Pensées et discussions à l’aire de l’autoroute (65) ou dialogue de l’auto fou

 

Je restais allongé sur le sable humide le bras levé, la poitrine compressée pendant des années. J’avais l’impression que le monde autour s’arrêtait et que moi, je continuais à flotter dans un vide instable. Je l’avais appelée à l’aide, je l’avais suppliée. Elle était restée sourde, dans son monde, dans son mépris. C’était cela la douleur qui étreignait donc mon cœur. Elle en sortait. Elle s’expulsait d’elle-même de moi en refusant encore une fois, comme toujours de m’aider quand je le demandais. Elle avait été présente quelques fois mais toujours absente quand ça comptait, quand il aurait fallu. Uns sorte de choix qui confortait l’idée de non retour. J’avais eu le fol espoir qu’elle ne me laisserait pas ainsi. Et maintenant, elle me quittait définitivement. C’était la fin de ce croisement artificiel forcé. J’avais essayé de la retenir, elle ne rêvait que de partir et elle partit. J’avais eu besoin d’elle, et comme d’habitude, et comme depuis toujours, en ces instants, elle n’était pas là, elle disparaissait.


Je savais que, désormais, je ne répondrai plus à ses signaux. Je ne relèverai plus les bouteilles à la mer lancées pour savoir si j’étais toujours sous influence. Sans doute l’étais je mais j’étais trop fatigué pour continuer à me soucier de choses ou de personnes qui ne savaient même pas que j’existais encore un peu. Faiblement.

L’opération dura quelques minutes. Mon corps se contorsionnait sans que je ne le comprenne ou que je puisse le contrôler. Mon esprit aussi semblait aspiré par une force supérieure. Tout moi rejetait cet amour à sens unique, cette mésaventure et c’était le point final. J’avais cru à un retour, j’avais cru qu’il y avait de vrais sentiments, j’avais cru aux promesses, aux serments… j’avais cru.

Désormais tout cela était mort. Sur cette plage, pendant que je me débattais contre une douleur inconnue, tout devenait une page blanche. J’oubliais ce passé qui finalement n’en était même pas un. Cette renaissance nécessitait un nettoyage complet et il avait lieu enfin. Je passais à autre chose et la douleur était insupportable.

Je ne parvenais pas à crier. J’étais en nage. J’avais l’impression de me débattre dans les feux de l’enfer, pris dans un brasier permanent. Je me sentais rongé de l’intérieur, meurtri en surface, détruit de l’extérieur. J’aurai raté ma vie, j’aurai raté mes amours mais j’étais sur une page blanche. Je ne répondrai plus, je ne me montrerai plus, je ne me signalerai plus. Je disparaissais définitivement. Je devenais une fenêtre au travers de laquelle tout se verrait et tout se saurait. La vérité nue, crue. Je disparaissais.

Je ne voulais plus savoir ce qu’elle deviendrait, ce qu’elle ferait, avec qui. Elle avait choisi de me sortir de sa vie, je me devais de la sortir de la mienne. Je mis trop de temps à sortir de cette torpeur, à sortir de cette douleur. Je mis trop de temps à redevenir moi-même. J’avais manqué plusieurs mois de ma vie à l’attendre alors que je n’existais plus pour elle. Encore une fois je m’étais trompé, j’avais cru qu’il y avait quelque chose à part entre nous. La seule chose particulière dans cette histoire, c’est qu’elle était comme toutes les autres. Avec le temps, je l’oublierai, je passerai à autre chose comme elle a su le faire et je rejoindrai James sur son navire vers l’au-delà. Et je rejoindrai Elisa dans ses rêves d’un autre monde où le cœur ne finit pas éparpillé, piétiné, nié par les sabots de celle qui n’en a pas.


J’avais réussi à rouvrir les yeux. Autour de moi, tout tanguait. La lumière blafarde m’empêchait de voir. Je sentais une chaleur dans ma main. Une sorte de tendresse, de force que je ne connaissais pas, que je ne connaissais plus. Le reste de mon corps était gelé, comme nu. Je sentais, j’entendais une effervescence autour de moi que je ne parvenais pas à identifier. Dans le brouillard, j’entendais une voix qui se voulait douce, rassurante. J’étais incapable de comprendre les mots, de voir le monde. Je naviguais dans un espace inconnu. Puisque je recommençais au début, je devais sortir du tunnel, vierge, pur.

Je devais seulement refuser de faire confiance, refuser de croire et ne plus compter que sur moi. Toutes les vérités sont bonnes à dire mais elles le sont encore plus à entendre. J’entendais autour de moi, le bruit et la fureur. Il m’était impossible de comprendre d’où venait ce vacarme. Je luttais en permanence contre le sommeil. Je m’endormais et me réveillais à intervalles réguliers. Le bruit ne cessait pas. La lumière ne baissait pas. Je tombais mais je luttais pour ne pas sombrer. J’avais enfin réussi à faire ma première mort mais je ne m’étais pas tué et je restais vivant malgré tout.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (64) ou dialogue final de l’auto fou

           Elle leva les yeux vers le sommet de l’immeuble, vers le ciel. Tout en haut, là où elle savait qu’elle avait menti. Il était là, torse nu, comme la dernière fois qu’elle l’avait vu, comme s’il n’avait pas bougé, comme si son monde s’était arrêté avec son départ. Ils restèrent les yeux dans les yeux. Loin, longtemps, une éternité, un monde. Il y avait dans ce regard les restes de leur histoire. Elle avait été leur essence, leur fil conducteur, leur sens et depuis, il s’était arrêté dans un entre deux mondes alors qu’elle avait brûlé ce qui lui restait.

Il avança de manière hésitante sur le petit balcon qui prolongeait la porte fenêtre. C’est ici que, des nuits durant,  ils avaient observé les étoiles, les oiseaux et les nuages. Il ne fit qu’un pas. Il ne pouvait en faire davantage. Il n’avait plus la force de faire davantage. Son corps était meurtri, son cœur était parti dans des contrées inconnues mais il était sans nouvelles de cet organe, seulement lorsque celui-ci se mettait à taper trop fort dans sa poitrine. Son âme était brisée et le laissait sans qu’il puisse réfléchir, concevoir.

Maintes fois, pour entretenir le mensonge, elle lui avait fait croire que c’était son esprit qui l’avait séduite. Il ne l’avait jamais cru, il avait eu raison mais il avait donné le change, il avait eu tort. Il savait qu’il serait remplacé sans problème parce qu’il était remplaçable alors, qu’à ses yeux, elle ne l’était pas et ne le serait pas.

Il avait envie de lui dire tout ce qu’il avait tu si longtemps. Lui dire que des milliers de fois, il avait voulu lui écrire, non pas pour savoir comment elle allait mais pour savoir comment elle vivait sans lui parce que, lui, il n’avait jamais réussi, malgré une vie à essayer, à vivre sans lui-même. Il voulait savoir ce que cela faisait d’essayer de ne pas l’avoir, de ne pas le posséder et c’est ça qui le préoccupait davantage encore que de savoir comment ça allait. Ce que ça faisait de ne plus lui parler, de ne plus échanger avec lui, de ne plus rien partager, de disparaître comme s’ils étaient des étrangers après tout ce qui fut partagé. Il aurait voulu savoir ce que ça faisait de n’être plus rien et si ça faisait aussi mal qu’à lui de ne plus la voir rire, de ne plus la voir bouger, de ne plus sentir son odeur, de ne plus ramasser ses cheveux, de ne plus s’allonger à la regarder vivre. Savoir si juste quelque chose frémissait à l’idée qu’il ne ferait plus jamais rien pour qu’elle aille mieux, pour qu’elle aille bien, pour qu’elle sourit. Et peut-être que c’est mieux ainsi et que la vie maintenant est meilleure, peut-être mais peut-être pas. Il avait toujours ce doute et quelque part, il espérait que ce doute avait voyagé jusqu’à elle et qu’il avait hanté quelques nuits, quelques heures, peut-être seulement quelques minutes mais ça serait déjà tant. Parce que, toujours, lui, il se demandait, de manière lancinante, comment pouvait se vivre la vie désormais sans lui et que, vraiment, il ne préférait pas connaître la réponse, trop sûr de déjà la connaître.

Il avait passé les jours à s’oublier pour continuer à se souvenir d’elle. Et les jours étaient passés, s’enfilant comme des perles de plastique multicolore sur un fil de pêche. Il avait appris à dire qu’il la désirait, qu’il l’aimait mais il avait échoué à lui faire ressentir toutes ces choses qui lui étaient tellement étrangères. Il avait cru que c’était cela l’amour, il avait cru que c’était cela aimer. Depuis, il gardait le silence. Il voulait rester sur cette idée que ses derniers mots seraient ceux-là. Il savait cette promesse impossible mais l’idée lui plaisait. Elle était romantique, elle était presque romanesque, elle lui ressemblait finalement davantage que cette histoire qui, en réalité, n’en fut pas vraiment une.

Et pourtant, plongé dans ses yeux, il ressentait le manque, l’absence, le vide qu’elle avait laissé. Il avait lutté longtemps contre cette sensation. Il s’était battu contre lui-même et il avait perdu. Elle était bien plus importante, bien plus présente qu’il ne cherchait à s’en convaincre. Il n’était rien pour elle, elle restait dans chacune de ses pensées. 

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (63 ) ou dialogue de l’auto fou

 

Cette fois, la bouteille, ou plutôt son contenu, ne passait pas.

J’étais saoul, certes, mais pas comme les autres jours, pas comme je le suis quasiment en permanence depuis maintenant dix mois. J’avais l’impression de ne jamais être à jeun, de ne l’avoir jamais été en fait. J’étais devenu alcool, je ne me rasais plus, j’avais maigri à vue d’œil, je ne me ressemblais plus mais, cette fois, je me sentais vraiment mal.

J’avais récupéré, dans une poubelle, une sorte de guitare désaccordée et, tous les jours, je m’efforçais d’en apprendre les rudiments. Chaque jour, sans repères horaires, sur le sable, seul, je grattais, cherchant des harmonies et des sons que j’étais incapable d’obtenir. Quand je ne volais pas de quoi survivre, je cherchais des accords.

Et là, j’étais posé, seul, calme, presque serein. James avait quitté mon monde. Ma bagnole devenait de plus en plus une épave mais elle continuait de rouler. Je changeais d’endroits tous les deux jours et allais toujours à plus de 200 kilomètres du lieu de départ. Il fallait que je disparaisse et que personne ne sache où j’étais, où j’allais, qui j’étais. Un fantôme.

J’avais été obligé de m’allonger sur le sable humide. Il était tôt ce matin et encore plus tôt même, parce que nous étions un dimanche, je crois. Le souffle coupé, les sueurs froides, l’étau autour du crâne qui se sert à en faire craquer les os de la boite crânienne. Ma guitare posée sur le ventre, incapable de bouger, en croix. Une main invisible m’arrachait une partie du cœur, de l’âme. Ce mirage d’un ébranlement dans la force, cette fiction, devenait réalité. Mon monde imaginaire était bouleversé par un tremblement de terre invisible. Les yeux perdus dans le ciel où les étoiles disparaissent à mesure que le soleil se levait, je voyais, je sentais la terre tourner. Sa rotation n’était plus la même. Elle tournait comme un chat jeté du 20ème étage d’un immeuble. Elle tournait en tous sens, sans cohérence, désarticulée, démembrée, imprévisible. J’étais aspiré par cette inertie terrestre inconnue. Une part de ma vie partait, me quittait, je le sentais, je le savais.

Epuisé, affamé, alcoolisé, ermite depuis trop longtemps, en transit vers nulle part, j’avais, d’abord, mis cela sur le compte de tout ce que j’avais fait endurer à mon corps et à mon âme depuis des mois. Mais c’était autre chose. C’était céleste, divin ou diabolique et non physique. C’était la fin de mon innocence, la fin de quelque chose que je ne comprenais pas. J’aurais dû appeler ma mère ou dieu. Sentir et voir que je partais, que je quittais le concret. Je ne réussis qu’à murmurer un prénom qui finalement ne voulait rien dire et n’était même pas le vrai.

Elle s’appelait Elisa et je le savais depuis longtemps, depuis le début même, mais j’avais trouvé que jouer sur l’impossible la rendait encore plus magique. Je ne l’avais jamais appelée Elisa. Et allongé, seul, à moitié nu dans la fraicheur matinale, pour la première fois, je prononçais son nom. Elle ne savait même pas que je le savais mais la disparition de la maire d’une ville moyenne est forcément relayée par les médias. Elle était élue et elle ne le disait pas. Elle était recherchée et elle ne le montrait jamais.

J’avais fini par comprendre qu’elle devait retourner dans sa vie. Trop de choses, trop de monde l’attendaient. Elle avait une vraie place chez les vivants, alors je m’étais caché. Encore une fois, je m’étais effacé parce que je n’étais pas à ma place. Je n’étais qu’un passage dans son monde et un passage qui s’oublie vite. Elle avait changé le cours de ma vie. J’avais murmuré son vrai prénom alors que je n’avais plus dit un mot depuis 12 jours, 18 heures et 34 minutes, depuis que j’avais dit bonne nuit à James et que je ne l’avais plus revue.

Je ne disais pas bonjour aux gens que je croisais. Je ne disais pas merci. Merci de quoi d’ailleurs. Je faisais tout avec les yeux. Depuis toujours, on m’avait dit que j’avais des yeux expressifs, alors ce sont eux qui s’exprimaient pour moi désormais. Les mots me faisaient trop mal au cœur et à l’âme. Et ces yeux, en cet instant, se vidaient de larmes qu’ils avaient retenues depuis trop longtemps. Une purge oculaire.

Elle partait, je le sentais et je partais avec elle alors que je ne savais pas où elle se trouvait et qu’elle ne savait rien de ce que je vivais. Sans raison, la seule force que je trouvais, fut de lever la main droite comme un signe d’au revoir, une salutation. Les larmes sur les joues, la main levée, les yeux perdus dans l’immensité du ciel, le cœur explosant dans la poitrine, couché, inerte, vidé de mes forces, j’attendais. Encore une fois, j’attendais. J’étais incapable de faire quoi que ce soit alors j’attendais.

Je voyais mon âme quitter mon corps et partir dans les cieux rejoindre les étoiles qui mourraient avec l’aurore.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (62) ou dialogue de l’auto fou

 

Il pleuvait, il faisait même froid.

Avant de partir, elle voulait voir une dernière fois ce qu’elle laissait derrière elle. Ce jour aurait dû être important, marquant pour elle et il n’était que le début d’une autre vie, d’un autre monde, d’autre chose, ailleurs, autrement, avec d’autres gens dont elle ignorait l’existence en cet instant et qu’elle mettrait sur son chemin, sur son parcours.

Elle savait que certains s’inquiéteraient pour elle et qu’il ne laisserait pas le chat sans soins parce que le chat, c’est important dans l’ancien monde. Avant de partir, elle voulait, une dernière fois, revoir l’endroit où elle s’était sentie le mieux, avec celui qu’elle avait cru aimer et qu’elle avait détruit. Son corps connaissait par cœur le chemin. Il suffisait que ses jambes lancent le mouvement.

Il faisait encore nuit, il pleuvait une sorte de crachin breton particulièrement désagréable, il faisait gris, il faisait froid. Un moment comme ceux qu’on aime détester. Tout était lourd.

Et puis, quelque part, elle voulait se débarrasser, avant de partir, de cette dernière trace de lui. Être définitivement libre, sans attaches, sans contraintes, sans excuses. Elle connaissait le moindre détail de ces rues et c’est aussi pour ça que l’équipe lui avait fait confiance. Les membres croyaient en sa capacité de soulever les montagnes parce qu’elle connaissait les gens, les immeubles, les trottoirs. Elle savait ce qu’ils voulaient et elle savait comment leur parler, comme elle l’avait fait avec lui, en lui faisant croire à l’impossible. Elle avait toujours été politique, même dans ses relations amicales ou affectives. Elle ne voyait que l’intérêt et tout ce chemin était faux, elle s’était trompée et aujourd’hui, tout explosait en elle. Tout ce qu’elle était ne correspondait pas à ce qu’elle voulait être. Elle était la femme affable, au chat, solitaire mais serviable, rieuse et professionnelle en tout, sans surprises, sans aspérités, sans rien pour faire d’elle l’être exceptionnel qu’elle voulait être. Elle avait accepté les contraintes d’une vie de fonctionnaire parce qu’elle offrait l’aisance matérielle ou, au moins, les garanties. Ne pas prendre de risques, en rien, jamais. Être totalement conforme aux attentes et soudain, se réveiller et s’apercevoir qu’on n’a rien vécu, qu’on a échoué, qu’on s’est trompé et qu’on a trompé tout le monde mais qu’il est trop tard pour vivre enfin parce que c’est la fin.

Mécaniquement, elle reprenait un chemin qu’elle croyait avoir oublié. Il lui fallait pourtant éviter les rencontres. Elle ne voulait pas être retenue et les abords du marché, un dimanche matin, pouvait être l’occasion d’un guet-apens amical mais durable. Elle ne voulait plus être retenue. La seule personne qu’elle aurait aimé croiser à nouveau ne voulait plus la voir. Il avait réussi à l’éviter durant toute la campagne. Au début, dans les premiers jours de la rupture, pendant même quelques mois, il avait cherché à maintenir un semblant de relation mais elle l’en avait dissuadé, dégouté et, de lui-même, il était sorti de sa vie puisqu’elle ne lui accordait aucune place. Elle l’avait quitté, elle l’oubliait, il devait accepter. C’était le jeu, la règle du jeu. Elle n’avait pas de place pour les sentiments, elle n’avait de place que pour elle et son chat. Il aurait pu avoir sa chance, peut être, mais elle ne l’aimait pas assez pour ça, peut être même qu’elle ne l’aimait pas, tout simplement, qu’elle ne l’avait jamais aimé. C’était sans doute la vérité mais elle voulait se dire qu’elle n’avait pas été aussi fausse même si tout disait le contraire.

Elle était au carrefour, à l’angle de la rue. Ses pensées l’avaient portée jusqu’ici sans qu’elle en prenne vraiment conscience. Portée par quelque chose qui la dépassait mais qu’elle avait toujours refusé de considérer, cette sorte d’évidence plus forte que la raison, plus forte que les principes, plus forte que les règles et qui faisait que la vie deviendrait ce qu’on choisissait d’en faire à ces moments-là. Accepter que le cœur batte, que l’âme brûle ou nourrir son chat.

Il était déjà trop tard pour faire le bon choix et le chat avait bien grossi.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (61) ou dialogue de l’auto fou

 

 

Il restait toujours, sur lui, une trace d’elle. Il avait passé des orages et des canicules à contempler le monde depuis sa fenêtre, à voir tout ce que les autres ne voulaient plus voir dans les ciels d’encre, à entendre tout ce que les autres ne pouvaient plus entendre dans les fleurs qui jaillissaient de l’asphalte des routes. Il avait été pétrifié, maintenu dans son silence par cette peur de décider, de cette peur qu’il avait d’elle, désormais, de la croiser, de la revoir et pourtant, les journées passaient, les unes après les autres en silence, sans dire un mot.

Seule la course des nuages semblait lui raconter encore une histoire et puis, il s’était construit ces milliers de kilomètres de traversée depuis son fauteuil et il continuait, malgré les vents, malgré les dizaines d’heures de vols imaginaires, de sentir son parfum, sa présence, sa chaleur. Il avait beau éteindre les lumières, fermer les portes et les fenêtres, il sentait encore son regard sur lui.

Et souvent, le matin, à l’heure où, dans son souvenir, dans son habitude, il croyait qu’elle se levait, il se levait aussi pour regarder le soleil donner vie à une nouvelle journée sans elle. Le ressort était brisé. Son départ avait cassé le mécanisme si bien huilé de ce qu’il croyait être une vie simple mais heureuse. Elle, c’était l’événement qui l’avait énormément bouleversé, complètement, entièrement. Et lui, peut être, avait été trop distrait, trop inattentif pour ne pas tomber follement amoureux d’elle.


Le lever de soleil se reflétait sur l’asphalte des rues. L’averse matinale avait créé une sorte de miroir sur les axes et les trottoirs. Les caniveaux évacuaient le trop plein. Il aurait voulu que son trop plein émotionnel soit, lui aussi, évacué dans les égouts et qu’il ne revienne jamais.

Un nouveau pas vers l’impossible, un nouveau pas vers elle, même s’il s’en défendait, même s’il ne voulait pas. Il n’aurait pas de nouvelles, il n’aurait pas un regard, il n’aurait pas un signe.

Il était en deuil alors, ce matin, comme tous les autres matins, même le dimanche, même aussi tôt, il se postait sur son perchoir et observait le monde ne pas vivre.

Petit à petit la lumière allait se faire plus forte et malgré les interdictions, les restrictions, la vie allait reprendre son cours et le marché voisin allait accueillir les acheteurs. Déjà, l’effervescence des camelots et des maraîchers se faisait entendre comme un bruit sourd, une rumeur, un chant de sirènes. Pour profiter du peu de vie que ces jours lui offraient encore, il ouvrit la fenêtre. L’air frais s’engouffra dans la pièce. Il faisait froid. Il était torse nu et pourtant, il ne sentait pas cette contrainte. Il laissa l’air envahir ses poumons et le sentiment de sa présence prit possession de son esprit.

Depuis des semaines, des mois sans doute, tous les jours se succédaient sur les mêmes litanies, les mêmes constructions. Dès que son esprit reprenait une conscience, il revoyait son image, encore, toujours et, dans son absence, elle l’accompagnait, partout et même ailleurs. Toujours les mêmes questions qui parasitaient ses pensées, ses réflexions. Toujours se demander où elle pouvait être, avec qui, la force de ses sentiments, si, enfin, elle aimait vraiment quelqu’un et que ça lui fasse mal, qu’elle ressente physiquement ce qu’est le manque de l’autre et trouver, dans des subterfuges improbables, une façon de survivre sans l’autre. Se torturer à espérer qu’elle pense à lui, qu’elle ressasse sans cesse, qu’elle souffre, qu’elle morfle plus encore que lui et qu’elle se détruise, qu’elle devienne cette petite personne qu’elle devait être.

Il ne lui souhaitait rien de positif. Il en était incapable. Il ne voulait plus d’elle dans sa vie et pourtant, il ne pouvait pas vivre sans elle, sans trace d’elle. Il savait que la revoir le détruirait davantage si cela était encore possible et pourtant, c’est la seule chose qu’il espérait.

Il avait été une personne influente de la communauté comme on se plait à le dire désormais. Il lui avait présenté les personnes qui comptent dans le réseau local. Et ce dimanche, il faudrait voter pour elle. Elle avait réussi à devenir tête de liste. Evidemment, lui, se sentait incapable de glisser un bulletin à son nom dans une urne mais elle représentait les valeurs qu’il voulait défendre. Si elle n’avait pas été elle, il aurait voté pour elle. Il aurait peut-être trouvé la force de sortir alors que, depuis des jours, il ne s’était pas habillé. Mais c’était elle.

A sa manière de ne pas y toucher, d’être tapie dans l’ombre et de sortir au moment opportun, elle avait obtenu le soutien de toute l’opposition. Il savait que partout des affiches, avec son visage, trônaient dans les rues, qu’elle avait fait des réunions, des rencontres, peut-être même des tournées médiatiques. Elle était partout en ville, sans doute, et cela le confortait dans son besoin d’ermitage. Il avait reçu des messages l’invitant, comme il l’avait toujours fait, à s’engager dans ce nouveau combat. Tous ses anciens partenaires cherchaient à le convaincre et puis, les jours passant, ils avaient abandonné l’idée de le convaincre. Les marques d’intérêt à son endroit devenaient rares. Il avait attendu, espéré qu’elle lui demanderait de l’aide. Il savait qu’elle ne le ferait pas mais il avait prié pour ça. Il sentait que tout ce qu’il savait, que tout ce qu’il avait, ne serait plus rien. Il était seul avec tout ça, il resterait seul avec tout ça.


Au milieu de ce matin entre chiens et loups, au loin, les claquements de talons féminins résonnaient.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (60) ou dialogue de l’auto fou

 

 

Cela faisait maintenant plusieurs jours qu’il survivait, dans une triste pénombre, en silence. Il ne voyait personne, ne parlait à personne, il ne voulait voir personne, il ne voulait parler à personne. Sa réclusion volontaire, dans son appartement, résultait, logiquement, de son exclusion sociale. Depuis sa banquette, il voyait le monde se désagréger, s’auto-détruire, avec une joie paradoxale mais contenue. L’air était léger. Les derniers effluves de l’été parcouraient les rues désertes.


Ce mélange de jasmin humide venu du parc derrière l’immeuble et de goudron trempé par les pluies des derniers jours envahissait tout le salon depuis qu’il avait ouvert la fenêtre.


Il s’était assis face à la fenêtre comme il en avait pris l’habitude depuis le début des événements. Le volet était à peine ouvert depuis des semaines. Juste suffisamment pour lui permettre d’apercevoir le reste de vie qui s’écoulait. Il regardait la rue qui n’était pas seulement vide parce qu’il était très tôt ce matin-là. Pour un dimanche, il se demanda s’il était raisonnable d’être levé, depuis longtemps déjà, il ne dormait que peu et sentait, en permanence, la fatigue peser sur ses épaules. Depuis la rupture, il ressassait sans cesse tous les souvenirs qui tournaient en lui et autour de lui. L’absence d’images positives de vrais moments de bonheur et de partage non feints l’avait poussé à se construire des voyages intérieurs et solitaires pour fuir cette souffrance qu’il ne parvenait plus à gérer. Pourtant, il s’était cru fort mais, encore une fois, il avait cédé alors qu’il ne voulait pas y aller et cette fois, il sentait que c’était son ultime tentative. Trop fatigué pour repartir, trop blessé pour avancer, trop cassé pour se projeter, il se construisait son nouveau monde qu’il pouvait détruire à volonté depuis sa fenêtre.


Le défilé des nuages gris construisait un tapis laineux.

Il avait cru en cette histoire et c’était bien une nouvelle preuve de ses faiblesses. Encore une. Depuis, il errait entre les murs de son chez lui. Les jours passaient sans qu’il ne réussisse à se libérer de cette image et sans qu’il ne prononce le moindre mot. Il avait porté des masques, des costumes pour que cette histoire vive. Il avait caché ses doutes, ses fragilités derrière des blagues et des clowneries. Des jours durant, il avait cru, qu’enfin, sa vie prenait un nouveau cours, qu’enfin un sens allait résonner et puis, elle ne l’aimait pas, elle ne l’avait jamais aimé. Plusieurs fois déjà, elle était partie chercher des sensations plus intenses, plus valables, ailleurs, et, elle était revenue parce qu’il n’était pas si mal, finalement. Il était cultivé, il était sortable, il était drôle, c’était même un bon coup mais elle ne l’aimait pas. Alors faute de mieux, elle lui faisait croire qu’il était unique mais il était seulement l’unique qui restait, qui revenait, malgré tout. Il l’avait dans la peau, elle avait sa peau.


Un vent frais balaya les rues et les rideaux qu’il avait accrochés, pour faire plaisir à son Isabelle partie, firent une sorte d’arabesque qui lui rappela les tutus et les chaussons de danse. Tout était prétexte à trouver un lien entre le monde et elle.
Il avait, mentalement, fait plusieurs fois le tour du monde. Il avait cherché, dans ses mondes, la paix qu’il n’avait plus dans la vie de ceux qui restent en survie superficielle. Il refusait de se dire qu’il n’y avait rien à faire mais il savait qu’il n’était plus rien et, pourtant, il l’aimait. Il continuait de l’aimer, stupidement, anachroniquement, déraisonnablement.

Le temps s’écoulait à regarder les rares passants, à ressentir les derniers faibles signes de vie : le pigeon qui se posait sur le toit de l’immeuble d’en face, le chat qui se cachait sous une des voitures garées, le goût fade des carottes râpées mangées à même la boite plastique.

Pensées et discussion à l’aire de la nationale (59) ou dialogue de l’auto fou

 

 

La pluie tombait sur son visage. Elle avait levé les yeux vers cette immensité grise et laissait l’eau ruisseler le long de son visage et de son corps. Ses cheveux tombait en vagues poivre et sel sur ses épaules. Elle pensait que finalement, en réalité, il n’y avait pas de problème à être elle. Jouer le rôle de petite fille modèle, d’employée modèle, de citoyenne modèle, d’amante modèle, d’exemple de femme combative, volontaire, cultivée, intelligente l’avait épuisé. Elle se souvint de ses collègues. De toutes ces femmes aux passions tristes et sans but, sans projet autre que d’atteindre les prochaines vacances. Elle se souvenait de toutes ces heures perdues à corriger des copies sans intérêt, à concevoir des cours dont tout le monde se fout, à choyer et préserver les susceptibilités et à croire aux discours de réussite d’une hiérarchie incompétente. Elle se souvenait de ses livres qu’elle avait lus parce qu’il fallait, de ces disques qu’elle avait écoutés parce qu’elle devait, de tout ce qu’elle avait fait pour être la représentante ultime du monde des morts, des décalés, des déconnectés.

Elle avait atteint des sommets dans sa quête. Reconnue par ses pairs, aimée de sa hiérarchie, appréciée par les élèves. Pourtant, elle n’était que ce que tout le monde attendait d’elle. Sans surprise, sans aspérité, prévisible… Triste dans sa routine. Elle avait voulu imposer sa routine, son monde, à toutes les personnes qui l’entouraient, surtout aux hommes. Il fallait qu’ils marchent à son pas, qu’ils soient ce qu’elle avait décidé qu’ils seraient. Et puis, quand elle en avait assez, quand enfin ils étaient les toutous qu’elle avait voulus, elle les jetait comme la caricature des femmes modernes. Elle se souvenait de tous ces sourires forcés, de tous ces compromis, de tous ces déjeuners avec des personnes qu’elle n’aimait pas, de toutes ces concessions quotidiennes pour être le modèle, l’exemple et pour rester dans le cadre. Surtout, surtout, ne jamais sortir du cadre, pas de vagues.
Après tout ce que ces dernières semaines lui avait montré, elle en tirait la conclusion que c’était même bien d’être soi. Elle s’était découverte dans le dénuement, dans le simple fait de regarder le monde comme il ne va pas.

Aujourd’hui, elle pouvait rester sous la pluie et apprécier la fin de son passage. Elle se sentit fatiguée, lasse mais en paix. Une sorte de rédemption dans ce chemin, de purgation. Elle avait fabriqué tout au long de sa vie des cicatrices, des blessures, des traumatismes et pour boucler la boucle, pour finir en apothéose, elle avait redonné vie à un perdu, un détruit, un brisé. Elle avait fait sa bonne action, celle que, inconsciemment, elle attendait depuis toujours. Elle avait sauvé une vie, elle avait donné du sens à une de ses actions. C’était en tout cas la première fois qu’elle se sentait vraiment utile. Que ce sentiment résonnait en elle. Quelque part, elle pouvait maintenant partir soulagée.

Elle l’avait quitté, laissé sur une aire encore ivre de sa bouteille de la veille. Elle savait qu’il n’était pas sauvé, loin de là, mais elle avait fini sa mission. Elle lui avait montré que le passé n’était rien ou que même s’il valait quelque chose, il ne valait pas la peine qu’on s’attarde dessus. Il n’y avait pas de problèmes à être soi. Le vrai problème était d’être celui ou celle que l’autre voudrait. Il était devenu ça, elle avait fait ça toute cette vie et cette fois, elle avait refusé. Elle avait voulu le préserver, le laisser être lui et ce faisant, elle était devenue elle.

Elle se tenait droite, à côté de sa voiture qu’elle avait retrouvée. Elle avait fait en sorte qu’ils retournent sur cette petite aire au milieu de nulle part. Il n’y avait pas prêté attention, comme toujours. Elle avait prévu, organisé la chose, comme toujours. Elle avait profité de son sommeil, de son indifférence pour prendre la route et voir ailleurs si elle pourrait servir. Ce sentiment nouveau la transcendait. L’idée d’être utile changeait la perception du monde. Elle pouvait se tenir debout, à côté de sa voiture, sous la pluie diluvienne et ne plus se soucier de sa coupe de cheveux ni de son apparence. Elle pouvait être elle enfin et cela n’avait plus de prix.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (58) ou dialogue de l’auto fou

 

Il fallait, à un moment, se dire que la vie avait un cours à reprendre. Même auprès de James, toutes les vérités n’étaient pas bonnes à dire. J’avais, peut être, tiré trop fort sur la corde. Toutes les paumées n’ont pas forcément un chat, certaines ont des chiens. En réalité, surtout, ces derniers mois m’avaient montré, m’avaient expliqué que je ne devais plus faire de compromis, que j’avais trop laissé passer d’étouffements de moi. Je n’avais jamais été aussi libre que ces derniers temps et pouvoir enfin exprimer clairement ce qui était une simple réalité ajoutait à cette libération. Je ne supportais plus cette hypocrisie ambiante, ces déjeuners avec des personnes dont on se moque toute l’année, ces soirées avec des gens qu’on n’aime pas, ces journées, entassés dans des pseudo open space, avec des personnes qui, au mieux, nous indiffèrent, au pire, nous pourrissent la vie. Je n’avais plus besoin de jouer au jeu d’appartenir à ce monde, de plaire à tous ces gens qui ne m’aimaient pas. Je n’avais plus qu’à devenir moi comme James me l’avait montré.

Depuis quelques jours, elle était partie. Elle avait rejoint son monde. C’est en tout cas la conclusion que je tirais de son absence. J’avais peut être été trop dur mais c’était le prix à payer. Je devais enfin être sincère pour devenir ce que je devais.

J’avais continué ma route, continué mon chemin, tracé la route. De villages en routes abandonnés, de parkings en bouteilles de whisky, j’avais continué d’arpenter mon nouveau monde. Je voyais enfin de nouveaux visages, de nouveaux sourires. Une vraie vie dont je m’étais privé trop longtemps. J’avais cédé aux sirènes qui me demandaient de ne pas être moi, d’être un autre, d’être selon les désirs et je pouvais désormais vivre autrement. Alors je suis parti loin, le plus loin possible de toutes mes erreurs et surtout loin de la plus grave de toute et plus je m’éloignais et plus je me sentais mieux de ne plus jamais la revoir.

Je marchais, je roulais. Le soleil m’avait noyé, la pluie m’avait rafraichi, la neige m’avait brulé mais je continuais. J’avais allumé des feux sur les plages à compter les vagues et dévorer les étoiles en fermant les yeux pour oublier que je marchais encore. Des jours entiers, dans chaque vague, je croyais voir son reflet. A travers chaque fenêtre, je voyais son corps mais les lumières des ports s’éloignaient de plus en plus jusqu’à ce qu’elles semblent si loin qu’elles n’étaient plus qu’un souvenir dans les neiges éternelles. Mon corps changeait moins vite que mon visage. La barbe poussait plus vite encore que les cheveux et je restais des jours entiers sur les plages, sur le capot de la voiture, sans dire un mot à personne. Plusieurs fois, j’aurais voulu qu’elle soit avec moi et puis, à force qu’elle m’oublie, je changeais encor d’endroits jusqu’à ne plus deviner les traits de son visage. Après tant de route, le point de départ semble tellement vague, tellement loin, tellement ailleurs alors que je ne savais même pas quel serait le point d’arrivée. 

Je continuais à longer les mers. Je continuais à suivre le soleil. Je continuais à me nourrir surtout de liquide. Je continuais à prendre mes bains profitant de l’eau encore chaude. Parfois, cette pensée venait. Il faudra trouver une façon de rester propre même quand le froid arrivera. Je profitais encore de la clémence des jours et de la douceur des nuits. Je ne savais que peu de choses de ce qui se jouait dans le monde des intégrés, de ceux qui se pensent importants. J’entendais parfois les mêmes plaintes qu’avant, lorsque j’étais de ce monde et que je me croyais vivant, alors que j’étais mort à l’intérieur. James me manquait. La solitude me pesait.

Danser nu, sur le toit de la voiture, le soir, avec la musique crachée depuis les enceintes mal branchées, me réjouissait. Je pouvais sauter, bouger, de la manière la plus ridicule possible sans souffrir du regard, du jugement.

Tout ce que j’avais toujours fait, jusque là, relevait d’une importance outrancière. Pourtant, j’étais léger mais j’avais été forcé de tout prendre au tragique, de tout considérer comme grave. Je parlais sans réfléchir quand j’étais moi. Je faisais de l’humour. Je n’avais pas à me comporter comme un intellectuel ou comme un cadre dynamique mais il avait fallu que je devienne ça, que je sois ça, pour rester dans les bonnes grâces. Aujourd’hui, je pouvais parler sans regarder autour, je pouvais sortir sans rendre de comptes, je pouvais vivre sans devoir présenter des excuses. J’avais pitié de celui que j’étais et je le haïssais aussi mais il était mort et je n’avais pas envie d’avoir de sentiments négatifs vis à vis d’un mort. J’étais moi et plus un autre.  Et je le devais à James.

A force de vent, de sel, de soleil, ma peau s’était burinée et, durant quelques jours, elle tomba même en lambeaux. James disait que je faisais enfin ma mue mais je l’arrachais autant que je le pouvais pour accélérer ce fameux processus. J’avais souvent utilisé des expressions toutes faites mais, à ce moment là, je changeais vraiment de peau et je compris alors que ces expressions n’avaient de sens que lorsqu’on les éprouvait réellement. C’est seulement quand on a ressenti les choses qu’on peut les enseigner. Vivre les choses permettait de les comprendre. Et c’est là que je compris que je devenais moi et que je tuais l’artificiel. J’ai continué ma route, j’ai provoqué des conflits que j’avais cherchés mais je n’avais rien fait à ma façon. J’avais toujours fait comme on m’avait dit de faire et je laissais cette peau brulée derrière moi. J’avais supplié que les gens restent près de moi, par peur de l’abandon, alors que leur départ s’avérait un soulagement. Je ne m’écoutais pas, je me précipitais sur ce qui me semblait valable, sur l’instant, mais qui me détruisait au lieu de m’élever. Au moins, cette dernière histoire fut le point final de ma comédie des erreurs. De ce livre où j’avais consigné toutes mes contradictions, tous mes torts, toutes mes peurs qui étaient gravés en moi, j’avais enfin le dernier chapitre, la dernière scène. Dans tout ce parcours, j’avais mené des combats qui n’étaient même pas les miens et même, j’en avais gagné quelques uns mais je laissais trop de moi dans chaque lutte. Trop souvent, j’avais laissé le dessin de mon corps sur des draps dans lesquels je n’aurais pas dû être. Trop souvent, je m’étais trouvé nu alors que je ne savais même plus ce que j’avais dit pour me trouver là. Et le jour vint où il n’y eut plus de lever de soleil pour guider mon chemin d’erreurs, plus personne pour me sauver. C’était le point qu’il me fallait atteindre pour jeter ce livre et oublier tous ces discours inutiles. 

J’aurais dû sombrer, couler sans jamais reprendre mon souffle et elle m’avait repêché. Elle m’avait sauvé et elle était partie comme elle était venue. Sur un malentendu. Je regardais le monde de loin. Pas d’en haut, mais plutôt sur le côté, en marge, en marginal que j’étais devenu et que je devenais. Rien du confort moderne ne me manquait vraiment. Le besoin d’un vrai lit, d’une vraie douche, d’un vrai repas, d’une vraie histoire existait toujours mais il devenait flou, diffus, presque absent désormais. Je vivais au jour le jour et le reste de mes jours devenait vie. J’étais prêt à me construire enfin, ailleurs, loin, autrement, avec d’autres. Enfin.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (57) ou dialogue de l’auto fou

– Longtemps, j’ai cru que ce que je faisais, était utile. Je croyais que construire des passerelles, offrir et développer les compétences, aiguiser le sens critique, ça avait du sens. Longtemps, j’ai cru, même, que c’était essentiel, vital. Une sorte de salubrité publique. Il fallait que la jeunesse de ce pays soit capable d’évoluer dans le monde, de faire évoluer le monde… Il le fallait.
Alors, chaque matin, je prenais mon bâton de pèlerin et j’allais prêcher la bonne parole, construite par d’autres.
Evidemment, je pensais que j’étais libre de mes actes et que je pouvais diffuser mes convictions, en même temps que mes savoirs. Je pouvais éviter de contaminer les jeunes têtes blondes par la télé et les discours convenus, en proposant autre chose que cette voix de la doxa. Je pouvais me permettre d’être rebelle, dans l’antre même du conformisme. C’est en tout cas ce que je croyais.
Je pouvais être respectée parce qu’il ne serait jamais venu à la tête de la plupart, de se révolter contre l’autorité et les quelques rebelles qui s’y essayaient, étaient vite remis dans le droit chemin, par des sanctions inadaptées. Ils n’étaient majoritairement pas encore prêts, pas déjà, à défier ou même remettre en cause les fondations et j’étais l’autorité et j’étais le représentant des fondations. J’avais même choisi cette voix parce que je la trouvais utile, nécessaire, importante. Fiat lux. Tout n’était qu’illusion.
Peu de choses restaient de nos passages. La très grande majorité oubliait nos noms au bout de quelques mois. Alors, évidemment, le contenu de nos propos disparaissait encore plus vite pour la très grande majorité. Nous n’étions que des passages et nous n’avions rien de passages mémorables. Seulement pour quelques égarés déjà totalement formatés, nous représentions un phare, ou une lampe de poche quand même.
C’est ainsi que je me levais, ce jour là. J’étais décidée à reprendre les choses en main, à faire quelque chose qui, vraiment, voulait encore dire quelque chose. Les possibilités restent faibles, finalement, quand tu ne sais rien faire… à l’exception d’accepter les règles iniques. C’est un préalable mais ça n’est pas suffisant pour changer de vie et c’est même totalement contre productif pour donner du sens.
Il fallait que je trouve du sens pour en donner. Et ce que je faisais n’avait plus de sens depuis trop longtemps, déjà. En réalité, j’ai eu le même défaut que toi face à l’amour. J’y ai cru.
Toi, tu as cru en l’amour, moi j’ai cru que je pouvais changer les choses avec mon travail. Aujourd’hui, on voit le résultat.
Alors avec le temps, j’étais devenue la caricature de moi même. Prompte à écouter les chanteurs pour bobos qui mélangent poésie et riffs de guitare pathétiques en m’exclamant, du haut de mon savoir de sachant, que c’est merveilleux, que c’est génial. Alors que c’est inaudible.
Lire les textes conseillés par une pseudo élite, qui s’éclate à décrire le monde des pauvres, des battus, des souffrants parce que c’est toujours mignon de s’apitoyer sur les petits. Ma vie, c’était ça.
France culture et ses dogmes du bon goût, des chanteurs français à cheveux longs, dont personne ne comprend les textes, des écrivains de Saint Germain des près qui dissertent sur le sexe des anges et la difficulté de vivre en cité et surtout, mon chat sur les genoux ou à mes côtés, à ronronner et digérer sa pitance équivalente à un mois de salaire d’un enfant congolais comme tu aimes à le signaler.
Les soirées faussement mondaines, les émissions « must see », les conférences essentielles et le tout, dans la norme, dans le bon, dans ce qu’il faut aimer, ce qu’il faut voir, ce qu’il faut écouter. Etre, celle qu’il faut être. Préférer le superflu à l’essentiel.
La petite fonctionnaire, bien dans le moule, bien dans le cadre, qui discute de manière accorte avec ses collègues, de ce qu’il faut savoir. J’étais devenue le stéréotype de ce que tout le monde déteste, même les gens qui sont ça. Le conformisme absolu, avec de grands et beaux discours sur tout, et une vie réglée comme sur du papier à musique. J’écoutais ce qu’il fallait écouter, je voyais ce qu’il fallait voir, j’achetais ce qu’il fallait acheter, les vacances décidées des mois à l’avance et l’essentiel des sentiments pour mon chat.
Il ne faut surtout pas donner d’amour dans cette configuration. Faire croire qu’on aime pour obtenir ce que l’on souhaite, selon les jours mais surtout, ne pas s’impliquer, au risque de perdre le lien avec l’élite.
J’étais ce type de prof. Appréciée des élèves parce que pleine de bons sentiments, de bienveillance et d’empathie. Tous ces mots valise utilisés, en toute circonstance, et qui permettent de noyer la pensée dans du vide.
– Ouais en fait, t’étais une connasse quoi
– J’étais la prof par excellence, en hurlant partout et à qui voulait bien l’entendre, que j’étais différente et que je n’étais pas comme les autres. Et, évidemment, quand un vrai marginal apparaissait, un vrai mec à part, il me le fallait pour que je puisse le détruire et le remettre dans la norme. J’étais la normative. Je faisais croire que j’étais différente, alors que j’étais le summum du conformisme, en jouant celle qui était différente.
– Limite salope en fait… Tu fais croire que tu as des sentiments pour obtenir ce dont tu as besoin et dès que tu as ce que tu voulais, tu dégages… Je vois bien l’idée.
– C’est comme ça que ça fonctionne.
– C’est comme ça que ça fonctionne dans le monde des méprisés. Vous voulez être aimés alors que vous faites tout ce qu’il faut pour être méprisé. C’est votre seule réussite. Les gens vous méprisent parce que votre supériorité ne repose que sur du sable, du vent. Vous voulez qu’on vous aime, vous êtes détestables. Vous jouez à être une élite, vous jouez aux sentiments, vous jouez mais comme dans tous les jeux, il y a des règles. Vous ne savez rien du monde, rien de la vie, si ce n’est ce que d’autres ont construit, comme imaginaire, pour vous et vous voulez enseigner cette non connaissance au reste du monde. C’est d’une prétention, en fait, hallucinante. Vous n’êtes sortis de votre bulle de parisianisme, même en province, uniquement pour traverser la rue et prendre des photos des pauvres, mais vous voulez donner des leçons. Le pire, ce sont ceux qui viennent du monde des pauvres et qui se retrouvent, souvent par hasard, dans ce monde élitiste, élitaire. Le fait d’avoir vécu en cité ou d’avoir bosser, quelques mois, dans le vrai monde, serait un passeport infaillible pour expliquer ce que c’est, que d’être un vrai humain. Alors qu’on s’en fout. Un vrai humain, c’est par ce qu’il a dans le cœur qu’on le juge et pas parce qu’il a fait caissière en supermarché, pendant les vacances d’été, en prenant le RER, tous les jours. Je suis sûr qu’il y a même des profs qui sont humains mais, dans ce cas, ils ne restent pas ou ils finissent en burn out, ou pire. Tu peux pas être humain et prof, selon moi, parce que si tu es humain, tu as des sentiments et si tu as des sentiments, tu ne peux pas rester dans cet univers là. On a l’impression que vous détestez tout le monde mais vous voudriez que tout le monde vous aime.
Etre aimé, ça nécessite d’aimer en retour, sinon ça s’appelle de la manipulation ou de l’égoïsme. Le résultat, c’est que vous finissez seuls, avec vos chats et vos musiques expérimentales dégueulasses. C’est un choix. Le problème, c’est que c’est votre choix et que vous nous le faites payer. Ce sont toujours les gens simples et honnêtes qui paient pour les crapules.
– Tu caricatures et généralises vachement là…
– Ouais… Moi aussi, je peux être aussi con qu’un bobo qui écoute des chevelus hipster, en lisant le dernier économiste sociologue philosophe à la mode, en caressant la tète de mon chat. C’est tellement facile que, même moi, je peux le faire, tu vois.
– T’es au moins aussi connard que je l’étais.
– Je le suis beaucoup plus et j’en suis fier. La vraie différence, c’est que moi, c’est naturel. Je n’ai pas besoin de me forcer pour être ridicule.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (56) ou dialogue de l’auto fou

– Et merde… Y en a marre d’être moi. Même quand tout va bien comme là, en ce moment, et même très bien, il faut quand même que je pense et que je me demande quelle prochaine merde va me tomber sur le coin de la gueule. Ça m’épuise en fait. Question d’habitude, je crois. T’es libéré, t’es dégagé des contraintes, tu respires, t’es zen, t’es vraiment bien et pourtant, en arrière plan, toujours, de manière insidieuse et permanente, cette question: c’est quand que ça déconne… Je vais me reprendre un café en baillant moi, tiens…