les cases. La tornade fondait sur lui, elle était là. Elle fonçait sur lui. Il ferma les yeux, pensant que la tornade le détruirait. A cette vitesse, à cette puissance, à ce feu, l’issue était déjà écrite. Le temps resta en suspens. Il était arrêté. Il durait.

Au loin, la musique et le chant retentissaient encore. Les bougies maintenaient une chaleur odorante sous la pluie chaude. Il ne se passait rien et pourtant, le temps passait. Chaque seconde semblait des heures. Il décida de rouvrir les yeux. Il fallait qu’il sache où se trouvait la tornade, ce qu’il restait de lui. Lentement, la lumière des bougies apparut. Ses yeux durent s’habituer à une lumière faible et seulement entretenue par les bougies.

Face à lui, flottant dans l’air, à l’arrêt, dans un halo bleu pâle, les cheveux noirs flottant, elle était là les yeux ouverts, verts et le fixant. La femme complète, la femme amour, celle qui réunissait son tout, était face à lui tout proche. Il sentait son parfum, mélange d’agrumes, de sable, de soleil. Elle était presque posée sur lui, elle continuait d’avancer vers lui, au ralenti, comme dans les films. Il sentait ses cheveux délicatement se poser sur son visage. Ses lèvres se posèrent à nouveau sur les siennes.

Il ferma les yeux.

Voleur d’ombres 22

 

En cet instant où tous ses sens étaient emplis d’une douceur inédite, en cet instant où rien n’avait vraiment d’importance puisque rien ne l’attendait nulle part. C’est lui qui attentait de la nuit tourbillonnante au dessus de sa tête qu’enfin elle arrive sur lui. Il voulait savoir ce qu’était cette tornade, ce qu’elle renfermait comme secrets, comme puissances, comme richesses. Il voulait savoir ce que cachait ce mélange de pluie, de nuages et de vents. Cette comète blanche qui manifestement le cherchait, se dirigeait vers lui et qu’il n’envisageait même pas d’esquiver ou d’éviter. Il échafauda des plans et des utopies sur ce phénomène. Tout se passait en quelques secondes et pourtant, il prenait le temps de visualiser toutes les images que son armoire ouverte lui envoyait. Il voyait tous les abandons et il remarqua qu’ils étaient tous féminins. C’était son histoire mais elle était remplie de femmes qui l’avaient laissé. Elles n’avaient pas eu tort, elles n’ont jamais tort. Il en était ainsi parce qu’il n’avait pas été capable de les retenir. Il n’avait pas réussi à s’opposer à la mort, à l’abandon, la trahison.

Tous les prétextes furent bons pour qu’il se sente rejeté et pourtant, malgré tout, encore, toujours, il avait essayé. Il avait tenté de trouver celle qui resterait, celle qui serait là, quoiqu’il arrive et cette quête n’avait conduit que de nouveaux échecs, de nouvelles déceptions. Il avait trop attendu des sentiments, trop espéré de la pureté du cœur et aujourd’hui, enfin, il comprenait.

Il était mû en toute circonstance par cette force d’amour qui brûlait en lui. Il ne cherchait plus sa mère, il ne cherchait plus une maîtresse ou une amante. Il était prêt, enfin, à faire la rencontre. Celle qui fait que soudain la vie prend un vrai sens, celle qui donne l’énergie nécessaire pour supporter la faim, le froid, la chaleur, la crasse, le vent, la soif. Ce n’était pas de sexe dont il avait besoin, ce n’était même pas d’amour finalement. Il avait besoin de pouvoir lâcher prise. De sentir qu’elle l’accompagnerait, qu’elle était vraie, réelle, qu’elle disait vrai, qu’elle irait vraiment au bout de tout avec lui et pas seulement parce qu’elle le disait, il préférait même qu’elle ne le dise pas, mais qu’elle y aille vraiment. Il voulait désormais l’absolu, le complet, le parfait et il était prêt. Il s’était trompé souvent, toujours. Il avait cru et sans doute, elles aussi mais elles se mentaient, elles lui mentaient. Il avait reçu les reproches récurrents de ne pas donner, de ne pas exprimer les sentiments. Il avait refusé les épanchements.

Longtemps, souvent. Il était resté sur cette ligne de ne pas faire croire les châteaux en Espagne et les merveilles des autres mondes si rien de tout cela n’était possible. Souvent, il s’était tu. Souvent, il avait subi les foudres et les reproches mais il n’avait jamais menti sur les sentiments et c’était la seule fierté qu’il lui restait. Il avait même préféré faire croire à l’absence de sentiments s’il n’était pas sûr de vouloir partir au bout des mondes avec elle. Il avait appris et il avait pris ce que le monde plaçait devant lui mais il avait toujours brûlé de ce feu intérieur, de ce besoin d’amour, de se sentir vivant et rempli, d’être essentiel mais il n’avait jamais passé la barrière de l’être important sur le moment. La femme aux yeux verts représentait tout ce qu’il avait voulu aimer, toutes les parts de toutes ces femmes de sa vie qui l’avaient laissé sur le bord de la route.

Elles étaient en elle. Elles étaient elle. Elle était devenue la personnification de tout ce qu’il avait rencontré de beau, de doux, de magique chez toutes les femmes. Il avait affronté ce désir et il s’en détachait puisque, enfin, ce qu’il avait toujours cherché, existait et il ne l’aurait jamais. Il avait compris que l’amour absolu existait, qu’il était incarné en elle mais qu’il ne l’aurait jamais. Il n’y avait pas droit.

Voleur d’ombres 21

Il s’était souvenu de toutes ces nuits sans sommeil où il s’était torturé l’esprit et le corps en se demandant encore et encore où était l’autre, avec qui, pourquoi. Il se souvenait de toutes ces larmes versées en imaginant ces hommes plus beaux, plus riches, plus jeunes, plus intelligents le faire disparaître de l’esprit de celle qu’il croyait aimer parce qu’elle prétendait l’aimer. Il se souvint de tous ces coups, de toutes ces fois où il se tapa la tête contre les murs pour détruire les images qu’il se construisait. Il les avait toutes vues dans les bras d’un autre. Il avait construit des centaines d’histoires où celle qui la veille lui disait encore qu’elle l’aimait, partait dans le reflet d’un soleil couchant ou d’un clair de lune au bras d’un autre, au lit d’un autre. Il avait passé sa vie avec cette épée de Damoclès flottant au dessus de lui en permanence.

Il savait, à chaque fois, que le moindre prétexte serait valable pour être éjecté, évacué, mis sur la touche. Chaque fois, il avait cru en prendre son parti et même il pensait pouvoir vivre avec cette échéance et pourtant, chaque fois, c’était une blessure un peu plus profonde. Peut être qu’il mettait les derniers espoirs qu’il avait à chaque fois et, comme une peau de chagrin, cette réserve d’espoirs diminuait pour quasiment disparaître. Il avait mis ce qu’il lui restait d’énergie, d’envie, d’espoir, de survie dans la dernière danse. Il y avait même cru un instant mais il ne cessait de se dire, dès qu’il était seul au volant, qu’elle ferait comme les autres ; elle partirait à la moindre erreur parce qu’il fallait un prétexte mais elle partirait. Il y a des habitudes qui sont davantage que des habitudes. Elles deviennent des sortes d’évidences, d’obligations même.


Il se souvenait de toutes ces femmes qui, avant même de s’engager, avaient prévu de partir parce que cela était dans l’ordre des choses. Avec l’âge, il avait essayé de s’entourer des gens qui comptaient vraiment et qui lui portaient une véritable affection. Il se retrouva seul.


Il lui fallait d’autres pensées en cet instant que toutes celles qui l’avaient laissé sur le bord du chemin et qui hantaient les pièces sombres de son château mental. Il avait revu tous les visages, toutes les disputes, toutes les fuites. Il avait vu les mondes qu’il s’était construit se détruire à nouveau face à lui. Il reprenait toutes les ruptures en quelques instants avec toutes les violences, tous les caprices, toutes les larmes. La pluie redoubla d’intensité. Le soleil brilla plus fort encore, comme s’il était midi au milieu de cette nuit sans étoiles. Tout était confus, mélangé, ensemble mais séparé. La comète nuageuse au dessus de lui tournoyait encore, toujours aussi vite, aussi fort. Tout était en place mais il lui fallait maintenant des pensées positives. Ces choses qui font sourire malgré soi.

Il voyait tous les visages de ces femmes qui l’avaient trahi. C’était son avis, c’était donc vrai. Elles avaient prétendu aimer et il vivait mal ce mensonge. Pourtant, il avait menti plus qu’à son tour. A tous, tout le temps mais il s’était refusé à mentir sur ses sentiments et il n’acceptait pas qu’il n’en soit pas de même pour tous. Il n’exprimait presque jamais de sentiments. Il fallait qu’ils soient forts, vrais, ressentis, brûlants sinon il valait mieux les taire. Il refusait de faire plaisir pour faire plaisir et les rares fois où il livra ses sentiments c’est parce que c’était le moment. C’est cette trahison qui lui faisait mal. Il s’était livré et avait donné des sentiments que rien ne pouvait ébranler parce qu’ils étaient vrais mais il n’avait reçu que des arrangements avec la vérité. Des fuites en avant, des tricheries, des mensonges et tout ce déferlement de beaux sentiments totalement viciés et faux s’abattait sur lui en une pluie chaude, douce, forte.


Il décida de se rappeler du banquet qu’il avait eu quelques heures plus tôt, avant le baiser de la femme aux yeux verts. De tous ces plats qui tournaient autour de lui, tous plus riches et plus beaux les uns que les autres, il gardait encore les fumets les plus doux et les goûts les plus savoureux en mémoire. Alors qu’il était couché sur la table, navigant entre éveil, mort et sommeil, il avait vu les serveuses vêtues de toges blanches et de ceintures dorées s’affairer autour de lui. Il avait deviné les nattes brunes, tourner en tous sens, dans la petite pièce poussiéreuse de la maison lors de son arrivée dans la ville. Il avait goûté des préparations inconnues faites des produits les plus savoureux et les plus rares. Chaque plat semblait avoir été préparé pour lui, selon ses goûts, ses besoins, par les plus grands chefs. Les vins débordaient de saveurs et de parfums onctueux. La vaisselle était plus belle encore que toutes celles qu’il avait vues dans les musées. Tout était au-delà de la perfection.

Il s’emplit les sens de toutes ces richesses. Les saveurs étaient divines, les couleurs chatoyantes, les parfums suaves et légers, les textures en parfaite harmonie et le chant des anges ponctuait chacune des gorgées ou des bouchées. Il avait enfin eu le plus beau repas du monde. Celui dont tout le monde rêve et que, finalement, peu touche du doigt et qu’aucun ne savoure vraiment, en réalité.