Pensées et discussions à l’aire de la nationale (32) ou dialogue de l’auto fou

– Ça y est, j’ai trouvé… En fait, ce n’est pas que je voulais partir. C’est plutôt que je ne voulais pas rester.

La pluie ruisselait sur les vitres ternes. Les essuie glaces balayaient à pleine vitesse le pare brise. Les nuages étaient noirs, le vent fort et la journée était emplie de cette mélancolie incertaine qui ponctue les jours de nostalgie.

– Et donc là, en accord avec toi même, tu t’es dit: cette information est essentielle et il faut que je la partage. Et comme je suis la seule débile à te suivre dans ton délire, c’est moi qui prends..
– On ne choisit pas toujours la profondeur de sa souffrance.

Le vent faisant rage dehors. Je dis dehors parce que dans la bagnole, c’était devenu mon chez moi. Aujourd’hui, je ne pouvais pas aérer, forcément, et l’odeur de nous deux, enfermés dans cette bagnole, commençait à devenir suffocante. La promiscuité également. Jusqu’alors, nous avions réussi à supporter l’autre en nous évadant, en prenant l’air, en marchant le long de la plage ou ailleurs… Aujourd’hui, la force du vent et de la pluie nous avait obligés à rester là. J’avais roulé pour voir du pays, voir d’autres gens mais ça n’avait pas suffit à passer à autre chose.
Le fait de ne pas avoir de but et finalement de fuir n’apportait jamais la légèreté du voyage. Ce n’était pas un voyage ou un road movie ou un trip. C’était une fuite. Cette fuite consistait à se fuir soi même, à s’éviter, à s’oublier en réalité. Certes, les traces de la vie d’avant revenaient en bouquets, en touffes, en gerbes et poussaient à s’enfoncer davantage dans le vide pour réussir à les tuer. Rien n’y faisait vraiment. Chaque jour, les images s’estompaient, se fanaient, se ternissaient davantage mais elles persistaient quand même et elles perdureront jusqu’au bout des temps parce que, même si je voulais oublier, nous sommes faits de ce métal qui fait que nous n’oublions vraiment jamais et pourtant, pourtant, je ne me suis pas tué.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (31) ou dialogue de l’auto fou

– Tu sais, t’es là, dans l’attente d’un signe, d’un geste, d’un mot… Et y a rien qui vient et ça dure et ça dure, et un jour, tu reçois un truc. C’est tellement à côté de tout, c’est tellement sans rapport avec ce que tu vis, que tu ne comprends même pas de quoi ça parle en fait, du sens que ça peut avoir. Un aveu ou une acceptation ou un déni. Tu ne sais pas. Tu sais seulement, tu comprends seulement que tout est fini et que rien ne sera plus jamais comme avant parce que, enfin, tu sais que tu vas ailleurs, vers autre chose et que ce que tu laisses derrière toi, ne mérite pas finalement que tu fasses demi tour.

Tu comprends que la longueur d’onde est brisée, que le lien que tu croyais indestructible, a été totalement rompu de l’autre côté. Et finalement, ça, ça fait mal. Ça fait mal parce que ça t’annonce que tu t’es trompé, planté, que tu as cru des paroles, que tu es tombé dans un piège grossier, que tu as cédé par faiblesse, alors que dès le départ, tu étais réticent. Dès le départ, tu savais qu’il ne fallait pas y aller, tu ne te l’avouais pas, tu ne voulais pas le voir mais tu le savais alors tu faisais traîner, et on te l’a reproché, et on t’a insulté et on t’a gueulé dessus alors que tu avais raison et maintenant, tu comprends que ta première impression était parfaite et tu constates factuellement que t’es un connard, et ça, ça fait jamais plaisir, ça .

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (30) ou dialogue de l’auto fou

 

– Tu sais, parfois je me dis que je n’ai jamais entendu les mots des chansons sucrées, doucereuses, mièvres, tu sais les slows dégoulinants et je me dis que j’aurais surement aimé ça, finalement…
– Tu les as dit toi ces mots là?
– Non, je ne les ai jamais dit et finalement, je me dis que j’aurais adoré ça, en fait, mais putain, c’est pas le sujet ça, c’est pas la question, c’est même pas à sa place, en ce moment, ça… Pfff l’art et la manière de péter un groove…
– Oh vas y, vas y, groove, groove…
– Bah maintenant, c’est le sujet… bah tu vois, moi, j’aurais voulu ces courses effrénées sous la pluie, les cheveux trempés par la sueur et l’ondée, collés, plaqués au visage. Une poursuite avec les pas de la course qui résonnent dans les ruelles sombres d’une ville quelconque, comme dans les films, juste pour pouvoir la rattraper, la retenir en la serrant fort, ma joue collée contre la sienne et ma bouche sur son oreille et lui murmurer tout ce que je n’ai pas dit parce que j’étais trop lâche, trop pudique, trop con sans doute…

Je m’allongeais sur le capot, les yeux perdus dans l’immensité de la nuit, contemplant les étoiles scintillantes et explosant de leurs derniers feux dans le ciel sans nuages. Les mains derrière la tête, les coudes relevés, un petit sourire apaisé sur les lèvres…

– Je voudrais être la robe que tu portes, la pince dans tes cheveux, le bijou que tu porteras même si tu ne le portes pas, ou le parfum posé sur ta peau à ton réveil. Je voudrais rêver de toi comme je n’ai jamais rêvé de toi. Je voudrais revivre tous ces moments où je partais et où je me disais que je ne te reverrais jamais parce que c’est toi qui partiras. Je voudrais être l’eau qui ruisselle sur ton corps quand il pleut ou l’eau qui t’enveloppe dans ton bain. Je m’imagine être les draps de ton lit pour te couvrir de toute ma chaleur et te protéger encore et toujours…

Elle ne bougeait pas. Elle était assise sur le bord du capot, les genoux relevés pour qu’elle puisse y poser ses coudes et sa tête sur ses bras. Ses pieds posés sur le pare choc et les yeux face à elle, encore perdus dans la mer. Ses cheveux flottaient au vent. Ils étaient longs et ils lui giflaient la joue. Elle n’y prêtait pas attention, comme si elle m’écoutait, pour une fois.

– Etre ton café du matin, ton vin blanc du soir parce que je n’en ai jamais assez de toi, parce que tu es le monde où je ne suis jamais allé. Puisque nous ne serons jamais ensemble, je voudrais que nous ne soyons jamais séparés. Je voudrais être le sable de la plage sur laquelle tu marcheras, le miroir qui te regarde quand tu le regardes, le ciel sous lequel tu t’endormiras et puis, je voudrais être la tombe dans laquelle tu finiras. Toi, posée délicatement sur moi jusqu’à la fin des temps, inséparables séparés, ensevelis et éternellement ensemble parce que je n’en ai jamais assez de toi.

Le silence sembla durer des heures. Je n’avais rien à ajouter. J’attendais sans doute un signe venu de quelque part ou de quelqu’un puisqu’elle ne bougeait plus. Je ne voyais que son dos et je me demandais ce que ces paroles avaient bien pu provoquer chez elle, si enfin, j’avais réussi à la toucher, à l’émouvoir, ne serait ce qu’un peu.
Soudain, elle se mit en mouvement, posa ses mains sur le capot et poussa pour sauter et se retrouver debout, devant la voiture. Elle se retourna. Ses yeux s’enfoncèrent dans les miens. Je sentais quelque chose de nouveau, à part, comme si j’avais réussi ma mission.

– Donc, comme ça, elle a un nouveau mec?

Elle partit vers le point d’eau central de l’aire de la nationale, sans se retourner, sans attendre de réponses, sans rien dire. Je la regardais s’éloigner. Ses cheveux flottant toujours au gré des vents et ses pas semblaient ne même pas toucher le sol.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (29) ou dialogue de l’auto fou

 

En fait, j’ai toujours voulu partir. Je ne me suis jamais senti à ma place nulle part. Je ne savais pas ce que j’allais faire en partant mais je savais qu’il fallait que je parte. J’avais envie de danser sur une plage de sable noir. J’ai toujours trouvé ça sympa, le sable noir, même si finalement, ça ne ressemble à rien. Et danser, et tourner jusqu’à en perdre haleine et tomber à la renverse de s’être enivré dans la folle ritournelle.

– Une ritournelle?

– C’est joli, une ritournelle, non?

Elle resta interdite. La bouche ouverte et silencieuse… Derrière elle, je voyais un chien vagabonder dans le sable. Il marqua un temps d’arrêt en constatant notre présence. Il se précipita vers nous, s’arrêta à une dizaine de mètres et aboya. Il aboya. Elle ne bougeait pas, interdite, face à moi. Le chien comprit qu’elle se foutait de sa présence. Il se tut et repartit d’où il venait, la queue basse, comme déçu, une fois de plus, par les humains.

– Une ritournelle?

– Ou une autre danse! Je m’en fous, je ne sais pas danser de toute façon!

– C’est affligeant.

– N’empêche que je voulais que la lune brille comme la bille blanche du billard. Et que le ciel se transforme en un immense plateau où les étoiles seraient les autres billes à disperser en envoyant la lune tout éclater. Une sorte de bille de flipper qui tape dans chaque étoile comme si elles étaient les champignons qui rapportent des points et secouer tout ça autant que possible pour que ça tilte! Parce qu’il faut que ça tilte!

– Ça existe toujours le flipper?

– On s’en fout, c’est l’idée qui compte

– Tu parles d’une idée… Tu veux te défoncer sur une plage pourrie, te foutre à poil à sauter partout et croire que tu joues aux billes avec la lune et les étoiles. Vla une idée qui compte vachement.

– Ouais, j’aurais voulu ça, ouais… Tu vois comme dans les comédies italiennes, ou même les américaines, où tout est permis, où tu peux faire n’importe quoi, ça envoie du rêve mais l’Amérique, c’est trop loin, c’est de l’autre côté de la lune…

– Il te reste l’Italie

Cette fois, c’est moi qui la regardais. Pas interdit, pas choqué, ni même déçu, juste je la regardais mais mon regard devait être noir comme le sable de cette plage sur laquelle je n’irais jamais. Elle tourna la tête vers la mer et l’immensité du vide. Elle regardait en silence la lune s’approcher lentement de nous… Elle sentait autant que moi qu’il fallait qu’elle brise ce silence et comme nous étions sur le capot de la vieille Picasso, elle ne pouvait esquiver.

– Alors comme ça, elle a un mec?

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (28) ou dialogue de l’auto fou

 

– Je sais qu’elle a un nouveau petit ami..; C’est comme ça qu’on dit?

– On ne dit rien dans ces cas là…

– En tout cas, quelqu’un me l’a dit…

– Tu parles à des gens toi, maintenant?

– Si je pouvais éviter de te parler parfois, je t’assure que ça me soulagerait vraiment.

– Ouais mais ça, tu ne peux plus maintenant

– Ne te mets pas en tête que ça puisse me faire plaisir…

– Je t’avoue que c’est un peu le cadet de mes soucis…

 

Ce qui faisait que toute cette histoire avait du sens, c’était la quantité de silences qu’on s’imposait entre deux méchancetés. Celui là fut long.

 

– Mais raconte ton truc, ça changera du bruit des vagues. Elle a donc un mec

– Ouais et je ne peux m’empêcher de me demander s’il l’aime mieux que moi, plus que moi… mieux que je ne l’ai fait ou mieux que je ne pourrais le faire. Je sais que c’est débile, mais j’aurais voulu voir ça de mes yeux. Me retrouver au coin de sa rue, un ciel bien noir au dessus de la ville. De toute façon, il y a toujours un ciel noir. Juste voir, de mes yeux, que la page est tournée, que le monde a changé, que je ne serai plus jamais celui qui entrera chez elle… Je vais continuer à me bourrer la gueule, tiens. Je vais juste boire toute la nuit. Et puis, je jetterai les bouteilles contre le mur pour qu’elles explosent en des milliers d’étoiles et je tournerai autour de cet univers en attendant qu’elle apparaisse au coin de sa rue. Et comme d’habitude, elle ne me verra pas, comme les autres fois, comme à chaque fois et les lumières s’éteindront, et je resterai là, au coin de sa rue à attendre qu’elle me voit enfin.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (27) ou dialogue de l’auto fou

 

– En fait, j’aurais voulu être une cigarette fumée par une femme après l’amour…

 

J’avais sorti ça comme ça parce que c’est ce que je pensais à cet instant. Il n’y avait pas de raison mais je trouvais ça beau.

 

– Tu vois, depuis que je te connais, tu en as sorti des conneries mais si, en plus, tu te décides à te surpasser à chaque fois, tu vas atteindre un niveau dans le ridicule que je ne vais pas pouvoir suivre.

– Quoi? ça aurait de la gueule non?

– Si à chaque fois que tu sors une connerie, ça a de la gueule, on va vite finir avec une collection de photos de clowns.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (26) ou dialogue de l’auto fou

 

– C’est comme ça que bat le cœur d’une ville. Quand les gens vont et viennent de place en place, de rue en rue, de bar en bar. Quand chacun peut chanter une chanson qu’il invente en flânant dans les impasses sombres au milieu de la nuit. C’est quand les nuits sont douces et chaudes et que tu peux t’émerveiller sur le silence urbain seulement bercé par le bruit des vagues qui frappent la jetée. C’est quand cette lune là parle de nous pour nous raconter sa façon de tomber chaque matin au fond des eaux. C’est comme ça que bat le cœur des villes et c’est comme ça que devrait battre les nôtres. Mais ces soirées là sont de plus en plus rares et nos cœurs sont de plus en plus asséchés. Et malgré tout cela, je continue de chercher celle qui inondera à nouveau mon cœur parce que même si je n’espère plus, au fond, tout au fond, j’ai encore envie de croire que ça existe, qu’elle existe et qu’elle brille quelque part et qu’elle viendra.

Il y eut un long silence finalement pesant. Comme si ces quelques phrases avaient mis un point final à la magie pourtant réelle. Elle restait les yeux perdus dans le roulis des vagues. Sa cigarette pendant au bout de ses lèvres. Elle faisait partie de ces gens qui peuvent fumer une cigarette sans jamais la décoller des lèvres et qui réussissent même à parler.

– Je crois que je vais te priver de capot. Ce n’est pas que c’est ridicule quand tu médites, c’est juste que le résultat est encore plus chiant que quand tu ne médites pas. En fait, faut jamais te laisser seul toi!

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (25) ou dialogue de l’auto fou

 

– Et après tu te plains d’être abandonné, rejeté, viré, dégagé, largué, humilié

– Tu te lances dans les assonances là?

– Je sais pas ce que c’est et je m’en fous, mais je vois que tu passes ton temps à fuir ceux qui te veulent du bien et après, tu pleures.

– Ah mais c’est super récent ça. Avant, j’étais comme toi, je croyais que les gens étaient bons et sincères dans leurs sentiments. J’étais con, hein?

– Oh ça va, je ne suis pas une licorne non plus… Je te signale que je suis dans la même galère que toi

– Et tu crois que ça te rend meilleure?

– J’ai plutôt tendance, en ce moment, à me dire que ça me rend pire.

– Tu devrais aller sur le capot, ça éclairerait tes idées noires.

– Depuis que je te connais, c’est la nuit de toute façon.

– Profite, sans lumière, t’as tes chances…

– Parce que tu crois que tu m’intéresses?

– J’espère bien que non… ça me ferait chier quand même de te jeter comme une merde.

– Euh, en plus, t’es pas obligé de faire ça comme ça…

– Je fais seulement comme on m’a appris. C’est le seul modèle que j’ai.

– T’as raison en fait.

– Ah tu vois…

– Non, je vais aller sur le capot, ça m’évitera 5 minutes de voir ta gueule.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (24) ou dialogue de l’auto fou

 

– Mais t’en as pas marre, sérieux, de ne pas aimer ?

– J’ai arrêté… Je ne suis pas apte.

– N’importe quoi… Comme si c’était une aptitude

– Je ne sais pas si c’est une aptitude, un don, un pouvoir ou je ne sais quoi. Ce que je sais, c’est que je ne sais pas faire, je ne sais pas recevoir, je ne sais pas donner.

– Y a pas à savoir, suffit de se laisser porter

– Bah on va se dire que je n’ai pas encore assez maigri et que mon poids m’empêche de voler, hein !

– J’ai plutôt envie de croire que ta connerie te cloue au sol tellement t’es lourd

– Ah ! J’aime bien cette explication

– Donc qu’on t’oublie, ça ne te pose aucun problème

– Bah maintenant que c’est fait, je fais avec …

– Tu sais quoi ? Là, c’est moi qui vais aller méditer sur le capot …

– T’as raison, il fait nuit, c’est plus frais