Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 15) Passaggeri del vento

Et soudain, elle se dit qu’elle était folle.
Plutôt que l’univers autour d’elle sombrait dans une triste mélancolie et qu’elle se devait de s’accrocher à ce monde en perdition. Rien ne semblait ne pouvoir la contredire. Elle se sentait enfin réelle, vraie, parce qu’elle ressentait au plus profond d’elle-même cette envie d’être folle, d’être submergée, d’être envahie et de lancer au monde les phrases qui la brulaient en dedans. C’est cette folie qui la sauverait parce qu’elle savait déjà qu’elle ne pourrait jamais aimer davantage. Elle ne voulait plus être futile, banale, demeurer creuse. Elle voulait bruler comme toutes les rues qui avaient brulé pour purifier la ville, comme tous ces flambeaux qui, partout, avaient éclairé les sestieri, comme si les enfers étaient descendus sur terre et qu’ils venaient laver les affronts de toutes ces vies pécheresses.
Il fallait qu’elle brule et qu’elle brule autour d’elle tant son envie de bruler devait envahir ce qui restait. Déjà, la possibilité du départ l’envahissait. Elle voyait la silhouette vaporeuse s’éloigner au loin et rejoindre la ligne d’horizon. Elle sentait ce monde trop vaste la dévorer, l’engloutir, l’avaler. Pourtant, elle se sentait toujours exister et même plus que jamais. La folie de vivre, l’envie d’exister, la rage de respirer encore et de vivre ce qu’il y avait à vivre, là, en cet instant, la maintenait debout, droite, forte même couchée sur le marbre froid de la Salute, même nue dans les lueurs du jour qui se levaient. Le sentiment que l’impossible allait survenir du parvis, que tout était dirigé, décidé, construit, ailleurs, au dessus, partout.
Sa vie même s’était évadée d’elle et semblait flotter au dessus dans une danse macabre. Elle savait qu’elle n’avait pas assez de temps pour en perdre alors elle voulut sombrer et tomber dans l’existence pure, complète, lourde. Celle que les autres ne vivent jamais à force de rester eux-mêmes.
Elle se crut maudite, elle se crut reniée, rejetée.. Repoussée, seule, nue, perdue, elle se savait partie vers un voyage à travers tous ses cauchemars, à travers ces vies qu’elle n’avait pas voulu vivre. Elle laissait tout derrière elle et se lançait dans le vide de l’avenir. Elle vivait la brulure, la morsure comme lorsque l’autre quitte la route pour prendre un autre chemin, ailleurs, vers une autre destination, vers un nouveau monde où l’on n’est plus la bienvenue, où l’on n’est plus rien, même pas le souvenir de ce que l’on a cru être, même pas le souvenir de ce qu’on a voulu nous faire croire, juste le rien de retour à sa substance.
Evidemment, tous les hommes s’étaient moqués d’elle, lui avaient menti, parfois même la méprisaient. Ils en aimaient d’autres, ailleurs, autrement, comme ils ne l’avaient jamais aimée, elle, de toute façon mais elle revenait toujours. Elle en avait besoin. Elle savait, comme d’autres, qu’elle serait trahie, qu’elle serait détruite et pourtant, elle aimait cette brulure, cette blessure, cette force venue de nulle part mais qui la rendait juste vivante et elle voulait être vivante après tant d’inertie, tant de vides, tant de moments perdus à attendre que l’autre se souvienne enfin de l’existence, de ce qui donne sens, de ce qu’il y a et de ce qu’il reste à vivre. Que l’autre soit enfin ce qu’il prétend être, que l’autre parle pendant des heures et soudain, s’aperçoive qu’il est seul, que l’autre ne vive pas si elle est absente et qu’elle ne vive que si l’autre est présent.
Elle voulait juste que chacun tienne enfin son rôle d’amant aimé, d’amoureux aimant, d’incendiaire brulé. Elle voulait être la lune et que l’autre soit le soleil et que le monde devienne une éclipse. Elle voulait tant de choses qui finalement n’existaient pas, tant de rêves que le monde avait brisé, tant d’espoirs, tant d’envies qui, aujourd’hui, n’étaient plus qu’un voile flottant au dessus d’elle dans le cœur de la nef de la cathédrale de la peste.
Elle devinait que son monde ne pouvait survivre sans tempêtes et elle vivait sans lutter mais elle aurait tant voulu connaitre des jours d’accalmie, des jours de grand soleil, des jours de fêtes. Elle brulait de l’intérieur, elle brillait de l’intérieur, elle était visible mais elle se consumait de ne pas être celle qui voulait que ce soit lui.
Et elle dit au fantôme qui la regardait tendrement qu’il savait déjà qu’elle ne pourrait jamais l’aimer davantage.

Voleur d’Ombres (4ème époque, Episode 14) Passaggeri del vento

Le temps passait comme s’il était déjà mort, comme s’il n’avait jamais existé. Les notes sourdes d’un orgue au loin résonnaient sur les pierres humides de la cathédrale. Tout semblait figé comme si le temps n’avait jamais existé et qu’il ne pouvait plus effacer les minutes passées ensemble. Les vagues continuaient de frapper les marches du perron et l’eau s’écoulait aussi vite que montait l’angoisse. Elle ne pouvait cacher que l’émotion la bousculait, que déjà les questions se bousculaient en elle. L’espoir fou de retrouver cette sensation, ce sentiment. Elle n’osait pas demander s’il resterait là un jour, une heure, une vie ou quelques secondes. Elle s’imaginait déjà au dernier épisode de son histoire et même si elle voulait donner l’apparence d’être totalement détachée de tout cela, d’être dans un autre monde de douceur, elle ne parvenait pas vraiment à rester dans ce monde inconnu.
Elle voulait trouver la place dans son cœur pour accueillir celui qui voulait partir. Elle se sentait portée par un souffle qui l’aurait fait courir à travers toute la ville et que même les dédales des ruelles, les immensités des places, les pertes dans les calle de la sérénissime ne pourraient l’arrêter. Elle se sentait sur le point de le rejoindre, de le retrouver alors qu’il était là, toujours.
Le temps était passé si vite et si lentement et il n’avait pas été là. Toutes les douleurs, tous les coups durs traversés depuis tout ce temps, il n’avait pas été là et il n’était pas venu. Elle l’avait attendu, elle s’était blessée à heurter des vitres et des lustres et chaque choc n’avait fait qu’altérer ce qu’elle voulait être.
Elle tournait en boucle les questions sans réponse, les souvenirs non vécus. La mélancolie l’envahit, portée par la nostalgie de moments d’une autre vie. Elle ressentait cette prise de conscience soudaine de pouvoir toucher les étoiles avec lui, même dans la cathédrale, même sur l’ile. Elle sentait que le monde ne serait jamais plus pareil sans lui mais elle restait seule avec toutes ces questions qui frappaient à la porte de ses rêves. Elle se sentait pathétique, triste, vide, inutile et pourtant indispensable, malheureusement indispensable. Il lui fallait ressentir toute la tristesse des vies passées pour avoir une chance de se retrouver.
Elle ne voulait pas d’un adieu creux, elle ne voulait pas d’un adieu qui n’en serait pas un. Etre seule dans l’espoir d’un signe qui ne viendra jamais et ressasser sans cesse et mettre au centre des pensées celui qui ne veut pas y être et espérer encore, qu’il la cherchera. Elle rêvait encore, même au creux de son épaule, au moment où il reviendrait la chercher, où il viendrait la rattraper et effacer tous les jours passés sans lui. Elle voulait le retrouver dans ses jours, le voir dans ses nuits, le toucher dans l’éternité et l’aimer après les mondes, après les ras de marée. Derrière les naufrages, avant les incendies, au milieu des eaux profondes des autres mondes et des forêts renversées, se sentir partir en poussière et fondre dans ses bras pendant que le jour dévore la nuit comme Cronos, ses enfants. Et s’asseoir à la lueur d’une chandelle et rire, et boire, et se noyer dans ses yeux et chanter et danser des heures durant, sur tous les airs braillés dans les bars glauques de la ville.
Les arbres, les poissons, la faune et la flore seront les seuls survivants de la lumière venue d’en haut qui emportera son amour et le reste d’elle et elle rira et elle chantera et elle ne se souciera plus des guerres. Elle oubliera ses absences pour profiter enfin de sa présence, de son retour, de lui, enfin. Tout son amour et toutes ses douleurs seront une nouvelle cathédrale bâtie en l’honneur de son amour et de celui qui est parti en restant si présent. Les étoiles et la pluie, le soleil et le vent, la lune et la neige, la nuit et les montagnes s’uniront pour la porter enfin vers l’histoire qu’elle aurait dû vivre, l’emporteront vers la musique des anges qui la fera pleurer de joie parce qu’elle n’aura plus rien à gagner sauf prendre enfin cet amour qui s’offrira à elle parce que c’est ce que l’univers aura décidé pour elle, parce que c’est écrit, parce qu’elle s’était déjà inventées des milliers d’excuses pour rester elle-même, pour être toujours ce qu’elle croyait être.
Elle évitait toutes les aventures, toutes les histoires qui auraient pu l’impliquer, la contraindre, l’obliger. Elle avait rencontré trop de gens, croisé trop de personnes que, forcément, elle était passée à côté de trop d’histoires, de trop d’envies, de trop de vies et elle était passée à côté de lui. Elle le craignait, elle en avait peur, elle voulait juste se dire que rien n’était perdu, que rien n’était forcément mort, qu’une histoire comme celle-ci ne pouvait mourir sans avoir été vécue.
Elle le voulait parce que c’était lui. Elle aurait tant aimé pouvoir lui parler comme elle ne l’avait jamais fait mais les mots restaient bloqués, enfouis comme les trésors des navires antiques dans les eaux profondes des autres mondes. Elle aurait voulu savoir qui il était et lui dire à quel point elle le désirait mais elle n’arrivait pas à se libérer de ses propres chaines et elle sentait qu’elle finirait sa vie à le chercher encore.

Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 13) Passaggeri del vento

Une lumière venue d’un ailleurs improbable traversait les vitraux de la cathédrale. Elle crut, un instant, que l’alcool ingurgité depuis des mois, fabriquait des hallucinations. Elle se promit, comme une évidence, de ne plus boire si tout cela finissait par être un peu réel. Couchée sur le sol froid, habillée comme une bohémienne des contes populaires, les cheveux au vent, les falbalas en désordre, comme si elle mendiait le soutien d’un monde céleste inconnu mais toujours présent, elle se désespérait d’être encore lucide.
Et c’est ce qu’elle était en réalité. Une attente, l’attente d’un monde qui viendrait la chercher et la mener ailleurs. C’est à travers toutes les blessures qu’elle s’était sentie auparavant, un peu vivante. C’est parce que les autres ne l’avaient pas vue, ne l’avaient pas entendue, qu’elle se voyait vivante. C’est parce qu’elle n’était qu’une plaie béante qu’elle se battait encore comme un diable dans sa boite. Elle avait été battue, frappée, humiliée mais pourtant, cela ne la touchait plus. Elle se sentait vivante à nouveau, plongée dans le regard de cet inconnu au dessus d’elle.
Elle se releva, ou au moins essaya. Il fallait qu’elle touche cette apparition pour la rendre réelle. Il fallait qu’elle sente sa présence, son odeur, son passage. Comme dans ses pires soirées, ses pires moments, elle ne trouvait pas l’équilibre. Elle titubait et sa tête semblait tourner sur elle-même à une vitesse vertigineuse. Elle perdait le contrôle qu’elle s’était efforcée, toute sa vie, d’avoir sur les choses et les gens. Elle sortait de sa boite comme les polichinelles qui continuent de tournoyer quand le couvercle de la boite est ouvert.
Elle avait l’habitude voir les étoiles se refléter dans les vagues qui léchaient le parvis de la Salute et d’attendre, ainsi, que les premiers rayons du soleil n’annoncent l’arrivée des premiers pénitents et la mise en place de mâtine. Elle restait ainsi comme si les minutes n’étaient plus que des secondes et les heures de brefs instants de bâillements. Elle se sentait comme jetée par-dessus bord d’un bateau navigant vers l’inconnu à découvrir, comme tombée d’un ciel perdu.
Elle voyait l’inconnu la fixer mais il semblait voir à travers elle. Elle aurait voulu s’approcher de lui mais la distance entre eux restait la même. Elle aurait voulu le sentir mais seuls les effluves d’encens flottaient encore dans la nef. Elle voyait ses lèvres remuer comme s’il psalmodiait mais elle n’entendait aucun son. Elle sentait pourtant sa main caresser ses cheveux et le frisson qui lui parcourait le dos n’était pas imaginaire. Elle ressentait sa présence mais il était loin. Elle sentait son souffle sur sa nuque mais elle ne l’entendait pas. Elle voyait son corps mais lui regardait au-delà d’elle. Il lui parlait mais la voix restait muette, sourde et pourtant elle pouvait sentir la chaleur de ses mots dans son oreille, la douceur de ses mains sur sa peau. L’image, la présence devenait floue comme le nebbia sur le gran canale, comme toutes ces matinées où elle avait traversé le brouillard matinal.
Elle se souvenait de ces matins où elle regardait les boites à musique dans les boutiques et les objets en verre de Murano ou les vendeurs de furlane ou de calcagnetti. Elle se souvenait des parfums des pincia, des bussolai ou des baicoli sortant des fours. Elle se souvenait de tout ce qu’était cette ville.
Et déjà, elle voulait lui dire de rester et de prolonger la nuit afin qu’elle la délivre de toutes ses blessures, de toutes ses plaies, de tout son passé. Elle était si proche de lui et pourtant tellement loin. Il était là et pourtant, il aurait pu être à Milan, à Rome ou même à Paris ou encore plus loin. Elle voulait l’appeler. Elle voulait l’écouter. Elle voulait glisser avec lui et tomber, tomber longtemps et tomber encore. Elle voulait qu’il reste et que le jour l’accompagne et qu’il la protège de tous les démons qu’il avait déjà brulés. Elle voulait que reste l’esprit qu’elle venait de rencontrer et qu’il reste à ses côtés même après.
Il n’y avait pas un bruit dans la ville à 5 heures du matin. Même la Salute était vide. Les indigents préféraient encore s’amasser dans les autres églises de la ville. C’était la cathédrale de la peste, c’était le monument aux morts. Il n’y avait pas un bruit et seule la lumière blafarde de la lune dans les vitraux et les pas sur le marbre de cette apparition sans nom venue d’un autre âge, d’un autre monde. Juste le son des semelles de bois frappant le sol du lieu saint et le battement des ailes invisibles de l’ange face à elle.

Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 12) Passaggeri del vento

Alors, entre la vie qui s’arrête et son monde qui devrait commencer elle rêvait, elle priait pour une liaison particulière, singulière, éternelle et au-delà comme il en vit parfois dans les légendes et les contes que son père lui murmurait à l’oreille pour l’endormir dans une autre vie, dans un autre temps. Sur le sol, les yeux perdus dans les pierres du plafond de la cathédrale, elle songeait éveillée aux monts et merveilles et se lover dans les bras d’un autre, d’un vrai, d’un amour qui existerait vraiment. Elle savait que sa prière était paradoxale. Demander, supplier, exiger à en pleurer auprès d’une vierge sainte de lui donner un amour spirituel mais aussi charnel et sensuel mais elle voulait vivre dans les mots de l’autre avec des portées de musique et de rimes qui flottaient un peu partout autour d’elle, avec des océans de désirs et des lits en flammes.
Chaque matin, aux premières lueurs du jour, avant mâtine, elle susurrait sa chanson familière au rythme des vagues qui frappaient les marches du perron de la cathédrale. Elle battait doucement la mesure du plat du pied et récitait sa litanie comme le faisaient certains êtres pieux dans des pays déserts et inconnus. Elle voulait bruler dans les bras de l’autre autant qu’elle brulait, couchée sur le marbre froid de la cathédrale. Elle voyait des ombres nager au dessus d’elle et le murmure de l’eau qui coule et le temps s’arrêtait comme un premier jour du monde qui n’en finit pas et chaque fois elle se disait que c’était le premier jour du reste de sa vie et elle reprenait un espoir et cette vie c’est la Salute qui lui donnait. C’était son chemin de croix, sa longue route au calvaire et rien ne pouvait plus la faire revenir en arrière.
Elle en avait assez de n’entendre son cœur ne parler que des déchirures, des amertumes et des départs. Elle en avait assez d’entendre les récits de ces amours parfaits qui laissaient sur les pierres les traces trop pures des blessures obscures, les récits de ces amours trop parfaits sans haine ni regrets, sans menaces ni blessures. Elle n’avait que des trahisons à raconter, que des départs, des nuits sans visage, sans nom, sans avenir.
Dans son monde, elle s’était fabriquée un écrin, un havre de paix, une mer sans marée. C’était tout ce qu’il lui restait, son monde intérieur. Autour d’elle, c’était le bruit et la fureur, la ville ne pouvait être calme que dans les lieux où elle ne pouvait se perdre que le soir, le jour elle devait sourire, donner le change, être agréable, accueillante alors que chaque jour, les murs s’effondraient en elle. Elle dormait le matin pour être apprêtée le soir, elle mangeait peu depuis les confinements. Parfois, même elle ne dormait pas mais ne le disait pas. Le regard du monde extérieur pesait encore sur elle. Elle voulait croire qu’elle était suffisamment autonome pour s’en affranchir mais en réalité, elle n’était qu’une porte ouverte à toutes les tempêtes de l’extérieur. Elle était couchée, comme à son habitude, sur le marbre de la Salute. Il devait être 5 heures du matin, peut être moins. La nuit avait été comme tant d’autres. Des verres, des regards insistants, des tentatives fugaces d’approche, des conversations creuses et vides et la prière. La tête qui s’alourdit à cause de tous ces gens qui parlent tellement fort. Les yeux clos, le corps noyé dans le froid de la pierre, elle n’entendait que sa chanson intérieure. Elle avait tué les bruits extérieurs, les bruits d’ailleurs.

– Je t’ai cherchée partout

La voix était blanche. Elle ouvrit les yeux. Elle se noya instantanément dans le bleu des yeux de celui qui était penché sur elle. Les deux regards se percutèrent, se mêlèrent, s’attrapèrent comme si tout était évidence.

Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 11) Passaggeri del vento

Les jours passaient et les mondes continuaient leur danse folle à travers les âges. Elle continuait à arpenter les rues. Les nuits se succédaient aux nuits et rien ne semblait changer le cours des choses. Sa vie aussi suivait un cours qu’elle ne maitrisait plus vraiment. Les lumières blafardes des ruelles, le ressac des vagues sur le long des quais rythmaient les nouvelles déambulations. Les foyers laissaient poindre à travers leurs persiennes de minces filets de lueurs qui donnaient des halos. L’obscurité de la ville lui accordait un anonymat qu’elle n’était pas sûre de trouver en plein jour. Elle n’était pas célèbre, loin de là mais sa fonction entrainait une part de visibilité pour tous les milieux qui faisait que tous les habitants la connaissaient. Le théâtre étant la seule véritable distraction possible malgré un taux de lettrés bien supérieur au reste du monde connu. Alors les vénitiens la reconnaissaient souvent dans les rues.
Elle avait depuis son plus jeune appris à se perdre dans les passages et les sous pentes de la ville. Il fallait errer. Il n’y avait qu’ainsi qu’on pouvait ressentir le cœur de la ville, ressentir la fièvre de la tranquillité, le calme euphorique du silence et de l’obscurité. Tout était toujours calme et tout pouvait donc arriver.
Depuis quelques jours, elle avait décidé de se perdre du côté de l’Arsenale. Il faisait bon malgré les averses printanières et la distance faisait que l’errance était plus longue, plus complète, plus durable.
Il était tôt ce mardi soir. Deux heures du matin au plus et la nuit était douce. Le vent marin apportait les senteurs maritimes qui se mêlaient au parfum des jasmins qui partout dans la ville commençaient à poindre. Encore une fois, elle n’avait pas véritablement de but ou de projet. Elle avait beau y être née et avoir toujours vécu ici, elle demeurait subjuguée et parfois même interdite devant la beauté de cette ville. Elle adorait cette ville. Elle n’avait jamais voyagé et n’avait même jamais quitté l’ile et pourtant, elle trouvait que c’était le plus bel endroit du monde. Elle n’en connaissait pas d’autres mais aucun, selon elle, ne pouvait rivaliser. Elle avait lu des livres et même les descriptions d’ailleurs mais rien pas même les palais de l’extrême orient ou les terres sauvages d’Afrique ne semblaient comparables avec les canaux.
Longtemps, elle avait espéré être traitée en femme, être aimée juste pour ce qu’elle est et non l’image qu’elle s’efforçait de renvoyer. Et l’espoir qui faisait vivre Franchi c’est la Salute qui rayonnait sur la ville désormais qui le portait. Elle allait chaque jour, au petit matin, après son errance s’assoir sur les bancs de l’Eglise ouverte. Et l’errance qui faisait survivre Franchi c’est la Salute qui la recevait. Aujourd’hui, seule Marie prenait soin de son âme qu’elle savait impure et pervertie. Alors aux aurores, sur le sol froid de cette merveille, elle s’allongeait pour se purger. Elle demandait à la vierge Marie dans un souffle lâché au marbre gelé qu’un miracle s’accomplisse. Et l’amour que priait Franchi, c’est la vierge qui le tenait. Elle se forçait à croire en un destin qui n’était plus le sien et elle se battait surtout contre elle-même pour rester debout et quoiqu’elle fasse, elle ne pouvait s’empêcher de croire que ce qui la tenait debout c’est la Salute qui lui donnait et que tout ce qu’elle continuerait à vivre, c’est la Salute qui en fait le vivrait.
La cathédrale devint vite le symbole de la ville et le rappel de sa liberté retrouvée. Un hommage sublime rendu à Dieu qui dans sa miséricorde laissa la moitié des habitants survivre. Les pêchers qui avaient condamné Venise pendant ces années pesteuses auraient dû être oubliés, interdits mais pourtant, il y avait dans l’air, malgré les mesures morales édictées par la papauté, une envie de liberté après un confinement si long. Depuis deux ans, elle ressortait librement mais pendant des mois, elle avait dû laisser porte close et lutter pour se nourrir. Le théâtre était évidemment fermé et les journées passaient sans jamais cesser. Trop longues, trop dures.

Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 10) Passaggeri del vento

Plus les jours et les errances passaient et plus la possibilité d’un monde meilleur, d’une histoire vraie ne s’amenuisait. Elle ne se sentait plus désirée et plus désirable et si ces préoccupations n’étaient pas partagées par les femmes vénitiennes honnêtes de cette fin du XVI ème siècle, elle avait d’autres velléités, d’autres envies. Une envie d’être heureuse, amoureuse, une envie de plénitude affective qui n’existait finalement que dans les contes pour enfants qui faisaient fureur depuis quelques temps dans les milieux aisés et cultivés des cours européennes. Elle voulait enfin comprendre et connaitre la définition de se sentir aimée. Elle sentait clairement au fond d’elle-même qu’elle en avait besoin pour survivre, pour continuer à supporter ce monde qui n’était pas taillé pour elle, par elle. Elle devait enfin vivre. Les abandons, les trahisons, les traitrises successives ou tout simplement les faux sentiments annoncés avaient sérieusement altérés sa foi en elle et surtout envers les autres. Elle aurait aimé aimer mais elle s’en sentait finalement incapable. Comme beaucoup, espérait elle, elle tombait en amour sur des individus qui ne l’étaient pas, ne la voulaient pas ou se jouaient finalement d’elle et de sa situation. Elle voulait du sincère, de l’honnête, du ressenti, du vécu. Et ça n’existait pas. Dans son monde, ça n’existait plus.
Les soirées se succédaient aux journées surchargées. La gestion de son héritage ne lui laissait que peu de temps et malgré les multiples rencontres quotidiennes, rien ni personne ne la faisait vibrer. Elle se sentait vide à l’intérieur, creuse, molle. Elle demeurait évidemment capable de hausser le ton et de forcer la voix. Dans son monde les hommes se montraient encore plus cruels ou violents envers les femmes que dans le reste de la société. Peut être qu’ils cherchaient à cacher une féminité exacerbée, une sensibilité plus développée ou plus simplement le fait que leur métier ne soit considéré que comme une activité ludique et sans peu d’intérêt puisque, finalement, ça n’était pas un travail noble, ça n’était pas un travail qui remplissait les caisses de sequins.
Les miracles n’existent pas, le hasard non plus. Elle avait rencontré des hommes bien sûr, des femmes aussi comme les mœurs de l’époque et de la sérénissime l’y invitait mais les relations dans le monde qu’elle côtoyait n’était que superficielles et uniquement sexuelles pour tout dire. Elle essaya longtemps de se remettre de sa blessure. Elle avait imaginé des milliers d’histoires mais aucune ne lui convenait réellement. Elle baignait en réalité dans un océan permanent de monotonie, de nostalgie de ce qui avait été et qui n’était plus et de ce qui aurait pu ou du être et qui ne sera jamais.
Les saisons passaient et les rencontres s’empilaient. Elle avait vu des corps nus. Elle avait senti les fausses caresses sur son corps. Les baisers du bout des lèvres et sans passion ; La simple vide expression d’un désir momentané et passager et sans véritable issue. Elle avait eu des têtes entre ses cuisses et des langues râpeuses ou chaudes, humides ou rêches, longues ou larges. Elle avait tenu des sexes turgescents et prêts à libérer leur tension. Elle avait mis ses lèvres sur des toisons parfumées des senteurs les plus rares. Elle avait collectionné les prénoms et les situations. Certains se permettaient même dans son dos de critiquer son libertinage. Elle l’était mais par défaut. Elle aurait voulu être la femme d’un seul homme, de celui qui ignorait désormais totalement son existence. Elle aurait aimé être aimée et aimer en retour et vivre une histoire comme dans les livres que les autres ne savaient pas lire. Elle dût se contenter des ivresses des nuits dans les tavernes des corps de passages et pas tous attirants mais il fallait noyer les souvenirs, tuer les images, bruler les icones. Les miracles n’existent pas, le hasard non plus.

Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 9) Passaggeri del vento

L’ombre de tous ces hommes qui voulaient décider pour elle, sur elle la poursuivait. Elle avait beau se dire que sa situation lui offrait désormais une position à part dans la cité, elle se savait femme et savait qu’elle le resterait malgré tout aux yeux de tous.

Il y eut tellement de jours avec des pensées lourdes, des absences pesantes et des présences si insuffisantes qu’il était temps sans doute quelque part que les mondes se rencontrent et partent enfin dans le sens des jours anciens. Il y eut les abandons, les rencontres, les souvenirs et les nuits sans sommeil et tout cela n’était que la construction d’un printemps lumineux. La douceur des jasmins disparus offraient, désormais, un véritable vent de fraicheur, un renouveau, une vraie vie que les jours passés avaient rendu triste, monotone, routinière, fade. Enfin, les véritables jasmins fleurissaient et livraient l’intégralité de leur parfum. Enfin, le monde prenait sens, enfin tout ce qui avait été gris durant trop longtemps devenait lumineux et vivant. A force d’être ignoré, elle avait fini par apprendre à vivre sans ce qui l’avait réduite au silence. Elle pouvait enfin reprendre la parole et renaitre dans ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être. Elle ne racontait jamais cette histoire passée, à quiconque. Elle gardait pour elle enfouie au plus profond cette blessure, cette morsure, cette idée qu’elle avait cru que le jour était venu.


Les voix se faisaient nombreuses, multiples. Dans sa tête des dizaines d’idiomes différents s’entrechoquaient et se renvoyaient la parole les uns aux autres. Les lumières grises des jours d’automne ne l’empêchaient pas d’avoir chaque jour les souvenirs et les blessures qui continuaient à se rouvrir. Elle avait appris à les cacher, à vivre avec les plaies béantes et encore ruisselantes de souffrances non digérées. Ce n’était en réalité que peu de choses. Une rencontre hasardeuse, un sourire maladroit, un désir à sens unique qui devient une sorte d’obligation faite comme une offrande et des messages qui ne firent que la rabaisser, la réduire mais la forcer à rester quand même. Elle se disait que quand il lui faisait du mal, elle ne s’en souciait plus parce que quand il lui faisait du mal, elle se sentait vivante. C’est ainsi qu’elle l’avait vécu et noyée dans ses souvenirs et dans ses pensées, elle déambulait souvent jusque tôt au petit matin en partant après les représentations dans les ruelles de la cité république. Et chaque fois, elle était comme sortant d’un incendie ou d’une tempête. Elle ne savait jamais comment mais elle rentrait de ses errances totalement détruite, décoiffée, les vêtements arrachés ou salis et les différents artifices de maquillage ruisselant le long de son cou. Qu’il pleuve, qu’il vente ou que le temps se montre clément, elle se retrouvait chaque soir dans le même état qu’après ses visites auprès de lui. La confiance en berne, le mépris de soi au plus haut et le physique et l’apparence giflés par l’épreuve.


Elle n’avait jamais aimé l’alcool et pourtant elle errait en quête d’oublis artificiels. L’absinthe était devenue son graal et pourtant, elle détestait ça. Les vents tournaient, les tempêtes s’enchainaient et ses cheveux partaient en tous sens au grès des souffles venus d’ailleurs. Souvent, elle trébuchait sur les pavés mal taillés ou dans un trou creusé par les aqua alta de printemps. Et malgré ses chutes, elle ne se réveillait pas vraiment. Elle savait qu’elle ressemblait à ses êtres inconnus qui arpentent les nuits, à ses buveurs de sang qui fleurissaient dans les légendes ramenées en ville par les marchands ambulants des terres derrière les montagnes. Elle regardait par les fenêtres opaques des bars infréquentables des bas fonds du Cannaregio. Et au travers elle ne voyait que les souvenirs qui n’étaient que plus présents encore. Elle voyait à travers elle-même. Et elle se parlait sans s’entendre et elle se touchait comme si elle le touchait encore, sans ressentir la moindre émotion, sans savoir pourquoi mais elle restait là. Et la nuit l’enveloppait comme il le faisait jadis et la nuit la rejetait comme il le faisait à chaque fois. Et pourtant elle voulait rester encore et encore et elle regardait à travers les passants, à travers les gens, les yeux embués, remplis de vide et de larmes mais elle restait.


Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 8) Passaggeri del vento

Elle se disait qu’en restant encore à subir cette souffrance, à supporter l’indicible, le jour viendrait la sauver et lui redonnerait la confiance qu’il avait détruite. Elle se raccrochait à des signes qui n’existaient pas mais qu’elle voulait inventer pour continuer d’avancer à reculons, à l’envers. Elle se sentait si proche de lui alors qu’elle se savait si loin. Elle se voulait toujours dans sa mémoire, dans son quotidien, dans ses pas et dans ses rêves mais elle savait qu’elle n’existait plus pour lui depuis longtemps, si longtemps. Elle avait construit des relations inutiles de quelques heures. Elle avait refusé leurs chances à tout ce que le soleil lui apportait. Elle restait dans l’ombre, elle restait la passagère du vent et pourtant immobile crier intérieurement puisque personne ne l’écoutait plus. Elle s’allongeait sur les pavés humides. L’eau de mer, l’eau de pluie, l’eau des larmes la noyaient à chaque fois mais elle ne savait pas vraiment où elle était ni même qui elle était. Elle aurait pu partir. Peut être même le rechercher ailleurs que dans ses rêves mais elle restait avec les démons qui la brulaient, les démons qui la noyaient, les démons qui la tuaient.

A la fin des nuits, quand les étoiles donnent toute la lumière qu’il leur reste, saoulée par sa propre violence, par sa propre destruction, elle entendait enfin le calme autour d’elle. Personne n’était plus autour d’elle. Ce qui restait suffisait. Elle entendait, au loin, les heures sonner aux différents campaniles de la ville. Et les coups des carillons sur les surfaces des cloches ressemblaient aux chutes des anges sur la terre ou aux coups que chacune des phrases qu’il avait dites lui portaient. Elle avait depuis longtemps oublié la fierté parce que malgré les épreuves, malgré la tristesse, malgré l’abandon, son château n’était pas tombé. Mais regarder les étoiles sans lui était toujours au dessus de ses forces. Toujours au dessus ce qu’elle pouvait supporter. Là, où la vie reprendrait bientôt ses droits, où les marchands de partout chercheraient à faire fortune, là où les pécheurs partis depuis si longtemps viendront vendre au plus offrant le fruit de tant d’heures de mer, là où les forgerons, les cordonniers, les vanniers et les bouchers, les verriers et les bijoutiers, les boulangers et les maraichers prendront place, elle restait. Il y avait au milieu de la mer qui entourait la ville, une immense plaie béante qui restait sombre et laissait sa vie dans l’obscurité. C’était devenu une addiction de penser à lui, une sorte de lumière sombre dans l’obscurité. Même sous la neige même sous le vent, elle se souvenait des étreintes feintes comme des champs couverts de jonquilles ouvertes à tous les vents et brulant sous le soleil de son immense amour. Et lorsque les fleurs du mal fanèrent, elle chercha les jasmins, elle voulait trouver les senteurs du bonheur mais la dépendance était trop forte et malgré tout ce que les hommes peuvent dire, toutes les belles choses que toutes les femmes auraient aimé entendre, il restait sa douleur. Elle tombait, elle s’enfonçait et il ne la sauverait pas. Et si d’autres s’essayaient à sauver l’improbable, cette lumière frapperait l’obscurité de la plaie. Et tomberait aussi longtemps qu’elle s’était vue se vider sans réussir de cette marque. Et si au milieu des rues ou de la confusion, elle restait seule. Elle s’excusait auprès des fantômes endormis de penser à voix haute, de pleurer en silence et seulement d’être ce qu’elle était. Chaque jour, la route semblait de plus en plus longue pour retrouver sa porte et pourtant il semblait qu’elle ne disparaitrait jamais. Elle était là depuis toujours et elle y resterait. Chaque nuit était plus venteuse que la précédente, plus sombre et plus froide et chaque nuit laissait un océan de larmes plus profond encore. Elle avait beau se raisonner, se demander pourquoi elle devait rester là, pourquoi elle devait rester seule sans qu’il vienne la chercher mais elle savait qu’il n’en saurait jamais rien et que tout ce qu’elle aura tenté pour l’oublier, des pires tréfonds aux plus hautes montagnes, n’existerait jamais. Elle revenait toujours, elle reviendrait toujours même après. Elle avait baissé toutes les lumières de sa vie, baissé le son des cris qui frappaient dans sa tête parce qu’elle savait qu’elle ne pourrait pas faire qu’il l’aimât. Il ne l’aimait pas, il ne l’avait jamais aimé et il lui avait montré. Dans ces nuits tristes au milieu des somptuosités du monde, elle avait posé son cœur et lui avait donné. Il ne l’avait pas vu. Il l’avait ignoré.

Voleur d’Ombres (4ème époque, Episode 7) Passaggeri del vento

Les erreurs du passé disparaissaient avec la pluie dans les coursives, les travées creusées le long des ruelles pavées. La mer pouvait encore absorbée les pluies diluviennes des derniers jours mais il ne faisait guère de doutes désormais que les prochains jours, une aqua alta allait se répandre sur la cité. Le vent qui soufflait de manière continue ne faisait qu’accentuer l’inquiétude des habitants. Malgré l’habitude, malgré l’organisation, rien n’enlevait cette inquiétude qui parcourait les différents sestieres. Chacun tentait de sourire et de crier haut et fort comme il le ferait habituellement mais imperceptiblement l’inquiétude se diffusait dans les cœurs et dans les âmes. Ce n’était pas tant le danger de l’inondation qui inquiétait les habitants. Ce n’était même plus les dégâts de chaque débordement. C’était davantage le message qu’envoyaient les dieux qui pesait. Dans cette ville, au carrefour des mondes, il était parfois plus sage de parler de dieux au pluriel. La mise à disposition des iles du nord ouest au fond du Canarreggio à la communauté juive appuyait l’idée que les différentes confessions allaient devoir cohabiter et l’attitude des juifs durant la grande épidémie qui leur valut l’autre ile ne faisait que renforcer ce sentiment de partage. Ils avaient été bons, généreux, sauveurs et la ville ne pouvait l’ignorer. Ils avaient bravé le danger, eux et avaient sauvé des vies même celles des chrétiens sans se soucier de qui prier. Evidemment, cette petite leçon de choses avait été oubliée par beaucoup. Il avait fallu remercier et traiter en frères des gens que la plèbe aimait détester depuis toujours et haïrait bientôt de nouveau. C’était cyclique et prévisible. C’était écrit.
Et dehors, malgré tout, malgré les brigands qui finissaient immanquablement sur les gibets ou noyés, malgré les patrouilles des forces de l’ordre qui ne négociaient jamais, malgré le manque, malgré la pluie ou la chaleur, tout était magnifique. Chaque rue, chaque immeuble, chaque personne portait des légendes et des histoires et chacune explosait d’images et de portes ouvertes vers un autre monde.
Ce qui lui servait de chambre ou de lieu de vie plus exactement lui ressemblait de plus en plus. Elle avait accroché sur toute la longueur du plafond des voiles légers et multicolores qui construisaient un véritable parcours pour atteindre son bureau. Souvent sur sa table de travail couverte de papiers divers, de taches d’encre et de plumes abimées, elle s’endormait u milieu de la nuit après des heures et des heures de travail. Elle voulait souvent abandonner cette vie qui finalement n’en était pas une. Elle voulait souvent se dire que la vente lui rapporterait suffisamment pour vivre tranquillement pendant plusieurs années. Peut être même qu’elle trouverait un mari à même de l’aimer vraiment malgré toutes les trahisons dont les hommes pouvaient se montrer capables. Et dehors, tout est vrai, tout est réaliste.
Les voiles donnaient à ce lieu une allure de nuage perdu dans les étoiles. Souvent, elle faisait monter des hommes ou des femmes même si la morale et la justice divine le réprouvait et elle se laissait aller à s’abandonner dans des paradis artificiels qu’elle se créait elle-même. Elle aimait le choc des corps, les odeurs de peau, la douceur des caresses. Les mélanges de sens, les rencontres des sentiments contraires, les vertiges des regards perdus faisaient qu’ici, ça ne pouvait être ailleurs. Il fallait tout cette vie pour que les éléments se mettent sur le même chemin.

Voleur d’Ombres (4ème époque, Episode 6) Passaggeri del vento

Depuis quelques mois, elle avait décidé de s’installer dans la chambre au dessus de sa loge. Contrairement au rêve de son père, elle refusait de se produire. Les femmes étaient toujours interdites de scène et le doge ne l’aurait pas vu d’un bon œil, d’autant que les relations avec le pape n’étaient pas forcément au beau fixe. Elle avait déjà dû demander une ordonnance papale pour hériter. C’est finalement le doge qui avait pris sur lui de lui accorder ce privilège afin d’éviter une émeute. Dans la cité elle-même, les différentes iles montraient des signes de crispation. Le ghetto devenait une poudrière et bien que l’autorisation accordée à Francesca ne changeat rien pour la communauté juive, le doge avait considéré qu’il n’était pas opportun d’ajouter la disparition d’un théâtre. Elle avait fait preuve de force de caractère et annoncé devant toute la communauté que le lieu serait vendu au premier qui ferait du théâtre n’importe quoi, sauf un théâtre. Déjà, plusieurs entrepreneurs avaient fait des offres de service pour profiter d’autant d’espaces dans le cœur de la ville. Le risque de voir le San Moise devenir un entrepôt à vins ou à céréales, à l’entrée du Gran Canale, ne pouvait être pris par les autorités. Elle outrepassa ses droits, elle outrepassa ses pouvoirs. Elle s’opposa et ce combat fut une révélation pour elle. Il s’agissait de la première fois de sa vie qu’elle osait dire non aux hommes et plus encore, à des hommes de pouvoir.
En réalité, souvent elle avait dit non à son frère qu’elle s’était crée en rêve. Elle jouait seule autour des puits de la place Campo Santa Margherita et elle s’autorisait, enfant, à gronder son frère imaginaire. Elle n’avait pas vraiment d’amis, ni de réelle compagnie. Le métier de son père et l’absence de sa mère construisaient une distance naturelle avec les autres enfants de son âge. Elle reçut une instruction que beaucoup d’enfants des sestieri de la ville ne pouvaient recevoir. Son père ne pouvait que lui offrir l’accès à la culture et au savoir. Il aurait voulu lui apprendre l’amour paternel, il aurait voulu pouvoir remplacer la mère disparue mais il ne savait que gérer les multiples aléas que son affaire engendrait dans sa vie. Il ne pouvait même pas vivre sans eux finalement.
Dans sa chambre austère, elle entendait les bruits qui montaient des sous-sols. Elle ressentait une ambigüité dans cette idée. Elle aimait l’idée d’entendre, de pouvoir surveiller et savoir tout ce qui se passait chez elle mais elle sentait aussi une culpabilité à se placer au dessus, à être dans une sorte de supériorité. Elle entendait les textes et les musiques, les respirations et les larmes. Elle sentait le pouls de la scène, les vibrations des mondes imaginaires qui s’épanchaient sur le proscenium et qui parcouraient le parterre et toutes les allées des sièges aux tapisseries et boiseries vieillies.
Ce lieu subissait déjà les outrages du temps. L’humidité de la ville, le passage quotidien et répété des spectateurs et des différentes troupes, les matériaux d’un autre âge faisaient que déjà il était vieux. Toute cette atmosphère, toute cette ambiance faisait que le San Moise empreignait la ville de sa magie. Certains, la plupart, disaient que c’était la ville avec ses passages escarpés, ses ponts tarabiscotés, ses places immenses et ses quais dégagés qui respiraient dans le théâtre mais l’amour que Francesca portait à ce lieu lui faisait dire que c’est le théâtre qui apportait la vie dans la ville. Sans lui, la ville serait triste, terne, fermée, opaque. Grâce à lui, malgré les crises, malgré la peste, elle rayonnait encore de part le monde. Elle existait aux yeux de tous et déjà, elle représentait la magie, le paradis, le centre du monde, à la fois son poumon et son cœur, son cerveau et sa main, et même si certaines villes comme Florence, voulaient rivaliser avec elle, elle était unique. La mer qui vivait partout en elle, les montagnes qui la surveillaient, les marais qui la protégeaient, la lagune qui l’enjolivait. Toute la nature céleste s’était réunie pour faire de ce lieu, un endroit à part que rien, pas même les tromperies, les mensonges, les secrets d’alcôve et les mesquineries de l’époque ne pourraient ternir. Les chants venus de la scène traversaient tout l’espace et la sortirent de sa rêverie. Elle aimait ce lieu davantage encore qu’elle n’eut pu aimer un homme ou une femme. Tout ce qu’elle voulait respirait ici et tout ce qu’elle désirait mourrait ici avec ou sans elle mais c’était là. Parfois, les lieux sont plus forts que les blessures. Les abandons, les oublis, les fins du monde ne résistent pas à la force de ce qui vibre en soi. Cette ville et plus encore le théâtre de son père étaient le cœur qui battait en elle et la maintenant vivante malgré sa solitude.