Mais ça n’existe pas

Je savais pertinemment que j’avais échoué à construire une vie enviable. Une vie telle que les autres la regardent avec jalousie. Chacun imaginait ma vie comme une sorte de monde parallèle empli d’activités permanentes et de rencontres foisonnantes. La vérité était beaucoup plus prosaïque et beaucoup plus maussade. Depuis longtemps déjà, j’avais abandonné la perspective de nouer de véritables amitiés avec de véritables gens faits de chair et de sang et peut être même d’autres fluides moins avouables. Ce n’est pas tant l’aspect physique ou la promiscuité qui me souciaient, c’était, en vérité, le simple manque de confiance en moi. Il n’y avait pas de raisons pour qu’on se lie à moi puisque, moi même, je n’envisageais que le délitement de toutes relations réciproques avec moi.

Evidemment, cette stratégie qui consistait à ne jamais lier de relations profondes, dans tous les sens du terme, avec qui que ce soit, venait de moi. Longtemps, j’ai voulu croire ou me faire croire que les autres n’étaient pas aptes, ou pas prêts pour entretenir une relation avec moi. Il s’avère que les autres ont réussi leur vie, plus ou moins, qu’ils ont une vie sociale, plus ou moins, alors que moi, je n’ai que ma forêt et mon bord de mer. L’ennui à la sauce misanthrope.

J’entendais de loin les bruits d’une civilisation passée dans laquelle de vagues anciennes connaissances s’embourgeoisaient allègrement en mêlant passages télé et chroniques rédigées par d’autres, à leur nom, dans de vulgaires feuilles de choux inféodées à un pouvoir épuisé. Mais en réalité, tout cela n’existe pas.

Mon monde à moi se concentrait autour de l’ennui de mes journées répétitives où la seule nouveauté tournait autour de bouteilles à vider et de quelques professionnelles à rencontrer au hasard de mes visites guidées. Je ne voulais pas rencontrer les gens parce que je ne voulais pas m’attacher. Je ne voulais pas m’attacher parce que je ne voulais pas souffrir. Je ne voulais pas souffrir parce que mon budget alcool n’était pas extensible et que le nombre de putes n’était pas suffisant pour me passer l’envie de tuer des gens. Je faisais le constat simple mais amer que je n’étais pas une personne fréquentable et je le vivais mieux désormais. Ma vie simple et simplifiée me suffisait finalement.

Parfois, comme tout à chacun, je me laissais partir dans des rêveries de soirées endimanchées et apprêtées, de femmes toutes plus mannequines que les mannequines des magazines, de discussions échevelées et de haut niveau ou les neurones brûlent et se brûlent à force de rechercher des argumentations accortes et puis, je me réveille et je sais que tout cela n’existe pas… Que tout cela n’est que poudre aux yeux et jeu de dupes et alors que je n’étais qu’un simple dormeur commun, je me suis éveillé. La fatuité ne me convient pas et croire en des amitiés indéfectibles alors que l’humain n’est que failles et défections a épuisé les derniers espoirs que j’aurais pu avoir d’une vie faite de faux semblants. Alors, finalement, entre ici et ailleurs, j’ai choisi de rester dans le coin et de partir à la quête d’une spiritualité inexistante n’importe où, dans d’autres endroits, dans d’autres places.