Pensées et discussions à l’aire de la nationale (74) ou dialogue de l’auto fou

 

Au bout du chemin, le feu était devenu brasier. Tout autour se trouvaient des caravanes, des baraques, des roulottes, des constructions précaires et instables. La musique montait en même temps que la chaleur. Je me garais au milieu des autres véhicules. Ma vieille bagnole rouge cabossée faisait tache au milieu de ces berlines d’un autre âge. J’entrais dans l’empire du kitsch, dans un monde fait de velours et de dorures à bas coût.

Nous sortîmes de la voiture. Le fait que je sois avec Marco, leva vite les suspicions qui se posaient sur moi. Vite, les enfants tournèrent autour de moi, posant des questions toutes plus intimes les unes que les autres et je répondais sans rechigner. J’étais la curiosité du moment, ce fut un court moment où je me sentis important, existé et ça faisait longtemps.

Autour du feu, les hommes étaient assis et chantaient en jouant de la guitare comme je ne le ferais jamais. Les mains et les doigts semblaient voler dans les airs et paraissaient invisibles tant ils allaient vite. Tout autour, les jeunes femmes, dans des robes à falbalas rouges et noires, dansaient comme si leurs vies à tous en dépendaient. Elles étaient toutes sublimes et semblaient vouloir danser même après la fin des temps.

Je regardais Marco qui embrassait et riait avec tous alors que je m’étais posé, seul, face au feu, regardant les flammes et laissant la musique m’enivrer. J’avais faim, j’avais soif, j’avais froid mais je me sentais bien, vivant à nouveau, vivant enfin. Chaque personne qui passait près de moi posait sa main sur mon épaule et me souriait, comme un signe de compréhension, d’inclusion. Le temps n’était qu’une notion abstraite et vide.

Au milieu des flammes, au milieu des chants, des rires, des cris et des odeurs de viandes grillées, je vis Marco qui me cherchait du regard et lorsqu’il me trouva me fit signe de le rejoindre. Il était attablé avec des patriarches de son âge et de son statut, les sages de la tribu. Je ne savais pas trop ce que je devais faire en réalité. Je n’avais pas les codes de cette société.

– Quand il t’appelle, il vaut mieux y aller sans se demander si c’est une bonne ou une mauvaise idée.

Je levais la tête et je tombais sur une des danseuses, en nage, sublime. Une sorte de statue de la renaissance dans la perfection des proportions et du sourire. J’avais déjà vu des femmes superbes mais je crois que là, j’avais face à moi, mon sommet de beauté. Je restais interdit face à elle, totalement interdit face à sa beauté.

– Quando ti chiama, è meglio andare senza chidersi se è una buona idea o una cattiva idea

– Pardon, j’avais compris la première fois, j’étais ailleurs, pardon.

– Tachez de revenir ici parce qu’il pourrait se passer des choses différentes.

Elle partit sans doute pour retourner danser. Elle avait provoqué une sensation disparue depuis longtemps, un gout de vie qui s’écoulait directement vers le cœur et qui rappelait que ce qui avait été tué ne méritait plus de renaitre. Il fallait passer d’un passé brisé à un avenir instable mais il fallait plonger dans le présent à la recherche d’un peu de vie valable.

Je regardais Marco qui me refit signe. Je me levai. Je n’étais pas dans mon monde et il valait, effectivement mieux, que je respecte les règles. En réalité, je n’avais jamais envisagé ne pas le faire. C’était un tourbillon de couleurs, de dorures, de musique, de chants, de danses, de rires, de cris, d’odeurs. Une sorte d’ode à la vie au milieu de nulle part. Tout prenait sens.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (73) ou dialogue de l’auto fou

Nous avions roulé à travers les marais vers des contrées où la civilisation n’existe pas, où les choses restent simples, directes, pures. Je me retrouvais dans mon élément. J’avais erré à travers les ruelles des villes et les églises posées sur les places, entre les bâtiments des cités et les rues des quartiers. J’avais roulé dans la nuit, dans un lieu inconnu qui ressemblait, en fait, à mon quotidien. Je réalisais que la solitude était le seul ami qu’il me restait. Je n’avais de nouvelles de personnes de mon ancienne vie, depuis des semaines, et j’avais traversé les jours en espérant oublier que j’étais seul. J’étais allé d’un endroit à un autre pour trouver le nouveau loup solitaire.

Devant moi se dressait un désert d’herbes hautes et de cours d’eau. La route serpentait au milieu de nulle part et semblait ne pas aller ailleurs. Marco restait impassible à mes côtés, se contentant d’indiquer, d’un geste de la main, parfois, à un croisement, la direction à prendre. Malgré les pleins phares, la visibilité était réduite. Le brouillard montait des marais, la nuit était opaque. L’idée d’un milieu de nulle part ne m’avait jamais paru aussi forte. C’était un de ces lieux qu’on ne voit pas à la télé, perdu, et qui n’existe plus que pour les isolés, les coupés des mondes, les autres.

J’hésitais à accélérer. Je ne savais pas quelle attitude adopter en réalité. Je ne savais pas où j’allais mais désormais, le chemin était simple. Il n’y avait plus de croisements, seulement un chemin de terre sinueux. Le ciel dégueulait des étoiles par milliers. Et, au bout de la route, au bout des mondes, il y avait, quelque part, l’espoir de deviner un lever de soleil et de se dire que, même loin, même au-delà des pensées, je restais debout, même en partant encore plus loin. Je pouvais finalement me permettre de partir sans me retourner, sans être retenu par qui que ce soit, par quoi que ce soit, puisque ce qui me retenait n’existait plus. 

Sur la ligne d’horizon, apparut une lueur hésitante qui se renforçait à mesure que nous approchions.

– C’est là bas.
– C’est quoi ?
– Un feu.
– Et autour ?
– La famille.
– La tienne ?
– Celle qu’on se construit.
– T’es sûr qu’un gars comme moi, ça dérange pas ?
– T’es trop honnête pour déranger.
– Honnête ?
– C’est marqué sur ta gueule que t’es un bon gars. T’as trop morflé pour être une crapule.
– Euh, normalement, les crapules sont des mecs qui ont souffert. Enfin, il parait.

Il tourna son regard vers moi. Je sentais le poids de ses yeux. Je faisais semblant de regarder la route et donc de ne pas remarquer son changement d’attitude.

– Quand tu as vraiment pris des tartes dans la gueule, t’as juste aucune envie d’en remettre. Ceux qui en mettent se servent de ça comme d’une excuse. Y a pas d’excuses. T’es un enfoiré ou t’es un mec bien. Le fait d’être à plaindre, c’est bon pour les victimes. T’es pas une victime quand tu te bats contre ton sort.
– J’ai le droit de ne pas être d’accord.
– T’as tous les droits mais t’es un bon gars quand même, que ça te plaise ou non.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (72) ou dialogue de l’auto fou

 

Il restait prostré, allongé sur le sol de son salon. Le froid de son carrelage ne l’atteignait pas. Il semblait immunisé contre les événements extérieurs. Au dehors, il entendait les secours s’affairer et tenter l’impossible. Il avait volé l’âme, il avait volé la lumière, il était trop tard désormais. Il tenait sa vengeance mais elle lui arrachait les tripes. Il ne voulait pas de cette vengeance. Il s’y était résolu contre lui-même. Il l’avait fait parce que c’était une évidence. Elle n’était pas là par hasard. Son retour signifiait qu’il fallait en finir et il n’y avait pas d’autre fin possible. Il resta allongé sur le sol et leva la main droite comme pour toucher le visage qu’il voyait se dessiner sur son plafond. La douleur dans sa poitrine devenait insupportable. Elle lui déchirait le torse. Il ferma les yeux.

La musique des sirènes se rapprochait et devenait plus forte, plus intense. Comme la dernière fois, il sentait vibrer en lui les derniers battements de cœur. Cette fois, ce n’était plus le choc dans la poitrine d’un cœur inconnu. C’était les derniers soubresauts d’un cœur qu’il avait adoré mais qui n’avait jamais battu pour lui. Il voulait oublier cet amour qu’elle avait tué. Il voulait se dire que les images qui le hantaient disparaitraient à tout jamais. Il savait maintenant que son corps qui s’effondre sur le bitume, cette mort instantanée, cette fin, le poursuivrait au-delà de sa propre existence. Depuis des mois, la vie d’Elisa l’accompagnait, le pourrissait, le méprisait. Désormais c’est sa mort qui serait perpétuellement sur son chemin.

Durant des mois, il avait cherché toutes les émotions positives qu’il pouvait garder de cette histoire. Il se remémora tout ce qu’il pût, seul, en tournant dans son salon. Chaque souvenir, les voyages, les nuits, les rires lui revinrent et, à chaque fois, il ne pouvait s’empêcher de se dire que tout cela avait été simulé. Il avait voulu se dire que non, mais la réalité le frappait en plein visage à chaque fois. Elle ne l’avait pas aimé.

Les bruits de la rue d’un dimanche matin montaient jusque dans son appartement. La fenêtre, malgré le froid et la pluie, était restée ouverte. Il ne trouvait plus la force de se lever, il ne trouvait plus l’envie de se lever. Depuis qu’elle l’avait quitté, ses journées étaient rythmées par l’attente d’un appel, d’un signe, d’une attention, qui n’était jamais venu. Aujourd’hui, il prenait conscience que tout cela n’arrivera jamais et que son attente, son espoir, étaient morts en même temps qu’elle. Il savait qu’ils étaient passés à côté de l’essentiel. A force de tourner les pages, de changer les livres, les mots se sont vidés de leur sens et l’image floue d’un passé heureux disparue, remplacée par un présent sombre, triste, solitaire.

Il était à moitié nu sur le sol. Il tanguait. Il se croyait tantôt sur une route déserte au milieu de nulle part, tantôt sur une plage surplombée d’un parking dans lequel errait une voiture rouge avec un homme et son bonnet jouant de la guitare, assis sur le capot. Il divaguait et voyageait mentalement dans des lieux inconnus, dans des mondes imparfaits mais tout était bon pour ne pas se focaliser sur les équipes de secours qui, au dehors, tentaient de ranimer Elisa alors que tout était déjà fini. Chaque seconde le ramenait, lui, à la vie. Il reprenait des forces qui l’avaient abandonné depuis si longtemps. Aujourd’hui, définitivement, il était mort en dedans mais vivant en dehors. Il ne savait pas si ce serait mieux qu’avant, le manque serait énorme de toute façon mais, au moins, il y avait désormais un mais…

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (71) ou dialogue de l’auto fou

 

Les yeux perdus dans le brouillard des larmes de celui qu’elle avait brisé, elle comprit que c’était la fin de son chemin. Elle n’avait rien accompli finalement et sa seule gloire aura été de détruire un amour imparfait et de sauver l’âme d’un clochard en perdition. Elle avait aussi sauvé la vie d’un chat. C’est important les chats. Elle ne savait pas pourquoi aujourd’hui, elle avait ressenti le besoin de le revoir. Elle l’avait évité pendant des mois. Elle l’avait ignoré et parfois même, volontairement, elle faisait en sorte qu’il se souvienne d’elle et qu’il en souffre. Elle s’était satisfaite plus d’une fois de ressentir la souffrance diffuse dans les airs. Les larmes et les remous dans l’estomac qu’elle savait lui provoquer. Elle avait retiré une certaine jouissance à savoir qu’il souffrait et elle avait même cherché des moyens d’accentuer cette douleur. Ce n’était pas tant qu’elle lui voulait du mal mais le savoir encore piégé lui donnait une force intérieure plus grande. Elle était la source des souffrances de quelqu’un quelque part et elle en jouissait. Peut être une dérive sadique en elle qu’elle se retenait d’exprimer totalement mais elle avait longtemps senti ce vent la pousser dans son dos et lui donner la force d’affronter de nouveaux pièges. En réalité, plus elle le détruisait à distance et plus elle se sentait vivre et forte. Elle le vidait de sa force vitale pour construire une vie qu’elle n’avait pas eue.

Il n’y eut pas un bruit, pas de détonation ni d’explosion. Elle sentit soudain que toute cette énergie vitale s’échappait d’elle. La fuite devenait torrent puis ruisseau, rivière, fleuve, mer et océan… Elle se vidait. Elle ne voyait pas de sang couler. Elle ne comprenait pas ce qui se passait mais elle partait. Elle voulut s’asseoir, reprendre son souffle. Elle n’avait sans doute pas assez dormi et le stress de la campagne l’avait forcément épuisé. Elle chercha un mur pour s’y appuyer, elle chercha un moyen de tomber sans se blesser, elle chercha un moyen de rester vivante, c’était trop tard. Elle continuait cependant à regarder le dernier étage de l’immeuble et elle voyait qu’il ne la lachait pas du regard. Il était simplement en train de récupérer tout ce qu’elle lui avait volé mais en reprenant son bien, il prenait aussi ce qu’elle avait. Elle comprit qu’il se vengeait, qu’il avait enfin la possibilité de réparer ses propres blessures. Elle ne savait pas comment, elle ne comprenait pas comment mais sa gorge était sèche, ses muscles vides, ses pensées floues, désordonnées, confuses. Elle voulait résister mais tout était plus fort qu’elle. Elle ferma les yeux comme pour trouver un sursaut, un souffle, une énergie qu’elle sentait encore fuir son corps de partout. Elle n’eut plus la force de les rouvrir. Elle l’avait vu à sa fenêtre et c’était la dernière image qu’elle aurait. Elle n’avait plus de force. Elle aurait voulu crier, sortir de la prison de son corps, pleurer mais rien n’était possible. Elle était maintenue debout par un fil invisible qu’il semblait tenir depuis sa fenêtre. C’est lui qui déciderait du moment où il romprait le lien. Elle avait tout fait pour briser ce lien et c’est maintenant, pourtant, qu’elle voudrait qu’il soit fort comme jamais mais il était trop tard. Il s’était senti abandonné, humilié, détruit, il ne pouvait plus revenir en arrière. Intérieurement elle comprenait qu’il ne l’aiderait plus, qu’il ne la soutiendrait plus et que tout était fini mais l’instinct de survie, l’espoir, encore l’agitait mais il était vain. Elle tomba.

Pensées et discussions à l’aire de l’autoroute (70) ou dialogue de l’auto fou

 

– Marco, me dit-il en se levant de son siège et en me tendant la main. J’esquissais un geste de retrait. Encore une fois, j’agissais comme les consignes de l’autre monde me le demandaient. Il me regarda d’un air amusé en penchant la tête sur le côté. Son sourire était franc et le bonhomme, bien que bourru, paraissait être l’archétype du bon bougre. Le genre de mec à qui on a envie de faire confiance même si confusément on sent que ça va craindre. Ça sera plus loin dans les marais. Y aura même de quoi manger. Ça fait combien de temps que tu n’as pas fait un vrai repas ?
– Je sors de l’hôpital. Je ne sais pas si on peut dire que ce sont de vrais repas.
– On ne peut pas.
– Dans ce cas, ça doit faire 10 mois que je mange quand je peux.
– T’aurais pas envie de te faire un vrai repas, au coin d’un bon feu, avec de la vraie musique, de la vraie boisson, des vraies filles ?
– J’ai pas un rond. Ça fait des années que j’ai pas un rond.
– Qui a parlé de caillasse ? Si je t’invite, c’est pas pour que tu paies.
– Pourquoi tu m’inviterais ? Tu ne me connais pas.
– T‘as jamais voulu être sympa avec un inconnu ?
– Non.
– T’es un vrai de la ville toi ?
– Un vrai, je ne sais pas mais de la ville, je le crains, ouais.
– Bah, ça te donnera une occasion de voir comment vivent les vrais gens. De toute façon, t’as rien à perdre. Au pire, il ne se passe rien et tu continues ta vie comme depuis 10 mois, au mieux, tu auras mangé, bu et tu te seras réchauffé le cœur. Ça te prouvera que tu en as toujours un. Ça se voit que tu crois qu’il est mort. Le cœur, ça ne meurt jamais. Y a des gens qui naissent sans, c’est tout mais quand tu en as un, il est là pour toujours. Une vraie saloperie. Eternelle.
– Tu bois un coup ?
– Oh bah moi, j’ai toujours plus ou moins soif, hein

Je sortais la bouteille du jour de ma poche. J’avais accepté de laisser derrière moi les consignes ou ordres qu’en réalité, je connaissais à peine et qui ne m’intéressaient pas. Il s’installa à mes côtés en s’asseyant avec un râle long et profond. Il était déjà vieux et marqué par les années. Ses cheveux blancs immaculés lui donnaient un air respectable, presque sage, mais sa tenue faite de cuir et ses tatouages apparents rappelaient qu’il ne s’agissait pas là d’un vieux échappé de l’EPADH voisin mais bien d’un marginal, d’un à part du monde. Il se roula une cigarette avec du tabac bon marché.
– T’en veux une ?
– Je ne suis pas en état de fumer.

Il planta ses yeux dans les miens en continuant de lutter contre le tabac et la feuille. Ses yeux étaient d’un bleu vert quasi transparent. Il me regardait par en dessous comme s’il essayait de lire en moi ce que je ne voulais pas dire.

– T’y as cru hein ?

Je marquais volontairement un silence. Je savais pertinemment de quoi il parlait. J’avais compris depuis longtemps que cela se voyait sur moi, que ma fracture du cœur avait marqué mes yeux et que je diffusais une sorte de maladie d’amour en permanence. Je n’avais pas envie de faire ce plaisir à un inconnu de le laisser croire qu’il m’avait cerné, compris. Il s’alluma sa clope, détourna le regard. Il regardait face à lui, dans le vide. Il prit une longue rasade. J’en pris une à sa suite.

– Joue petit, entraine toi, progresse. Pendant ce temps là, au moins, tu oublies.


Il esquissa un sourire triste qui fendait ses rides profondes. Il devait avoir une soixantaine d’années mais sa peau, à cause du soleil, du sel, du sable, de la rue, en avait au moins vingt de plus. Je commençais à poser les rares enchainements d’accords que je réussissais sans trop de catastrophes. Je faisais le moins de bruits possibles. Je ne voulais pas être pris à défaut. Je voulais l’entendre.

– T’as cru qu’elle s’inquiéterait pour toi. T’as cru qu’elle sentirait ton naufrage cardiaque. Tu croyais vraiment qu’elle allait te ramasser et te remettre sur le chemin, pour une fois. Tu croyais vraiment qu’elle serait là, qu’elle ne te tournerait pas le dos, qu’elle te sortirait de ta vie de bohème et d’errance. Joue petit, joue. Ca n’existe pas ce que tu croyais. Ni elle, ni personne ne sera là quand tu en auras besoin, à part toi. Ne compte jamais sur personne parce que personne ne compte sur toi. Arrête de croire que tu feras un avec qui que ce soit. Les gars comme toi sont faits pour être divisés, pour être deux quoiqu’il arrive. Tu peux croire que tu seras toujours avec elle ou une autre partout dans le monde, tu ne seras nulle part ailleurs qu’avec toi-même. Y aura personne, ni elle, ni qui que se soit d’autre. Tu vas apprendre à compter sur toi parce que les autres, ça n’est pas fiable.


Pensées et discussions à l’aire de l’autoroute (69) ou dialogue de l’auto fou

 

Ça faisait des mois, sans doute des années que je n’étais pas entré dans un bar, que je n’avais pas regardé les gens dans les yeux à part quelques médecins ou soignants. Ça faisait des mois que je n’avais pas parlé aussi, mais vraiment parlé, alors cette rencontre improbable autour de cette fontaine était sans doute un signe, un autre, un nouveau. J’avais laissé derrière moi toute inhibition depuis longtemps et je me désespérais à enchainer les accords sur la guitare. Mais, posé le long de cette fontaine au milieu de nulle part ou ailleurs, je m’usais encore les doigts à tenter de faire un truc avec une version de mélodie quelconque. La guitare souffrait beaucoup plus que moi je crois mais elle avait la décence de ne pas se plaindre. Elle serrait les dents en attendant que je m’épuise.

– Tu devrais travailler avec des mecs qui touchent vraiment à ce truc

La voix était rocailleuse et venait de derrière moi. Concentré comme je l’étais sur mes échecs musicaux, je n’avais rien entendu ni vu. De toute façon, je ne m’intéressais plus aux mouvements autour de moi depuis longtemps. J’hésitais à me retourner. Les leçons de morale permanentes depuis des années m’avaient épuisé et avaient détruit ma tolérance. Je n’avais plus envie qu’on m’explique la vie et encore moins quand cela venait de personnes qui la connaissent encore moins que moi.

– Si tu veux, ce soir, je t’emmène voir des pros qui pourraient vraiment t’apprendre des trucs.

Cette fois, je me dis que quand même, je devrais me retourner et regarder un peu la porte du monde extérieur qui s’entrouvrait. Sa peau était burinée, attaquée par le soleil, le sel et le sable. Elle était mate et les rides formaient de profondes crevasses sur ses joues. Ses mains paraissaient énormes, puissantes, dures. Il était assis sur le bord de la fontaine devant un échiquier. Il devait être là depuis un moment et les blancs semblaient en mauvaise posture de ce que je pouvais en voir.

– Tu veux finir la partie avec moi ?
– Je n’aime pas les échecs. Les joueurs d’échecs se prennent beaucoup trop au sérieux et oublient la notion de jeu.
– T’as morflé toi…
– Pourquoi ?
– Ne pas aimer les échecs, c’est forcément qu’on a trop morflé
– Ou alors qu’on recherche la légèreté dont on a été privé trop longtemps.
– Donc c’est bien ce que je dis, t’as morflé.
– Je morfle toujours.
– Tu devrais venir avec moi ce soir, vraiment.
– C’est où ton truc ?
– C’est un bar au milieu de nulle part où on se retrouve pour boire des coups, chanter des chansons et danser.
– Ok, j’ai l’air d’un clodo et même j’en suis un mais je suis quand même au courant que les bars sont fermés.

Son rire était fort, bruyant, communicatif et je ne pus m’empêcher de commencer à rire avec lui puis de plus en plus. Un fou rire nous prit ensemble alors que nous ne nous connaissions pas. Evidemment, je comprenais l’absurdité de la situation. Nous étions deux marginaux et je mettais sur le tapis des consignes d’état alors que cela faisait longtemps que ces délires ne nous ne concernaient plus. Nous ne faisions plus partie de ce monde mais j’avais encore de vieux reflexes de ma vie d’avant qu’il fallait que j’évacue. Bien sûr qu’il y avait des lieux ouverts et bien sûr que la majorité des gens de ce monde n’écoutait pas les injonctions gouvernementales.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (68) ou dialogue de l’auto fou

 

Il avait souffert d’une blessure qu’il n’avait pas vu venir. Il se croyait plus fort que ces sentiments qu’ils considéraient, même, comme réservés à une élite infantile. On n’aime que lorsque l’on est enfant. Les adultes n’aiment pas parce qu’ils ne savent plus et il n’avait rencontré que des adultes. Tant de fois, il avait souhaité, rêvé, prié pour qu’elle souffre. Violemment. Puissamment. Complètement. Et maintenant qu’elle le regardait de loin, comme elle ne l’avait jamais regardé auparavant, il ne pouvait s’empêcher de ressentir une certaine tendresse. Il voyait bien qu’elle était morte à l’intérieur, que les ressorts qui animent l’âme avaient cédé, qu’elle était seule avec elle-même, en elle. Quelque part, il aurait voulu lui dire des mots qui aident. Il aurait voulu lui dire qu’elle n’était pas seulement, pas uniquement, la briseuse de rêves, l’image de l’être froid qu’il lui avait renvoyée pendant des mois et qu’elle n’avait, de toute façon, pas ressenti. Il aurait voulu lui dire qu’elle était tout mais il se tut. Il s’était laissé mourir de cet amour et la mort n’avait pas voulu de lui. Il avait haï, il avait maudit mais il n’avait pas trouvé la paix. Au fond de lui, encore, toujours, brulait cette flamme. Il n’avait pas vécu à moitié, il n’allait pas mourir à moitié.

Du haut de son immeuble, dans la grisaille, il voyait celle qui l’avait détruit, pour la dernière fois mais la violence de cette vision le bouscula comme s’il s’agissait de la première fois. C’était la première fois en dehors de ses images mentales qu’il la revoyait depuis des mois et son corps appelait à la toucher et son âme hurlait de ne plus jamais l’approcher. Le combat intérieur le rongeait. Comment ne pas vouloir détruire ce que tu adores et qui te déteste et t’ignore ? Il avait fait des milliers de voyages immobiles pour la chercher partout et ailleurs. Il la voulait toujours et encore mais, plus fort encore que ce désir d’elle, il priait pour qu’elle disparaisse. Si ce n’était pas avec lui, alors elle n’avait pas le droit d’être heureuse. Elle ne le méritait pas.

Il savait depuis les traversées du désert et des villes de sable qu’il avait en lui ce pouvoir de tourner les pages. Il avait compris que d’imaginer les vies des autres lui offrait le pouvoir de les terminer quand il le désirait. Il l’avait envoyée sur des aires de nationales, dans des villages improbables et inconnus, dans des ports silencieux, dans des rues bruyantes et colorées. Il avait fait ce qu’il avait voulu d’elle, enfin, un instant. Il avait construit l’histoire de la déchéance, l’histoire de la glissade alors qu’elle devait être élue ce soir. Elle ne connaitrait pas l’accomplissement de sa seule construction. Elle avait eu le tort de perdre ses pas vers lui, ce matin, comme un défi, parce qu’elle croyait changer de vie et qu’elle voulait, par bravade, lui prouver qu’elle allait mieux sans lui.

Elle ne savait pas ce que cela voulait dire d’être amoureux d’elle mais elle allait enfin connaitre le gout âpre de ce que signifie de ne plus l’aimer. Il voulait que cela soit bref, facile, sans douleur. Il ne voulait pas que sa souffrance à elle lui provoque une nouvelle douleur. Une dernière fois, il se décida à soutenir son regard. Même s’il était loin, même si la pluie et l’obscurité voilaient la visibilité, même si les larmes qui emplissaient ses yeux l’empêchaient de la voir clairement, il savait que c’était le chemin.

Et même après cela, et même malgré cela, il savait qu’il continuerait malgré tout à la chercher encore et toujours à chacun de ses pas. Sa disparition n’arrêterait pas son cœur de battre. Le sien, à elle, devait s’arrêter pour que lui puisse à nouveau respirer mais son cœur, à lui, ne pourrait jamais cesser de battre pour elle. Il avait construit en lui un palais doré et merveilleux dans lequel elle était le plus beau des joyaux et elle n’avait pas voulu le voir, elle n’avait pas voulu de cela. Ils passeraient éternellement à côté l’un de l’autre désormais et pourtant, il savait qu’il continuerait de la chercher.

Il enregistra la dernière image qu’il voyait d’elle. Il crut voir apparaitre un léger sourire sur son visage. Comme un soulagement. Comme une paix enfin trouvée. Comme si elle savait ce qui allait se passer. Il était déchiré en milliers de lés de tissus difformes et multicolores mais pourtant, il savait qu’il devait le faire. Il prit une inspiration plus profonde, plus large, que les autres. Ses yeux se fermèrent, libérant sur ses joues les dernières larmes qu’il pleurerait pour elle. Machinalement, il leva la tête au ciel comme pour empêcher les larmes de tomber sur le sol. Il roula à l’intérieur de son appartement et hurla en silence sa peine, sa haine, sa tristesse, son malheur comme un dernier exorcisme, comme une dernière purgation. Désormais, cette histoire ne serait plus que son passé et ne pourrait plus être son avenir.

Déjà, il discerna dans le silence de la ville du dimanche matin, la sirène des secours qui arriveraient trop tard. Il se mordit les lèvres jusqu’au sang, hurla, dans un silence assourdissant, la fin de son monde et s’effondra à genoux, recroquevillé sur lui-même, les yeux toujours fermés pour ne pas briser le sort. Les hurlements des sirènes de pompiers se rapprochaient à toute allure.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (67) ou dialogue de l’auto fou

 

J’ai marché longtemps parce qu’on ne prend pas en stop un individu comme moi. Très longtemps. Trop sans doute pour mon état et mes forces. 

On m’avait retrouvé sur une plage à une vingtaine de kilomètres de l’hôpital, sans vie, inerte, sale et empestant le mauvais alcool. Il fallait que je prenne soin de moi, que je redevienne humain parait-il. Je n’en avais pas eu envie parce qu’il me fallait une raison pour exister, pour continuer et je la cherchais toujours. 

J’avais des noms de lieux-dits et de directions à prendre. Je n’étais pas vraiment en état de marcher plusieurs heures mais je n’avais pas d’autres alternatives. Il faisait froid mais il faisait beau. Un soleil de glace éclairait les champs et les routes. Le chemin m’apparut comme une passion personnelle. Chaque pas me ramenait à mon essentiel, à mon immortel, à moi. Après des mois d’errance, de chutes, d’accidents, je pouvais devenir ce que je n’aurais jamais dû cesser d’être. Une sorte de procession mystique vers mon apothéose. Je me sentais enveloppé par une bulle protectrice, une sorte de cocon. Il ne pouvait rien m’arriver puisque j’étais déjà mort plusieurs fois. Je me sentais immortel puisque la mort ne m’avait pas eu; je me sentais intouchable puisque personne ne me touchait; je me sentais indésirable puisque je n’arrivais même pas à avoir envie. 

Le retour dans mon antre me procura un soulagement profond. Ce n’était pas grand-chose, je n’avais plus grand-chose mais tout ce petit univers était le mien et il n’était plus pollué par d’autres. Tout était resté en place comme si la vie s’était arrêté en attendant mon retour. Elle allait pouvoir reprendre son cours et devenir ce qu’elle devait devenir. J’avais laissé derrière moi les symboles et les marques de mon passé. Sans être un homme neuf, j’étais vierge. Lavé des marques trop présentes, délesté des charges. Prêt à rien en réalité mais obligé d’envisager tout et le reste.

Je reprenais mes apprentissages. Je n’étais pas prêt à reprendre la route encore. Mon corps n’était pas préparé à endurer un nouveau voyage. Je devais m’installer plusieurs jours en cet endroit vide. Face à la mer, là où j’étais mort et là où je devais renaitre. Les jours passaient où j’alternais les exercices physiques pour retrouver un semblant de forme, les heures sur les cordes et le reste à chercher de quoi tenir. Les journées se ressemblaient tristement mais il fallait que je sois debout. A force de me battre contre le vide, je m’étais rempli de blessures.

Je commençais à m’immerger doucement à nouveau dans le monde. Je passais des heures dans les parcs à lire les livres des boites à livres. Seul, sur les bancs, en regardant surtout passer les gens et ne plus reconnaitre le monde que j’avais quitté. J’étais déconnecté, à part mais je me remplissais de moi, de ce que j’aimais, de ce qui résonnait pour moi et malgré les violences quasi quotidiennes, je prenais ce que j’avais à prendre dans le regard des enfants, dans les rires des dames et les discussions des hommes. C’est ainsi que je restais en lien avec la vie en apprenant les morts célèbres et les dernières arnaques politiques. Mais je ne parlais pas, toujours pas. Je n’avais en réalité rien à dire aux autres et je n’avais pas envie d’en dire. Toutes ces visions me confortaient dans le sens d’un décalage entre ce que je vivais en moi et ce que le monde voulait vivre. J’admettais de plus en plus de ne pas faire partie de cette vie et que je n’y reviendrais sans doute pas. 

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (66) ou dialogue de l’auto fou

 

J’avais signé ma décharge pour sortir, au plus vite, de l’ennui infernal hospitalier. Je voulais regoûter à la liberté que je m’étais octroyé. Je devais sortir de cet univers aseptisé où tout est surveillé, tout est géré, tout est hygiène et froid. Il me fallait retrouver ma bagnole, mon aire, ma guitare et je ne savais pas trop ni où j’étais, ni où je devais aller. Je savais juste qu’il me fallait rejoindre la mer et je ne pus m’empêcher de sourire en pensant que j’avais bien fait de m’écouter, pour une fois. Suivre la mer allait être mon salut, ça l’était depuis le début de ce voyage finalement.

Je sentais toujours un poids, une tenaille autour de mon cœur. J’avais eu une sorte de fracture du myocarde, une casse du moteur. J’étais marqué, affaibli mais, bizarrement,  je me sentais tellement plus léger, comme si la chirurgie avait ôté les éléments inutiles de ma vie. Au début, il y a la sensation d’une gêne, peut être même un manque et puis, on s’habitue, on vit avec, on revit avec ou plutôt sans. On se lève, on marche, on regarde le ciel. On attrape tous les sourires des infirmières ou des aides-soignantes. On attrape tout ce qui peut être positif. On découvre les joies des programmes télé en journée, les petits bonheurs des plateaux repas infâmes et on se dit que, finalement, c’est tellement mieux de vivre, même en laissant derrière soi une partie, un bout de ce qu’on ne veut plus.

Il fait tellement beau dans toutes les émissions de télé, il y a tant de sourires et de joie sur les ondes que le monde doit être bien plus beau que ce que je vis. Plusieurs fois, seul, alité, je m’étais dit que je devrais la retrouver ; que mes rêves en dépendaient ; que j’avais l’impression de sentir les battements de son cœur remplacer les miens. Je me disais que je la chercherais partout et qu’il n’y aurait même pas de fin à cette quête et puis, je revenais dans le monde des vivants et je voyais que ce genre de sentiments n’existaient pas pour moi et, de toute façon, elle n’avait aucune idée de ce qu’aimer pouvait signifier, alors je regardais les fissures du plafond de ma chambre et j’essayais de les reboucher à la force de l’esprit. Encore une utopie.

C’est le jour où tu tombes nez à nez avec un miroir et que tu perds le combat, que tu te dis qu’il faut que tout cela cesse. Depuis des mois, j’avais essayé de ne pas sombrer et je m’étais détruit à essayer de survivre mais l’image que je recevais de moi désormais, m’agressait littéralement. Je n’aimais pas cet inconnu que j’étais devenu pour moi. J’avais regardé au plus profond de moi et j’étais tombé. Il fallait se relever encore une fois et recommencer.

Et les rires forcés des présentateurs télé, les blagues éculées, depuis 30 ans, de nouveaux pseudos humoristes qui nous rejouent les émissions déjà navrantes de notre enfance, sur les réseaux, et qu’on like en désespoir de son propre humour et les leçons de morale des intellectuels perchés sur des piédestaux qui ressemblent davantage à des palettes peintes ridicules, finissent d’achever le besoin de changer.

Il y avait dans tous ces discours convenus une idée qui ressemblait à une construction qui m’était hostile. L’idée que l’autre savait mieux que moi ce qui me convient, ce qu’il me fallait et même ce que je voulais alors que la seule chose que je voulais justement, c’était qu’on m’attrape, qu’on m’enlace, juste qu’on m’aime, une fois.

J’étais résolu à ne plus vivre ce que j’avais vécu. Cet océan de morale dans lequel j’avais été plongé et qui m’obligeait à vivre selon les envies de l’autre, selon son regard. Chaque instant ne faisait que creuser le fossé entre la vie rêvée des gens, ce monde bleu pastel, où tout est beau, où tout va bien et la vie telle que je continuais de la vivre. Toutes les belles notions qui m’avaient sauté au visage et qui consistaient à décider ce que je devais croire, faire, penser, vivre, me devenaient totalement insupportables.

Il fallait que je sorte, que je reprenne ma route et, malgré le corps marqué, blessé, je voulais encore qu’on me prenne et qu’on me donne. Je savais que j’allais errer encore longtemps dans les plaines de la mélancolie, dans les océans de cicatrices béantes, dans les champs des blessures secrètes mais je devais suivre mon chemin.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (65) ou dialogue de l’auto fou

 

Je restais allongé sur le sable humide, le bras levé, la poitrine compressée par toutes ces années. J’avais l’impression que le monde autour de moi s’arrêtait et que, moi, je continuais à flotter dans un vide instable. Je l’avais appelée à l’aide, je l’avais suppliée. Elle était restée sourde, dans son monde, dans son mépris. C’était cela la douleur qui étreignait mon cœur. Elle en sortait. Elle s’expulsait d’elle-même de moi en refusant, encore une fois, comme toujours, de m’aider quand je le demandais. Elle avait été présente quelques fois, mais toujours absente quand ça comptait, quand il aurait fallu. Une sorte de choix qui confortait l’idée de non retour. J’avais eu le fol espoir qu’elle ne me laisserait pas ainsi. Et maintenant, elle me quittait définitivement. C’était la fin de ce croisement artificiel forcé. J’avais essayé de la retenir, elle ne rêvait que de partir et elle partit. J’avais eu besoin d’elle, et comme d’habitude, et comme depuis toujours, en ces instants, elle n’était pas là, elle disparaissait.


Je savais que, désormais, je ne répondrai plus à ses signaux. Je ne relèverai plus les bouteilles à la mer lancées pour savoir si j’étais toujours sous influence. Sans doute l’étais-je, mais j’étais trop fatigué pour continuer à me soucier de choses ou de personnes qui ne savaient même pas que j’existais encore un peu. Faiblement.

L’opération dura quelques minutes. Mon corps se contorsionnait sans que je ne le comprenne ou que je puisse le contrôler. Mon esprit aussi semblait aspiré par une force supérieure. Tout moi rejetait cet amour à sens unique, cette mésaventure et c’était le point final. J’avais cru à un retour, j’avais cru qu’il y avait de vrais sentiments, j’avais cru aux promesses, aux serments… j’avais cru.

Désormais tout cela était mort. Sur cette plage, pendant que je me débattais contre une douleur inconnue, tout devenait une page blanche. J’oubliais ce passé qui, finalement, n’en était même pas un. Cette renaissance nécessitait un nettoyage complet et il avait lieu, enfin. Je passais à autre chose et la douleur était insupportable.

Je ne parvenais pas à crier. J’étais en nage. J’avais l’impression de me débattre dans les feux de l’enfer, pris dans un brasier permanent. Je me sentais rongé de l’intérieur, meurtri en surface, détruit de l’extérieur. J’aurai raté ma vie, j’aurai raté mes amours mais j’étais sur une page blanche. Je ne répondrai plus, je ne me montrerai plus, je ne me signalerai plus. Je disparaissais définitivement. Je devenais une fenêtre au travers de laquelle tout se verrait et tout se saurait. La vérité nue, crue. Je disparaissais.

Je ne voulais plus savoir ce qu’elle deviendrait, ce qu’elle ferait, avec qui. Elle avait choisi de me sortir de sa vie, je me devais de la sortir de la mienne. Je mis trop de temps à sortir de cette torpeur, à sortir de cette douleur. Je mis trop de temps à redevenir moi-même. J’avais manqué plusieurs mois de ma vie à l’attendre, alors que je n’existais plus pour elle. Encore une fois, je m’étais trompé, j’avais cru qu’il y avait quelque chose à part entre nous. La seule chose particulière dans cette histoire, c’est qu’elle était comme toutes les autres. Avec le temps, je l’oublierai, je passerai à autre chose; comme elle a su le faire et je rejoindrai James, sur son navire, vers l’au-delà. Et je rejoindrai Elisa, dans ses rêves d’un autre monde, où le cœur ne finit pas éparpillé, piétiné, nié par les sabots de celle qui n’en a pas.


J’avais réussi à rouvrir les yeux. Autour de moi, tout tanguait. La lumière blafarde m’empêchait de voir. Je sentais une chaleur dans ma main. Une sorte de tendresse, de force que je ne connaissais pas, que je ne connaissais plus. Le reste de mon corps était gelé, comme nu. Je sentais, j’entendais une effervescence autour de moi que je ne parvenais pas à identifier. Dans le brouillard, j’entendais une voix qui se voulait douce, rassurante. J’étais incapable de comprendre les mots, de voir le monde. Je naviguais dans un espace inconnu. Puisque je recommençais au début, je devais sortir du tunnel, vierge, pur.

Je devais seulement refuser de faire confiance, refuser de croire et ne plus compter que sur moi. Toutes les vérités sont bonnes à dire mais elles le sont encore plus à entendre. J’entendais autour de moi, le bruit et la fureur. Il m’était impossible de comprendre d’où venait ce vacarme. Je luttais en permanence contre le sommeil. Je m’endormais et me réveillais à intervalles réguliers. Le bruit ne cessait pas. La lumière ne baissait pas. Je tombais mais je luttais pour ne pas sombrer. J’avais enfin réussi à faire ma première mort, mais je ne m’étais pas tué et je restais vivant malgré tout.