Pensées et discussion à l’aire de l’autoroute (59) ou dialogue de l’auto fou

 

 

La pluie tombait sur son visage. Elle avait levé les yeux vers cette immensité grise et laissait l’eau ruisseler le long de son visage et de son corps. Ses cheveux tombait en vagues poivre et sel sur ses épaules. Elle pensait que finalement, en réalité, il n’y avait pas de problème à être elle. Jouer le rôle de petite fille modèle, d’employée modèle, de citoyenne modèle, d’amante modèle, d’exemple de femme combative, volontaire, cultivée, intelligente l’avait épuisé. Elle se souvint de ses collègues. De toutes ces femmes aux passions tristes et sans but, sans projet autre que d’atteindre les prochaines vacances. Elle se souvenait de toutes ces heures perdues à corriger des copies sans intérêt, à concevoir des cours dont tout le monde se fout, à choyer et préserver les susceptibilités et à croire aux discours de réussite d’une hiérarchie incompétente. Elle se souvenait de ses livres qu’elle avait lus parce qu’il fallait, de ces disques qu’elle avait écoutés parce qu’elle devait, de tout ce qu’elle avait fait pour être la représentante ultime du monde des morts, des décalés, des déconnectés.

Elle avait atteint des sommets dans sa quête. Reconnue par ses pairs, aimée de sa hiérarchie, appréciée par les élèves. Pourtant, elle n’était que ce que tout le monde attendait d’elle. Sans surprise, sans aspérité, prévisible… Triste dans sa routine. Elle avait voulu imposer sa routine, son monde, à toutes les personnes qui l’entouraient, surtout aux hommes. Il fallait qu’ils marchent à son pas, qu’ils soient ce qu’elle avait décidé qu’ils seraient. Et puis, quand elle en avait assez, quand enfin ils étaient les toutous qu’elle avait voulu, elle les jetait comme la caricature des femmes modernes. Elle se souvenait de tous ces sourires forcés, de tous ces compromis, de tous ces déjeuners avec des personnes qu’elle n’aimait pas, de toutes ces concessions quotidiennes pour être le modèle, l’exemple et pour rester dans le cadre. Surtout, surtout, ne jamais sortir du cadre, pas de vagues.
Après tout ce que ces dernières semaines lui avait montré, elle en tirait la conclusion que c’était même bien d’être soi. Elle s’était découverte dans le dénuement, dans le simple fait de regarder le monde comme il ne va pas.

Aujourd’hui, elle pouvait rester sous la pluie et apprécier la fin de son passage. Elle se sentit fatiguée, lasse mais en paix. Une sorte de rédemption dans ce chemin, de purgation. Elle avait fabriqué tout au long de sa vie des cicatrices, des blessures, des traumatismes et pour boucler la boucle, pour finir en apothéose, elle avait redonné vie à un perdu, un détruit, un brisé. Elle avait fait sa bonne action, celle que, inconsciemment, elle attendait depuis toujours. Elle avait sauvé une vie, elle avait donné du sens à une de ses actions. C’était en tout cas la première fois qu’elle se sentait vraiment utile. Que ce sentiment résonnait en elle. Quelque part, elle pouvait maintenant partir soulagée.

Elle l’avait quitté, laissé sur une aire encore ivre de sa bouteille de la veille. Elle savait qu’il n’était pas sauvé, loin de là, mais elle avait fini sa mission. Elle lui avait montré que le passé n’était rien ou que même s’il valait quelque chose, il ne valait pas la peine qu’on s’attarde dessus. Il n’y avait pas de problèmes à être soi. Le vrai problème était d’être celui ou celle que l’autre voudrait. Il était devenu ça, elle avait fait ça toute cette vie et cette fois, elle avait refusé. Elle avait voulu le préserver, le laisser être lui et ce faisant, elle était devenue elle.

Elle se tenait droite, à côté de sa voiture qu’elle avait retrouvée. Elle avait fait en sorte qu’ils retournent sur cette petite aire au milieu de nulle part. Il n’y avait pas prêté attention, comme toujours. Elle avait prévu, organisé la chose, comme toujours. Elle avait profité de son sommeil, de son indifférence pour prendre la route et voir ailleurs si elle pourrait servir. Ce sentiment nouveau la transcendait. L’idée d’être utile changeait la perception du monde. Elle pouvait se tenir debout, à côté de sa voiture, sous la pluie diluvienne et ne plus se soucier de sa coupe de cheveux u de son apparence. Elle pouvait être elle enfin et cela n’avait plus de prix.

Pensées et discussions à l’aire de l’autoroute (58) ou dialogue de l’auto fou

 

Il fallait, à un moment, se dire que la vie avait un cours à reprendre. Même auprès de James, toutes les vérités n’étaient pas bonnes à dire. J’avais, peut être, tiré trop fort sur la corde. Toutes les paumées n’ont pas forcément un chat, certaines ont des chiens. En réalité, surtout, ces derniers mois m’avaient montré, m’avaient expliqué que je ne devais plus faire de compromis, que j’avais trop laissé passer d’étouffements de moi. Je n’avais jamais été aussi libre que ces derniers temps et pouvoir enfin exprimer clairement ce qui était une simple réalité ajoutait à cette libération. Je ne supportais plus cette hypocrisie ambiante, ces déjeuners avec des personnes dont on se moque toute l’année, ces soirées avec des gens qu’on n’aime pas, ces journées, entassés dans des pseudo open space, avec des personnes qui, au mieux, nous indiffèrent, au pire, nous pourrissent la vie. Je n’avais plus besoin de jouer au jeu d’appartenir à ce monde, de plaire à tous ces gens qui ne m’aimaient pas. Je n’avais plus qu’à devenir moi comme James me l’avait montré.

Depuis quelques jours, elle était partie. Elle avait rejoint son monde. C’est en tout cas la conclusion que je tirais de son absence. J’avais peut être été trop dur mais c’était le prix à payer. Je devais enfin être sincère pour devenir ce que je devais.

J’avais continué ma route, continué mon chemin, tracé la route. De villages en routes abandonnés, de parkings en bouteilles de whisky, j’avais continué d’arpenter mon nouveau monde. Je voyais enfin de nouveaux visages, de nouveaux sourires. Une vraie vie dont je m’étais privé trop longtemps. J’avais cédé aux sirènes qui me demandaient de ne pas être moi, d’être un autre, d’être selon les désirs et je pouvais désormais vivre autrement. Alors je suis parti loin, le plus loin possible de toutes mes erreurs et surtout loin de la plus grave de toute et plus je m’éloignais et plus je me sentais mieux de ne plus jamais la revoir.

Je marchais, je roulais. Le soleil m’avait noyé, la pluie m’avait rafraichi, la neige m’avait brulé mais je continuais. J’avais allumé des feux sur les plages à compter les vagues et dévorer les étoiles en fermant les yeux pour oublier que je marchais encore. Des jours entiers, dans chaque vague, je croyais voir son reflet. A travers chaque fenêtre, je voyais son corps mais les lumières des ports s’éloignaient de plus en plus jusqu’à ce qu’elles semblent si loin qu’elles n’étaient plus qu’un souvenir dans les neiges éternelles. Mon corps changeait moins vite que mon visage. La barbe poussait plus vite encore que les cheveux et je restais des jours entiers sur les plages, sur le capot de la voiture, sans dire un mot à personne. Plusieurs fois, j’aurais voulu qu’elle soit avec moi et puis, à force qu’elle m’oublie, je changeais encor d’endroits jusqu’à ne plus deviner les traits de son visage. Après tant de route, le point de départ semble tellement vague, tellement loin, tellement ailleurs alors que je ne savais même pas quel serait le point d’arrivée. 

Je continuais à longer les mers. Je continuais à suivre le soleil. Je continuais à me nourrir surtout de liquide. Je continuais à prendre mes bains profitant de l’eau encore chaude. Parfois, cette pensée venait. Il faudra trouver une façon de rester propre même quand le froid arrivera. Je profitais encore de la clémence des jours et de la douceur des nuits. Je ne savais que peu de choses de ce qui se jouait dans le monde des intégrés, de ceux qui se pensent importants. J’entendais parfois les mêmes plaintes qu’avant, lorsque j’étais de ce monde et que je me croyais vivant, alors que j’étais mort à l’intérieur. James me manquait. La solitude me pesait.

Danser nu, sur le toit de la voiture, le soir, avec la musique crachée depuis les enceintes mal branchées, me réjouissait. Je pouvais sauter, bouger, de la manière la plus ridicule possible sans souffrir du regard, du jugement.

Tout ce que j’avais toujours fait, jusque là, relevait d’une importance outrancière. Pourtant, j’étais léger mais j’avais été forcé de tout prendre au tragique, de tout considérer comme grave. Je parlais sans réfléchir quand j’étais moi. Je faisais de l’humour. Je n’avais pas à me comporter comme un intellectuel ou comme un cadre dynamique mais il avait fallu que je devienne ça, que je sois ça, pour rester dans les bonnes grâces. Aujourd’hui, je pouvais parler sans regarder autour, je pouvais sortir sans rendre de comptes, je pouvais vivre sans devoir présenter des excuses. J’avais pitié de celui que j’étais et je le haïssais aussi mais il était mort et je n’avais pas envie d’avoir de sentiments négatifs vis à vis d’un mort. J’étais moi et plus un autre.  Et je le devais à James.

A force de vent, de sel, de soleil, ma peau s’était burinée et, durant quelques jours, elle tomba même en lambeaux. James disait que je faisais enfin ma mue mais je l’arrachais autant que je le pouvais pour accélérer ce fameux processus. J’avais souvent utilisé des expressions toutes faites mais, à ce moment là, je changeais vraiment de peau et je compris alors que ces expressions n’avaient de sens que lorsqu’on les éprouvait réellement. C’est seulement quand on a ressenti les choses qu’on peut les enseigner. Vivre les choses permettait de les comprendre. Et c’est là que je compris que je devenais moi et que je tuais l’artificiel. J’ai continué ma route, j’ai provoqué des conflits que j’avais cherchés mais je n’avais rien fait à ma façon. J’avais toujours fait comme on m’avait dit de faire et je laissais cette peau brulée derrière moi. J’avais supplié que les gens restent près de moi, par peur de l’abandon, alors que leur départ s’avérait un soulagement. Je ne m’écoutais pas, je me précipitais sur ce qui me semblait valable, sur l’instant, mais qui me détruisait au lieu de m’élever. Au moins, cette dernière histoire fut le point final de ma comédie des erreurs. De ce livre où j’avais consigné toutes mes contradictions, tous mes torts, toutes mes peurs qui étaient gravés en moi, j’avais enfin le dernier chapitre, la dernière scène. Dans tout ce parcours, j’avais mené des combats qui n’étaient même pas les miens et même, j’en avais gagné quelques uns mais je laissais trop de moi dans chaque lutte. Trop souvent, j’avais laissé le dessin de mon corps sur des draps dans lesquels je n’aurais pas dû être. Trop souvent, je m’étais trouvé nu alors que je ne savais même plus ce que j’avais dit pour me trouver là. Et le jour vint où il n’y eut plus de lever de soleil pour guider mon chemin d’erreurs, plus personne pour me sauver. C’était le point qu’il me fallait atteindre pour jeter ce livre et oublier tous ces discours inutiles. 

J’aurais dû sombrer, couler sans jamais reprendre mon souffle et elle m’avait repêché. Elle m’avait sauvé et elle était partie comme elle était venue. Sur un malentendu. Je regardais le monde de loin. Pas d’en haut, mais plutôt sur le côté, en marge, en marginal que j’étais devenu et que je devenais. Rien du confort moderne ne me manquait vraiment. Le besoin d’un vrai lit, d’une vraie douche, d’un vrai repas, d’une vraie histoire existait toujours mais il devenait flou, diffus, presque absent désormais. Je vivais au jour le jour et le reste de mes jours devenait vie. J’étais prêt à me construire enfin, ailleurs, loin, autrement, avec d’autres. Enfin.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (57) ou dialogue de l’auto fou

– Longtemps, j’ai cru que ce que je faisais, était utile. Je croyais que construire des passerelles, offrir et développer les compétences, aiguiser le sens critique, ça avait du sens. Longtemps, j’ai cru, même, que c’était essentiel, vital. Une sorte de salubrité publique. Il fallait que la jeunesse de ce pays soit capable d’évoluer dans le monde, de faire évoluer le monde… Il le fallait.
Alors, chaque matin, je prenais mon bâton de pèlerin et j’allais prêcher la bonne parole, construite par d’autres.
Evidemment, je pensais que j’étais libre de mes actes et que je pouvais diffuser mes convictions, en même temps que mes savoirs. Je pouvais éviter de contaminer les jeunes têtes blondes par la télé et les discours convenus, en proposant autre chose que cette voix de la doxa. Je pouvais me permettre d’être rebelle, dans l’antre même du conformisme. C’est en tout cas ce que je croyais.
Je pouvais être respectée parce qu’il ne serait jamais venu à la tête de la plupart, de se révolter contre l’autorité et les quelques rebelles qui s’y essayaient, étaient vite remis dans le droit chemin, par des sanctions inadaptées. Ils n’étaient majoritairement pas encore prêts, pas déjà, à défier ou même remettre en cause les fondations et j’étais l’autorité et j’étais le représentant des fondations. J’avais même choisi cette voix parce que je la trouvais utile, nécessaire, importante. Fiat lux. Tout n’était qu’illusion.
Peu de choses restaient de nos passages. La très grande majorité oubliait nos noms au bout de quelques mois. Alors, évidemment, le contenu de nos propos disparaissait encore plus vite pour la très grande majorité. Nous n’étions que des passages et nous n’avions rien de passages mémorables. Seulement pour quelques égarés déjà totalement formatés, nous représentions un phare, ou une lampe de poche quand même.
C’est ainsi que je me levais, ce jour là. J’étais décidée à reprendre les choses en main, à faire quelque chose qui, vraiment, voulait encore dire quelque chose. Les possibilités restent faibles, finalement, quand tu ne sais rien faire… à l’exception d’accepter les règles iniques. C’est un préalable mais ça n’est pas suffisant pour changer de vie et c’est même totalement contre productif pour donner du sens.
Il fallait que je trouve du sens pour en donner. Et ce que je faisais n’avait plus de sens depuis trop longtemps, déjà. En réalité, j’ai eu le même défaut que toi face à l’amour. J’y ai cru.
Toi, tu as cru en l’amour, moi j’ai cru que je pouvais changer les choses avec mon travail. Aujourd’hui, on voit le résultat.
Alors avec le temps, j’étais devenue la caricature de moi même. Prompte à écouter les chanteurs pour bobos qui mélangent poésie et riffs de guitare pathétiques en m’exclamant, du haut de mon savoir de sachant, que c’est merveilleux, que c’est génial. Alors que c’est inaudible.
Lire les textes conseillés par une pseudo élite, qui s’éclate à décrire le monde des pauvres, des battus, des souffrants parce que c’est toujours mignon de s’apitoyer sur les petits. Ma vie, c’était ça.
France culture et ses dogmes du bon goût, des chanteurs français à cheveux longs, dont personne ne comprend les textes, des écrivains de Saint Germain des près qui dissertent sur le sexe des anges et la difficulté de vivre en cité et surtout, mon chat sur les genoux ou à mes côtés, à ronronner et digérer sa pitance équivalente à un mois de salaire d’un enfant congolais comme tu aimes à le signaler.
Les soirées faussement mondaines, les émissions « must see », les conférences essentielles et le tout, dans la norme, dans le bon, dans ce qu’il faut aimer, ce qu’il faut voir, ce qu’il faut écouter. Etre, celle qu’il faut être. Préférer le superflu à l’essentiel.
La petite fonctionnaire, bien dans le moule, bien dans le cadre, qui discute de manière accorte avec ses collègues, de ce qu’il faut savoir. J’étais devenue le stéréotype de ce que tout le monde déteste, même les gens qui sont ça. Le conformisme absolu, avec de grands et beaux discours sur tout, et une vie réglée comme sur du papier à musique. J’écoutais ce qu’il fallait écouter, je voyais ce qu’il fallait voir, j’achetais ce qu’il fallait acheter, les vacances décidées des mois à l’avance et l’essentiel des sentiments pour mon chat.
Il ne faut surtout pas donner d’amour dans cette configuration. Faire croire qu’on aime pour obtenir ce que l’on souhaite, selon les jours mais surtout, ne pas s’impliquer, au risque de perdre le lien avec l’élite.
J’étais ce type de prof. Appréciée des élèves parce que pleine de bons sentiments, de bienveillance et d’empathie. Tous ces mots valise utilisés, en toute circonstance, et qui permettent de noyer la pensée dans du vide.
– Ouais en fait, t’étais une connasse quoi
– J’étais la prof par excellence, en hurlant partout et à qui voulait bien l’entendre, que j’étais différente et que je n’étais pas comme les autres. Et, évidemment, quand un vrai marginal apparaissait, un vrai mec à part, il me le fallait pour que je puisse le détruire et le remettre dans la norme. J’étais la normative. Je faisais croire que j’étais différente, alors que j’étais le summum du conformisme, en jouant celle qui était différente.
– Limite salope en fait… Tu fais croire que tu as des sentiments pour obtenir ce dont tu as besoin et dès que tu as ce que tu voulais, tu dégages… Je vois bien l’idée.
– C’est comme ça que ça fonctionne.
– C’est comme ça que ça fonctionne dans le monde des méprisés. Vous voulez être aimés alors que vous faites tout ce qu’il faut pour être méprisé. C’est votre seule réussite. Les gens vous méprisent parce que votre supériorité ne repose que sur du sable, du vent. Vous voulez qu’on vous aime, vous êtes détestables. Vous jouez à être une élite, vous jouez aux sentiments, vous jouez mais comme dans tous les jeux, il y a des règles. Vous ne savez rien du monde, rien de la vie, si ce n’est ce que d’autres ont construit, comme imaginaire, pour vous et vous voulez enseigner cette non connaissance au reste du monde. C’est d’une prétention, en fait, hallucinante. Vous n’êtes sortis de votre bulle de parisianisme, même en province, uniquement pour traverser la rue et prendre des photos des pauvres, mais vous voulez donner des leçons. Le pire, ce sont ceux qui viennent du monde des pauvres et qui se retrouvent, souvent par hasard, dans ce monde élitiste, élitaire. Le fait d’avoir vécu en cité ou d’avoir bosser, quelques mois, dans le vrai monde, serait un passeport infaillible pour expliquer ce que c’est, que d’être un vrai humain. Alors qu’on s’en fout. Un vrai humain, c’est par ce qu’il a dans le cœur qu’on le juge et pas parce qu’il a fait caissière en supermarché, pendant les vacances d’été, en prenant le RER, tous les jours. Je suis sûr qu’il y a même des profs qui sont humains mais, dans ce cas, ils ne restent pas ou ils finissent en burn out, ou pire. Tu peux pas être humain et prof, selon moi, parce que si tu es humain, tu as des sentiments et si tu as des sentiments, tu ne peux pas rester dans cet univers là. On a l’impression que vous détestez tout le monde mais vous voudriez que tout le monde vous aime.
Etre aimé, ça nécessite d’aimer en retour, sinon ça s’appelle de la manipulation ou de l’égoïsme. Le résultat, c’est que vous finissez seuls, avec vos chats et vos musiques expérimentales dégueulasses. C’est un choix. Le problème, c’est que c’est votre choix et que vous nous le faites payer. Ce sont toujours les gens simples et honnêtes qui paient pour les crapules.
– Tu caricatures et généralises vachement là…
– Ouais… Moi aussi, je peux être aussi con qu’un bobo qui écoute des chevelus hipster, en lisant le dernier économiste sociologue philosophe à la mode, en caressant la tète de mon chat. C’est tellement facile que, même moi, je peux le faire, tu vois.
– T’es au moins aussi connard que je l’étais.
– Je le suis beaucoup plus et j’en suis fier. La vraie différence, c’est que moi, c’est naturel. Je n’ai pas besoin de me forcer pour être ridicule.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (56) ou dialogue de l’auto fou

– Et merde… Y en a marre d’être moi. Même quand tout va bien comme là, en ce moment, et même très bien, il faut quand même que je pense et que je me demande quelle prochaine merde va me tomber sur le coin de la gueule. Ça m’épuise en fait. Question d’habitude, je crois. T’es libéré, t’es dégagé des contraintes, tu respires, t’es zen, t’es vraiment bien et pourtant, en arrière plan, toujours, de manière insidieuse et permanente, cette question: c’est quand que ça déconne… Je vais me reprendre un café en baillant moi, tiens…

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (55) ou dialogue de l’auto fou

Les arbres défilaient à toute allure de part et d’autre de la voiture lancée à la poursuite du rien. Elle roulait vite et sans raison. Juste l’ivresse que procure la vitesse, juste l’impunité que notre statut de perdus pour la société nous accordait désormais. Elle s’était mise en tête de prendre des photos de ce que nous traversions. Mon portable surchauffait à force de prises de vue mais puisque c’était le prix pour la voir sourire alors, il en valait la peine. Elle voulait prendre des photos de tout ce qu’elle voyait pour immortaliser cette descente aux enfers. Je ne savais pas de quoi le futur serait fait et, sans doute qu’elle l’ignorait encore plus que moi. Elle cherchait quelque part l’échelle qui l’emmènerait droit aux étoiles. Elle voulait toucher du doigt un monde inconnu mais ne rien perdre de celui qui nous détruisait à petit feu. Je noircissais des pages d’un récit que personne ne lirait jamais, elle capturait les images de lieux dont nous avions oubliés les noms avant même de les quitter. Nous avions cette impression de faire des choses que personne n’avait jamais faites avant nous. C’était notre façon de se dire que nous étions encore vivants, encore forts, toujours debout. En réalité, nous étions, chacun à notre façon, des puzzles. Un amas de pièces éparses, jetées au gré de vents contraires. Un amas finalement inutile puisqu’il y manquait une pièce. Pas nécessairement une pièce essentielle, juste une pièce qui permettrait de finir le puzzle, de construire l’image et c’est en cela qu’elle devenait essentielle. Même cette pièce, en haut à droite, qui n’est qu’un millième d’un ciel immaculé faisait que l’œuvre demeurait inachevée, éternellement.

Depuis un moment, j’avais l’impression de vivre dans un monde où, tout le monde parlait sans cesse autour de moi, des langues que je ne comprenais pas, des mots que je ne connaissais pas, des sourires qui n’étaient pas de mon monde, des regards qui ne m’étaient plus adressés. L’impression d’aller dans des endroits que je connaissais déjà, mais que je ne reconnaissais pas. Des visages, des humeurs que je savais mais qui me semblaient totalement étrangers. Un monde nouveau, superposé à mes habitudes. Je ne savais pas où nous allions mais j’avais l’impression d’y être déjà allé tant de fois, de parler à tant de gens qui ne m’écoutaient déjà pas auparavant. Tout changeait mais restait similaire. Tout se confondait dans un univers inconnu mais qui n’avait plus de sens. 

Les villes se succédaient. Les aires de nationale remplaçaient les aires de nationale. Tant de gens croisés et que je ne reverrais jamais et qui pourtant, marquaient mon parcours. Et James qui restait là, malgré tout, malgré moi. Elle était l’incarnation même de l’impossibilité. La femme qui ne partait pas, qui ne quittait pas, qui ne lâchait pas. Celle qui restait parce que les mots avaient un sens, parce que les regards avaient une histoire, parce que le cœur, ça comptait, au delà de ce que l’on voulait croire. Alors, elle prenait des photos de tout, de moi, du monde, du reste. Des marques, des empreintes du monde qui s’effondre. J’avais beau me sentir perdu, incomplet, cassé, il restait quand même des choses qui tenaient debout. Elle prenait les photos de ce qu’elle voyait et de ce que je voulais voir et reprenait la route, encore plus vite, encore plus fort. Et je voulais toujours parler et je continuais de raconter des histoires d’errance dans le désert parce que nous n’avions plus le temps, je n’avais plus de compromis à faire, je pouvais enfin vivre. J’avais fait tant d’erreurs à vouloir entrer dans les cases construites par d’autres qu’enfin, je pouvais me laisser aller à vivre. 

Les étoiles brillaient au dessus de nous, sans cesse. Nous roulions de nuit, dormions le jour dans les enclaves perdues que la route nous offrait, des chemins de traverse, des impasses, des allégories. Les routes n’étaient que les raccourcis de nos existences. Des routes cassées, dénudées, des crevasses profondes, sèches, des lignes mal dessinées, des courbes sinueuses, du bitume collant en raison de la chaleur et brûlant par le soleil de minuit. Des chaussées rendues glissantes par la pluie. Et la lune nous donnait le chemin à suivre vers ce nulle part. Personne ne nous attendait plus. Personne ne nous voulait plus. Et pourtant, je voulais que James me dise tout ce qu’elle savait, tout ce qu’elle voulait, tout ce qui se trouvait de l’autre côté de la lune et, en silence, elle me répondait. 

Les kilomètres s’empilaient sur le compteur. Il fallait bouger loin, tous les deux jours, pour ne pas trop se faire repérer. Il ne fallait pas d’habitude. Notre seule contrainte résidait en un point d’eau, au moins, pour boire. Le vol permettait d’améliorer l’ordinaire mais nous n’étions pas des spécialistes et cela nous obligeait à nous éclipser rapidement. Je réussissais à trouver l’alcool qui me permettait de survivre. Je n’aimais pas l’alcool mais il y a tellement de choses que je n’aimais pas que j’avais supporté jusqu’ici, que je n’étais plus à une contradiction près. J’avais voulu suivre la mer aussi longtemps que possible. Longer les côtes. Eviter de rentrer dans les terres, afin de conserver la musique des vagues et la fraîcheur des vents marins. Je courrais après le soleil pour oublier les régions pluvieuses qui n’étaient plus que des lieux maudits. Finalement, cette vie me convenait plus ou moins. Je n’attendais plus grand chose de moi et encore moins des autres. Je n’avais rien de particulier à offrir et je n’avais plus envie de recevoir. L’impression que recevoir coûtait trop cher et demandait trop. Je ne devais plus rien à personne puisque je n’avais plus rien. Ni à gagner, ni à perdre. Peut être qu’il m’aurait fallu mourir finalement, mais personne ne l’aurait su, même pas moi. Alors, je restais. Il y avait quelque part, quelque chose qui m’appelait et tant que James restait sur mes pas, je me devais de la tenir. Elle allait sans doute beaucoup plus mal que moi mais le jeu était de lui faire croire qu’elle allait bien, pour ne pas qu’elle sombrât. Elle allait bien plus mal que moi, tout le monde allait plus mal que moi. J’étais libre, débarrassé de toutes les contraintes, j’étais en stand by d’une vie rêvée mais si elle ne venait pas, je ne perdrais rien. J’avais trop longtemps envisagé une vie qui n’était pas la mienne pour me sentir floué de ne pas rendre de comptes, de ne pas avoir de devoirs, de ne pas me sentir obligé. Je ne manquais à personne et personne ne pensait à moi et ça devenait une liberté. Le piège de l’autre devenait une arme que je connaissais et que je m’efforçais d’éviter. L’autre devenait mon ennemi puisqu’il ne faisait que me détruire et les stationnements courts me permettaient de ne pas tomber dans le piège à nouveau. Pas le temps de faire des rencontres, pas le temps de nouer des liens, pas le temps de s’attendrir. Manquer de temps, c’était la clé. 

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (54) ou dialogue de l’auto fou

 

Et puis, après tout, il fallait me résoudre à avancer et à poursuivre la route. La mienne. Celle qu’on m’avait laissée, même si elle ne me convenait pas. J’avais d’autres rêves, d’autres envies que d’être posé sur le capot d’une voiture en ruine. Tout ne se passe pas toujours comme on l’aurait voulu. Rien ne se passait jamais comme je le voulais. C’était une habitude à prendre. Un travers qu’il fallait toujours prendre en compte et sur lequel il ne fallait jamais avoir la moindre hésitation. 

Et puis, après tout, chercher l’amour ou un dérivé quelconque de ça dans des lits et des banquettes arrières de voitures cabossées ne m’avait pas apporté grand chose de positif. A force de chercher des souvenirs positifs ou valables, j’avais refait le papier peint de mon grenier. Je ne gardais rien de mémorable. Je venais de comprendre que je sortais plus vite de la mémoire de mes partenaires que je ne mettais de temps à y entrer. Je comprenais enfin que je ne laissais pas de traces. Même de mon vivant, j’étais un fantôme. 

Et puis après tout, en fouillant dans les méandres obscurs de ma mémoire, je n’avais trouvé, jusqu’ici, que des aventures sans lendemain, des histoires sans sens, des simulacres de passions dépassionnées, des obligations de partage sans tatouages. Elles vivaient sereinement et tranquillement, ce que je vivais comme un déchirement. Des dizaines de visages qui ne se souvenaient même plus de mon nom et pour qui je n’étais, en réalité, qu’une ombre dans la nuit, un vide dans le néant. Cette catastrophe, qui finalement n’en était plus une, m’avait simplement fait comprendre qu’il me fallait revoir mes ambitions à la baisse. Les semblants d’amour, les déclarations ou les sentiments exacerbés ne faisaient pas partie de mon monde. Les voyages entre les lits étrangers, les portes cochères, les parkings des anges seraient mon quotidien désormais. Les envies d’éternité, des contes littéraires, se mourraient en même temps que les illusions perdues. 

Et puis après tout, longtemps, j’avais cherché celle qui pourrait remplir les espaces vides de mon cœur . J’avais cherché, j’avais cru et finalement, elles n’avaient que creuser davantage les trous, les manques, les cicatrices. C’en était terminé de cette quête. La prise de conscience était violente, brutale, blessante même, mais je n’étais pas équipé pour les amours cinématographiques, littéraires, poétiques. J’étais à peine équipé pour passer la nuit. Il me manquait trop de choses pour être davantage qu’un passant dans des vies mornes. Cela n’était plus blessant. Je voulais être inoubliable à chaque fois, et j’étais oublié en permanence. Cela n’était plus grave. J’avais cru à ce qu’on m’avait fait croire, des sentiments, des éternités, des lendemains qui chantent. Je n’étais que le personnage secondaire d’un mauvais film, français, d’aujourd’hui. 

Et puis, après tout, il était normal qu’à force de vouloir être un héros, je ne sois qu’un personnage oublié, au fond de la taverne, saoul, d’alcool et de coups. Je n’avais jamais réussi à me faire aimer et, le moment était venu de se dire que ce n’était pas toujours la faute de l’autre, des autres mais que, probablement, je m’étais encore menti à moi même autant qu’on m’avait menti. 

Et puis, après tout, James n’était là que pour me renvoyer ma propre déchéance. Je n’étais rien pour personne, je n’avais rien à gagner ou à perdre, puisque tout était déjà perdu, je pouvais me laisser aller au tourisme. J’allais visiter de nouveaux cœurs qui ne m’aimeront pas plus que ceux d’avant mais j’y étais prêt désormais. Je ne cherchais plus l’absolu, il était mort en même temps que cette énième bouteille de whisky frelaté qui gisait sur la moquette immonde. J’étais devenu l’intrus dans les vies de celles que j’aurais voulu aimer et je serai l’intrus de toutes celles que j’allais croiser. Je ne peux pas me faire aimer alors j’accepte l’augure de n’être qu’un passant sans mémoire ni souvenirs. 

Et puis, après tout, celles que j’avais voulues, m’avaient vite oublié, parfois même alors que j’étais là, alors il n’y aurait pas de changements. Voyageur sans bagage, passant sans trace, héros sans mission. Je n’étais personne pour personne. Je n’avais pas été aimé, je n’avais pas marqué, j’avais cherché ça toute ma vie, j’avais échoué alors autant boire un coup et reprendre la route jusqu’au prochain arrêt. J’avais toujours cru exister parce que j’étais quelque chose dans le regard de l’autre, maintenant que je savais que je n’étais rien et que je n’avais jamais rien été, je pouvais me résoudre à n’être rien. 

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (53) ou dialogue de l’auto fou

 

– Par exemple, moi, ce qui me fait chier dans la littérature, ce sont les bouquins qui n’ont pas valeurs universelles. L’histoire d’un village paumé dans le Lubéron ou au fin fond du Cameroun, ça m’emmerde. Je veux lire des histoires qui se passent ici ou ailleurs sans que ce soit un problème. Il faut parler de sentiments qui touchent tout le monde. Enfin, ça, c’est ce que je pensais avant. Maintenant que je sais que certains n’ont pas de sentiments, que d’autres les cachent ou les feintent, je me dis que l’universel, c’est quand même super vague. A partir du moment où ça s’adresse seulement à une catégorie, ça me fait chier. De toute façon , l’humain me fait chier. Faut toujours un truc qui déconne. Après tout, le plus grand roman de l’histoire de la littérature, c’est la bible. Le reste n’est que réécriture plus ou moins talentueuse. 

– Par quel miracle te sens tu obligé de toujours tout gâcher, même le sublime? Ce qui compte, c’est l’histoire

– Ce qui compte, c’est comme dans la vie.. Les sentiments, les émotions.. Mais ça, les gens maintenant ne savent même plus ce que ça veut dire. Il faut du creux, du rapide, du mobile… Moi, je veux chialer, je veux aimer, être aimé. Que ça se bouscule dans l’estomac, que ça vibre, que ça tremble. Moi, je suis incapable de provoquer ça chez quelqu’un alors j’aimerais bien, au moins un peu, ressentir ça. J’ai pas droit à la magie des sentiments alors même si c’est du fake, je veux que ça existe un peu pour moi. 

– En gros, tu veux que l’art remplace la merde qu’est ta vie? 

– Ouais, ça ne serait pas si mal.

– Donc t’es un con, une merde et tu voudrais que les autres compensent tes nullités. 

– Bah ouais. Je vais devenir sublime alors que je suis une merde, faut être cohérent. Jusque là, je croyais que j’étais sublime dans les yeux de celle qui prétendait m’aimer. Maintenant, je sais que je n’étais même pas aimé, alors t’es gentille, mais si y a un moyen quelconque de remplir cette vie de merde, je vois pas pourquoi je devrais me priver. 

– Tu ferais mieux de te remplir de silence, ça t’évitera de dire des conneries.  

– Avant je prêtais des bouquins aux gens. Mais des vrais bouquins, hein. Des vrais trucs de littérature, super bien chiadés et tout ça. Et puis, je me suis aperçu que les gens préféraient lire des conneries sur les chats ou sur la plantation d’arbres nains en milieu hostile. Déjà les bouquins que tu prêtes, tu les revois rarement mais en plus, tu prêtes de vrais trucs et les gens ne les lisent pas alors je les laisse remplir leur vie avec des chats et des plantes grasses puisque c’est ce qu’ils veulent. 

– De toute façon, tu n’as plus de bouquins maintenant. 

– Raison de plus pour ne plus les prêter à des gens qui ne les lisent pas. 

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (52) ou dialogue de l’auto fou

J’avais toujours eu un sentiment particulier avec les gens qui se comportaient de manière humaine avec les chats et de manière animale avec les humains. Tous les discours qui visaient à valoriser les animaux, et plus particulièrement les chats, et qui abaissaient les humains, me semblaient symptomatiques de dérives tristes. C’est mignon une bestiole en général mais de là à devenir le centre d’une existence, il y a un univers qui me semblait opaque, creux, vide. Ce n’est pas que je n’aime pas les chats, c’est que je m’en fous et que je ne comprends même pas qu’il n’en soit pas de même pour tous. Evidemment, quand James me parla du manque de son chat plus que du reste,  me revint ce concept étrange qui consiste à avoir davantage d’empathie pour un animal que pour un sdf. Finalement, cela m’en disait davantage sur la personne.

– Conditionner ses vacances, ses rencontres, ses visites, ses journées selon les desideratas d’un animal dont on ne comprend rien et qui ne sert à rien, contrairement à une poule ou à une vache, ça  m’a toujours apparu étrange, déplacé, dérangeant même. Il en est de la liberté individuelle, certes, mais s’apitoyer sur le sort des chats et des chiens en Chine ou sur le bord des autoroutes, à en faire des campagnes et des attaques de boucheries, et ne même pas poser une pétition pour rappeler que les pouvoirs publics ont promis que les SDF n’existeraient plus, et se retrouver soi même, SDF parce qu’un chat est plus important qu’un humain, c’est une énigme. Tout cela est de toute façon, une énigme.

On pourrait se dire que les personnes qui préfèrent les animaux domestiques sont indifférentes au sort des humains et qu’un animal ne trahit jamais, ne déçoit jamais et tout ce type de discours, on pourrait… On pourrait se dire, au contraire, que les personnes capables de donner de l’amour à des humains et à des animaux, en même temps, seraient des personnes supérieurement sentimentales, capables d’aimer tous azimuts. On pourrait mais en fait, il n’en est rien.

Je vois des gens s’inquiéter pour la santé d’un animal. C’est bien. Et en même temps se montrer totalement indifférents aux catastrophes humaines quotidiennes. Evidemment, si les humains ont des problèmes, c’est leur faute et donc, la compassion est plutôt culpabilisation, alors que les animaux ne sont que des victimes. Indéniable. Toutefois, lorsqu’on considère le coût d’un animal…

– Tu me fais cette dissertation pourrie pour me dire que mon chat, tu t’en fous, en fait. 

– Que tout le monde devrait s’en foutre!!!! C’est un chat merde, ça va… 

– T’as jamais eu d’animaux, ça se voit… 

– J’ai jamais eu d’animaux mais ça fait six mois que je vis dans ma bagnole, sans avoir pris un vrai bain, ni fait un vrai repas. Alors les intoxications alimentaires, les pattes cassées, les ongles arrachés, je m’en balec… Et les personnes qui montrent davantage d’empathie envers les animaux qu’envers les humains ne m’évoquent que peu de respect… Pour ne pas dire aucun. Tu vois des photos d’animaux à adopter sur les réseaux, tu lis des récits enamourés et dégoulinants de mievritude sur les qualités incroyables de foutage de gueule du chat et sa capacité à ne rien foutre. Tu vois des commentaires dithyrambiques sur la beauté du poil, l’intelligence dans l’œil, la faculté à la sieste, les produits de vaccination, de nettoyage, de nutrition, de soins ou de divertissements alors que toi, tu as un kebab tous les deux jours, au mieux. Donc ouais, les pleureuses sur les chats me gonflent. Je les trouve pathétiques, tristes, en décalage et elles me font chier. 

– Si un jour, tu as un animal, tu comprendras mieux ce qu’on peut ressentir. L’amour, la tendresse qu’ils te donnent, n’existent nulle part ailleurs. 

– Je me fous d’être aimé par un chat! Tu veux que je fasse quoi de l’amour d’un chat! Je ne suis pas foutu d’avoir l’amour d’une nana, l’amour de mes gosses, même moi, je ne m’aime pas, alors un chat… qu’est ce que tu veux que ça me fasse? 

– T’as des gosses? 

– Et surement pas de chats!

– L’amour d’un chat, c’est entier, c’est exclusif… 

– Bah je vais me mettre en couple avec un chat alors… Super… 

– T’as des gosses? 

– J’avais… Une nana, un taf, une piaule… J’ai eu des trucs dans ma vie. Même un chat qui s’est suicidé, et quand je vois l’importance qu’on accorde aux bestioles et le mépris qu’on donne aux gens, je trouve ça normal finalement que ça aille mal dans le monde.

– Mais c’est le contraire! C’est la façon dont on traite les animaux qui est symptomatique du monde qui va mal. C’est la preuve que l’humain n’est pas bon puisqu’il n’est même pas capable de traiter avec respect une petite boule de poils. 

– Pendant qu’on dépense des millions à soigner, nourrir, éduquer, vacciner les trucs à 4 pattes, on laisse crever la moitié de l’humanité. 

– ça n’a rien à voir. 

– ça n’a rien à voir, oui, comme l’islam politique, l’union européenne, les délocalisations, l’individualisme exacerbé, l’ultra violence, la condition humaine etc etc etc, c’est différent, c’est pas pareil. Ce que je vois, c’est qu’un chat reçoit plus d’attention que moi mais que si je le dis, je passe pour un salaud sans cœur… 

– Tu passes pas, tu l’es.

– Ouais mais le budget pâtée d’un chat dépasse largement mon budget bouffe hebdomadaire donc les problèmes d’un félin inutile, je fais comme la SPA avec les gens, je m’en carre l’œil. 

– Tu ne peux pas comprendre ce qu’apporte un animal. 

– Ouais, je sais, je suis trop con et j’ai pas de cœur contrairement à tous ceux capables de dépenser un dixième de leur budget au bien être d’un truc qui dort. Objectivement, il vaut mieux être un chat français qu’un enfant congolais. Rien que ça, ça montre clairement que ça déconne donc les aventures de la bourgeoisie féline, je trouve ça pitoyable. Y a un moment, ça me faisait sourire, maintenant, ça me donne des envies de rétablissement de peine de mort. 

– T’es un connard…

– Et j’ai même pas de litière… 

 

Pensées et discussions à l’aire de l’autoroute (51) ou dialogue de l’auto fou

Et la lune et les étoiles souriaient enfin à nouveau. Le vent balayait les dernières illusions qui pouvaient encore subsister sur la force et la véracité des sentiments. Les remous de l’océan récupéraient les dernières miettes des espoirs de l’autre vie. Soudain, le monde semblait arrêté. Au loin, pourtant, les sirènes d’un bateau retentissaient, mais même les hurlements, au beau milieu de la nuit, d’un retour de pêche ne pouvaient altérer la magie de cet instant. La nuit de la rédemption, du véritable début de ce qui devait s’appeler une vie, prenait forme après les kilomètres avalés et recrachés. Ce soir, elle dégageait une beauté jamais vue. Une force fragile inconnue. Etre dans ses bras était, à la fois, doux et fort, un renouveau, une libération, des murs de prison qui s’effritent et s’effondrent… Un phare dans la nuit, une étoile dans la laideur, un ange dans le monde… Cette seconde d’éternité aurait duré deux vies entières. Je la serrai plus fort encore, collé à elle, sentant son cœur frapper ma poitrine. Je tombais comme les étoiles dans le ciel et pourtant, je jurais à dieu que, désormais, je ne tomberais plus et même s’il n’entendait rien, j’étais décidé à relever la tête. J’avais besoin de moi pour trouver le chemin, besoin de jouer une nouvelle symphonie. Tous les souvenirs ressemblaient à des océans de poison et j’avais à nouveau besoin de me sentir enfin chez moi quelque part. J’étais en manque de moi plus que de toute autre chose. Plus que de sentiments usurpés, plus que de mensonges et de trahisons, j’avais besoin de moi. A travers le pare brise, éclairé par la lune, je vis ce qui ressemblait vaguement à moi. Porté par la musique, caché par elle, je ne voyais qu’une forme vague et mal définie, un souvenir de moi. J’avais réussi à m’éviter pendant longtemps la vision de moi. Je souris. J’étais de l’autre côté. Je ne reconnaissais pas ce corps dans lequel je m’étais débattu pour survivre à ma fin du monde. Les blessures l’avaient détruit. Je continuais à danser pour moi, pour James, pour la lune et pour la vie à venir. Depuis longtemps, la musique était morte mais elle résonnait en moi. Si loin et en fait si proche de moi…
Elle restait là, portée par ce souffle venu d’ailleurs. Je continuais de saigner, je saignais à nouveau. Un truc plus fort que moi qui me disait que le temps de se battre, le temps de pleurer, le temps de se cacher était mort et qu’il fallait que je revienne vers moi, plus proche encore. Je m’étais éloigné, embarqué par des courants contraires, des tempêtes et des naufrages. Je m’étais manqué. Dans nos têtes, un orchestre philarmonique gigantesque jouait à tue tête et crescendo et chaque mouvement de nos corps brisait davantage nos chaines. Le tourbillon de nos sens nous entrainait ailleurs, plus haut vers nous. Son parfum était enivrant, sa peau douce et chaude, sa présence rassurante et apaisante. Elle était le remède à mes maux et j’avais encore une fois le sentiment de ne servir à rien puisque je ne lui servais à rien. Je ne l’avais pas rendue heureuse. J’avais juste noyé le poison en lui envoyant ma propre souffrance à la face. J’avais exacerbé mon égoïsme. J’étais devenu ce que je détestais chez le fantôme idéalisé de ma vie d’avant. Et je m’en voulais. Je décollais mon visage de son étreinte. Je voulais la voir. J’étais saoul de meilleur whisky que d’habitude, enivré par son parfum, bousculé par la confusion de tous ces sentiments. Son visage était défait par les larmes. Quelques cheveux étaient collés sur sa joue. Le rimel avait coulé, le rouge à lèvres s’était étalé sur mon épaule et laissait une trace au coin de ses lèvres. Son souffle était court, trop rapide. Dans les films, les nouveaux amants s’embrassent et se découvrent enfin en se mélangeant sur le capot. Elle s’alluma une cigarette. Je pris le reste de mauvais whisky dans la bouteille qui gisait dans le coffre ouvert. D’un geste dont elles seules ont le secret, elle enfila un pull et décrocha la robe. Elle n’était plus vêtue que d’un pull qui était le mien. Trop grand pour sa fragilité, trop large pour sa finesse, trop vieux pour son renouveau mais tellement à sa place sur elle. Elle s’assit sur le capot, comme à notre habitude. Je m’appuyai sur le côté.
– Si demain tout s’arrête là, au moins, il restera ça
– Demain, c’est loin
Le whisky me tenait chaud. Je restais nu. J’avais peur du silence et longtemps, j’avais cherché à le combler. Avec le temps, on m’avait appris à me taire puisque chaque mot pouvait devenir une lutte, un combat, une alerte. Il m’avait fallu peser tous les mots, tout le temps, et c’est peut être pour cela que je n’arrivais plus à écrire ni à dire.
– Tu te tais maintenant. Y a pas longtemps tu parlais trop.
– Y a pas longtemps, j’avais des trucs à dire. Maintenant, c’est passé.
– Je vais pouvoir parler alors
– Tu crois que je vais t’écouter ?
– Non… Mais tu risques de m’entendre. C’est déjà pas mal. Ça changera de la plupart des gens.
– Ça sera bien la première fois que je serais à part pour quelque chose.
– Rassure-toi, ce n’est pas forcément positif.
– Me concernant, je ne me faisais pas trop d’illusions.
– T’as le droit de te rhabiller maintenant.
– Je sais…

Pensées et discussions à l’aire de l’autoroute (50) ou dialogue de l’auto fou

Telle une valse endiablée, les éléments autour semblaient emprisonnés dans un tourbillon effréné. Les violons avaient remplacé les crissements de la guitare sèche. Une petite bise légère s’était levée. Malgré ma nudité, je ne pouvais avoir froid. La présence de James. Ce qu’elle était capable de me donner, en cet instant, en amour, en confiance, en attention, en prévenance, était totalement inédit. Inconnu. Irréel. Je tombais follement amoureux de ce moment d’éternité. C’était ce que j’avais toujours cherché et ça ne se trouvait pas dans l’amour, ni dans les livres. Cela n’existait que dans la sincérité, dans la magie du ressenti. Tous les rêves d’immensité convergeaient enfin vers ce moment. Elle était là pour diffuser cette force venue d’ailleurs qui nettoyait toutes mes croyances, désinfectait mes blessures. Toutes mes souffrances passées brûlaient sous le feu de son étreinte.
J’avais cherché à travers toutes les fenêtres sales posées face à moi, le chemin et, finalement, il n’avait fallu que la vérité, enfin. Je l’avais cherchée dans tant de lits étrangers, tant de couches oubliées, tant de lieux sans espoir que maintenant, seul ce sentiment pouvait remplir les espaces vides. Ils avaient pris toute la place, ils avaient été creusés, élargis, par les attaques répétées et multiples. Dans cette ronde, tout se remplissait enfin. Les pages se blanchissaient à la vitesse de la musique, au rythme de nos larmes confondues. Toute l’encre des promesses d’éternité fausses et inutiles disparaissait. Je ne pouvais pas obliger à m’aimer, je ne pouvais pas faire qu’on m’aime mais je pouvais désormais vivre sans. Je ne regrettais plus les jours passés, même si je me mentais à moi-même. Un sursaut de mes mémoires cherchait encore le visage disparu mais elle n’apparaissait plus dans les étoiles, elle n’était plus en filigrane sur tous les murs des villes, sur tous les nuages, sur tous les arbres. Elle n’était plus le nom que j’entendais partout et qui résonnait avec ce tremblement dans le ventre, ce rocher dans l’estomac qui prend toute la place. Elle n’était plus la pièce manquante. Elle n’était plus.
Je sentais la paix m’envahir dans les bras d’une femme dont je ne connaissais même pas le prénom, alors que j’étais nu et sans obligation sexuelle. Longtemps, il avait fallu répondre aux sollicitations, aux usages, à ce à quoi je servais. Etre l’objet. J’avais cru être autre chose, parfois, trop souvent et finalement, je n’avais été que ça mais soudain, ça n’existait pas, ça n’était plus. La danse de James, sur cette plage, la nuit, dans la chaleur moite d’un été caniculaire purgeait enfin mon âme. Je m’enivrai désormais de son parfum dans les cheveux.
J’avais pleuré, j’avais bu, j’avais tourné. Les mondes se superposaient. Elle avait pleuré, elle avait bu, elle avait tourné. Ses mains sur ma peau réveillaient mon corps. Je sortais de la chrysalide et finalement, ce passage n’était pas si douloureux. J’avais envie de lui demander son prénom, j’avais envie de savoir qui elle était et puis, cette envie briserait le charme. Elle était là pour me sauver, comme sans doute, j’étais là pour la sauver. Je ne connaissais pas son prénom, elle ne connaissait pas le mien parce que cela ne servait à rien dans notre mission. Je ne connaissais pas son histoire parce que c’était inutile. Elle savait juste que tous les mots que j’avais entendus, je les avais crus, je les avais pris pour moi et c’était bien suffisant. Nous avions simplement besoin de nous-mêmes, de l’autre et du point de départ du reste de nos vies. Je ne savais pas ce que j’étais sans l’autre, sans elle mais maintenant, j’étais le danseur nu de la dune, elle était l’ange rédempteur et je savais que je ne pourrais pas me faire aimer.
Je savais maintenant que je n’étais qu’un spectateur de plus dans un concert géant qu’elle donnait, en fait, pour tous les autres et pas seulement pour moi, alors que je prenais tous ses mots comme des déclarations uniques. Les lumières éteintes, les instruments silencieux, il ne restait que ce mec seul, dansant pour lui-même, au milieu d’un univers bien trop grand, croyant qu’il s’agissait d’un concert privé, pour lui seul, alors qu’il partageait déjà toutes les émotions avec trop de gens. Et que finalement, la chanteuse n’a jamais remarqué.
Il était venu le temps de faire le solo, de jouer pour soi et seulement pour l’autre qui voudrait bien de cette chanson et la garder secrètement, jalousement, juste pour celle qui la voudrait et danser pour soi, pour elle, avec elle. Celle qui avait envie d’être là et non plus celle qui y était parce que, ici ou ailleurs, après tout…
Peut être qu’il aurait fallu que j’écrive tous les tourments pour que tout cela disparaisse, pour purger, pour évacuer mais je n’ai pas trouvé les mots pour montrer la déchirure, pour montrer l’éclatement, l’explosion à l’intérieur. Tout était trop à l’intérieur. Évacuer le trop plein de larmes et de souffrance par des mots et comme je ne pouvais parler à personne, peut être que les écrire m’aurait aidé mais aucun ne semblait avoir la force, la détresse de ce que j’aurais voulu exprimer. J’étais resté les yeux sur la route plutôt que sur le papier. Les yeux dans le retro pour éviter d’avancer et de coucher tout ce que j’aurai voulu dire ou crier. Il faut du talent pour exprimer ce que l’on ressent. Il faut du génie pour partager ses sentiments. Je ne suis qu’un vagabond en voiture. Alors j’ai roulé. Sans dormir, sans réfléchir, pour fuir, pour accepter de ne plus avoir d’espoir et d’admettre. J’ai roulé. J’avais besoin qu’on me serre, qu’on me prenne, qu’on me montre que j’existe, enfin. J’avais cru à des éternités, à des mondes sans fin mais les croyances ne sont pas éternelles.