Canapé de sourires sur plateau

Le présentateur cherchait à distribuer la parole de manière équitable et calme. Plusieurs invités faisaient semblant de s’écharper autour d’une table en formica blanc. Un décor hi tech qui faisait chic mais surtout chirurgical. Je ne connaissais pas ces gens. Je ne les entendais pas parce que je n’avais aucune envie de les écouter. Je m’étais arrêté dans un troquet ouvert. Histoire de prendre un café, qui devint vite deux et même trois, juste pour me tenir éveillé ou pour entendre des voix humaines, autres que la mienne, résonnant et tournant en boucle, dans ma boite crânienne. Il y avait là des opposants politiques, finalement, plutôt d’accord avec le suiveur (en l’occurrence la suiveuse) du président et des analystes, qui s’autorisaient à penser sur tout et à parler de tout, en ne sachant rien, sur rien.

Au moins, cela me faisait une distraction de voir des visages se déformer sous les efforts de convictions légères et mensongères. L’espace court d’un instant, je me demandais ce que vivait cette femme blonde totalement insipide et insignifiante, qui montrait juste, par ses interventions, que le président avait raison sur tout et en tout et que sa prestation du début de soirée était digne de figurer dans les livres d’histoire dès demain. Je m’imaginais toutes ces heures qu’elle avait dû passer à convaincre des électeurs désabusés, à se laisser berner, encore une fois, sur les places de marché d’une quelconque province dont elle se fout, en réalité, éperdument. J’imaginais les courbettes et autres joyeusetés qu’elle avait été obligées de faire, pour recevoir la parole divine et la bénédiction présidentielle, dans le cadre de son investiture pour finir à l’assemblée nationale. Je l’imaginais déjà, après l’émission, se restaurer, en compagnie de cet homme, physiquement imposant, noir, transpirant et qui déployait des efforts incommensurables de rhétorique pour nous faire croire qu’il était contre. Mais contre quoi ? Lui-même ne semblait pas le savoir.

Et je les voyais dans mon songe, rire et se taper sur l’épaule, en compagnie de ce freluquet affublé d’un foulard de soie turquoise comme portent ces femmes qui veulent cacher les traces de strangulation de leur conjoint. Il voulait montrer que son avis était essentiel parce qu’il était pertinent, d’autant qu’il avait un avis sur tout. Pourtant il ne ressemblait à rien et, dans la rue, le croisant, je pense que je ne lui aurais même pas demandé mon chemin, tant son visage dégageait une perspective de discussion chiante comme celle qu’on n’a vraiment pas envie d’avoir. Je les imaginais, tous les trois, rire, sur les pauvres gens qui croyaient encore leurs discours et se moquer, avec ce présentateur au brushing aussi impeccable que ses idées paraissent courtes, de nous tous, s’enfilant les petits fours et les flûtes de champagne avec la satisfaction du devoir accompli. Je devinais des cuisses de poulet déchiquetées par des mâchoires acérées et des miettes de canapés aux œufs de lumps, perdues dans des barbes de trois jours, taillées par un expert visagiste peroxydé, même si ça n’est plus la mode.

Une foule de courtisans distribuant des sourires et des poignées de mains molles et moites. Tout un univers de dégoût et de bons sentiments apparents pour cacher les pires pensées de l’humanité. Ils se devaient de rire fort et ostensiblement à pleines dents détartrées du matin alors qu’il n’existe plus de dentistes disponibles sur le territoire. Il fallait faire montre de soumission pour continuer à bénéficier des avantages et des privilèges de la fonction. Il fallait montrer que quelque soit le nom du parti, l’idéologie exprimée du parti, la compatibilité avec l’élite était sans failles ni discussion possible. Sur fond de musiques d’ascenseur et d’hôtesses apprêtées, malgré l’époque qui voulait que les hôtesses deviennent des hommes, ces règles là n’étant qu’assignées aux manants, les robes de soirée et les costumes cravates échangent des regards complices et numéros de téléphone pour entretenir cet entre-soi qui ne concerne qu’eux.

Nu sur le pas de la porte

L’image passa comme un mirage. Elle restait diffuse, confuse. Il y avait dans le galbe de ce corps quelque chose de magnétique, d’indicible. Quelque chose qui finalement n’existait pas dans le monde réel et que je m’évertuais à construire dans des rêveries de plus en plus profondes. La pénombre, évidemment, accentuait la part de mystères et de sublime que, finalement, chaque corps pouvait receler. La découverte de cette symbolique volante grossièrement dessinée sur le bas d’un dos cambré, provoquait une attirance visuelle. Il devenait impossible de décrocher le regard de cette forme qu’on pourrait comparer à l’envol d’un papillon. Drôle d’endroit pour qu’un tel insecte ne s’incruste.

Evidemment, mon regard s’était posé sur cette partie de ce corps nu dans le but de faire valoir et de justifier mon statut de gros dégueulasse libidineux et, même si mon intérêt pour la personne était quasi nul et à peine exclusivement professionnel, le fait d’être en contact visuel avec une nudité, suffisait à me transformer en prédateur redoutable alors que le reste du temps, je ne suis qu’un prédateur en hibernation. Je n’avais pas prévu de laisser mes yeux sur la partie charnue de ce corps. De toute façon, la visite même de cette personne n’était pas prévue, alors la nudité, jamais envisagée. Je n’espérais pas voir, un jour, cette femme dans ma chambre et, sans même parler d’espoir, l’imaginer nue ne m’avait jamais effleuré l’esprit. Ce qui pour un gros libidineux comme moi était assez paradoxal. Je n’éprouvais pas la moindre attirance vis à vis d’Aline. Elle était une collègue et la distinction se faisait d’elle même parce que les règles ancestrales du no zob in job m’empêchaient depuis toujours d’envisager une autre sorte de rapport.

La nuit avait été compliquée. Je la partageais entre les effluves du parfum de Sofia et les lumières nocturnes de la ville à travers la fenêtre devant laquelle j’avais installé le fauteuil en rotin généreusement mis à disposition par la direction de l’hôtel. Un petit hôtel sans fard que les carabinieri avaient mis à notre disposition ou plutôt nous avaient indiqué au regard de nos moyens financiers. J’avais passé la nuit entre la contemplation de la lune se cachant derrière quelques nuées nuageuses et le corps dénudé de Sofia lové dans les draps humides du lit. J’avais consommé l’intégralité d’un paquet de cigarettes face à l’image de la Salute éclairée par la lune et le cul rebondi de cette pute venue de Mestre que j’avais ramassée aux hasards de mes errances dans les dédales de la ville. Le contraste entre les fesses joliment dessinées de Sofia et ce sublime lieu de culte méritait que je passe la nuit à les contempler. Il y avait du sacré dans les deux visions et quelque chose de divin qui faisait que les images de la journée s’adoucirent malgré tout. Après tant d’années, après tant de choses vues, et en dépit de tous mes efforts, je n’arrivais pas à m’habituer. Peut être même qu’on ne s’habitue jamais finalement et que, chaque fois, chaque image définitive et sanglante renvoie et charrie toutes celles que j’avais déjà obstinément essayées d’évacuer de ma mémoire.

Elle avait frappé à la porte, tambouriné même, jusqu’à ce que je me décide à ouvrir. Ayant, depuis longtemps, abandonné l’idée de conserver pudeur et décence, je n’enfilai que mes chaussures. Plus exactement, je mis les pieds dans mes chaussures et, finalement, je perdais davantage de temps à me diriger vers la porte pour l’ouvrir que si j’étais pieds nus. Dans mon incommensurable fainéantise, je n’avais pas rentré les talons et je pliais le cuir à l’arrière de la godasse sous le poids de mon pied et plus largement de mon corps. J’accordais toujours un soin tout particulier à mes vêtements. J’avais donc ouvert la porte, nu, avec seulement des pompes nazes aux pieds.

J’avais en réalité à peine eu le temps de comprendre. Je n’avais pas réellement vu la tornade entrer. Le cheveu collé. Une nappe de parfum diffus envahit la pièce et se mélange à celui de Sofia. Tant de parfums féminins qui tournaient dans ma tête. Je savais vaguement qui entrait en furie et se précipitait dans la salle de bain, après un bonjour lancé à la cantonade. Je restai sur le pas de la porte, à poil, les pieds dans les godasses, la porte ouverte. Je sentis un petit courant d’air frais me chatouiller les parties les plus sensibles. C’est ce courant d’air qui me ramena à la réalité. A poil, sur le pas d’une porte, dans un couloir d’un hôtel sans cachet, d’une ville sérénissime, dans un pays dont je ne connaissais pas la langue, la poignée de la porte à la main, je m’aperçus que j’avais deux femmes dans ma chambre et que je n’avais toujours pas dormi. Ce qui était un fantasme enfoui depuis toujours dans les méandres de mes délires de gros pervers libidineux devenait un des pires moments de ma vie. Nu, deux femmes dans ma chambre et pourtant, confusément, une gêne indicible.

Laissez venir à moi les petits enfants … les grands aussi

Il restera ces jours où le vent froid venu d’ailleurs cessera de souffler. Des moments où les pierres ravivées et blanchies des églises diront leurs secrets et souvenirs.
Il y aura ces jours où celui qui part ne sera plus prétexte aux larmes mais source de tendres sourires complices. Ces jours où ceux qui s’évitaient, se recroisent dans le fracas des bourdons.

C’était dans une de ces petites villes de province ignorée du reste du monde et cachée au fond d’un improbable nulle part. Toute petite église, d’un tout petit village. Tout était petit comparé à la grandeur de l’émotion qui rassemblait ces gens si différents et si inconnus les uns des autres.
Tout était petit parce que ce n’était plus le lieu qui comptait et que la taille devenait tellement insignifiante, finalement, quand on préférait y croire et se rassurer.
Une petite église, presque champêtre et un cimetière attenant, à l’avenant. Tout était champêtre, même le soleil, parce que, malgré le vent frais, il faisait beau comme dans un dernier espoir d’un impossible.

Sur l’estrade qui servait d’autel ou sur l’autel qui n’était, en fait, qu’une estrade, l’homme, vêtu de sa robe blanche et de son étole violette portée telle une écharpe, se tenait droit, impassible, grave. Les mains jointes, face à lui, en signe de recueillement, les yeux rivés sur l’entrée de la petite église, attendant, peut être, que tous les outragés de l’injustice du jour prennent place dans l’enceinte.
Elle paraissait récemment rénovée et les pierres frappaient par leur nouvelle blancheur mais il y faisait froid et sombre comme si les pierres, elles mêmes, avaient reconnu le moment de solennité et refusaient de protéger ou de réchauffer ce moment.
Il fallait que tout marque ce moment.

Bien que le soleil se rappelât, tout le jour, de sa présence dans les cieux de ce mois de mars finissant, l’heure demeurait sombre, triste, funeste. Le silence se faisait de plus en plus lourd au fil des entrées des larmoyants et de ceux qui luttaient pour retenir ces larmes qui coulaient, déjà, le long de leurs joues, malgré eux. Ce silence rendait assourdissant les pas sur les pierres du sol de l’église. Pas un mot, pas un chuchotement, pas un reniflement, pas un cri, une unique rumeur de consternation ou d’injustice sortie de nulle part et n’allant pas beaucoup plus loin. Chacun cherchant dans le regard d’un voisin, d’une connaissance, d’une ombre, un soutien, une compassion, un murmure qui empêcherait enfin de s’éteindre cette lueur dans un silence trop glaçant. Une voix s’éleva et brisa le silence de ce premier jour du monde qui n’en finissait pas.

Il fallait que cette souffrance cesse, que le fardeau s’allège d’une présence trop forte et trop grande. Comme ces jours de marché qui donnent vie aux bourgades dépeuplées, comme tous ces bruits qui rappellent qu’il y avait le souffle de vie et qu’il est fragile ce souffle court, sourd, las, elle donnait tout corps à ce qu’était l’humain. C’est au dessus des cathédrales que le bon dieu prendra soin de son âme puisque le monde d’aujourd’hui n’a pas su prolonger les jours.
Elle aura connu peu de joies mais elles furent intense et le froid qui la prenait même les jours d’été, c’est le bon dieu qui lui envoyait. Elle était ce que chacun devrait être finalement, la dévotion et le courage donnés à ce que dieu aurait créé.
Ce fut la rencontre de trop dans cette vie sans lendemains heureux, dans cette vie aux jours précaires. Alors, vivre chaque jour comme s’il était le dernier même si il n’y a rien à faire et même si l’on ne fait rien.
L’amour qu’elle donnait autour de ses pas comme le sourire las qu’elle portait depuis l’annonce des fins de route, c’est la seule force qui lui restait.
Les yeux emplis de larmes qu’elle portait sur ce qu’elle laissait comme force de vie au monde, ce sont les dernières lumières de son feu qu’elle envoyait dans les foyers de cheminées fraîchement ramonées.
Et puis les jours passaient de plus en plus vite, et les forces déclinaient à chaque heure davantage. Il était l’heure de quitter, de lâcher la rampe et de partir dans un dernier salut, dans un dernier sursaut. Les mots qu’elle aurait voulu dire, c’est notre seigneur qui les dira. Les vies qu’elle voulait sauver, c’est notre seigneur qui en prendra soin. Il pourvoira à cette route brisée par l’injustice des maladies et des souffrances du corps que l’âme ne peut soulager.
La honte, la faiblesse, la souffrance deviennent les forces que chacun doit endosser et toutes ces larmes qu’il nous faut verser pour célébrer l’apothéose de cette âme pure, n’oublions jamais, que c’est notre seigneur qui les a créées.
Les larmes, que tous ici, nous versons déjà et verserons encore, c’est notre père, qui est aux cieux, qui s’en est allé les chercher dans les rivières, les fleuves, les mers, les lacs, les océans de la création et qui en hommage à toute la bonté qu’elle avait donnée à placer dans nos yeux cachés dans nos manches.
Le deuil que nous allons porter, c’est la vie que notre seigneur nous a prêtée. La tristesse qui emplit désormais nos cœurs, notre père l’y a placée. Le souvenir de son rire sonore dans nos esprits embrumés par les larmes, c’est notre créateur qui va le transcender. »

Les yeux cherchant le ciel et priant que les nuages arrivent enfin, que la pluie vienne car ce moment ne saurait rester sous les feux d’un soleil de printemps. Bon dieu, puisque tout le monde t’appelle en cet instant, il serait temps de signaler ton existence et de faire craquer cette averse et ces larmes célestes qu’exige cette heure.

Il ne plut pas pendant trois jours.

For real

Il est des temps où s’interroger sur la valeur que prennent les choses n’est pas superflue. Au moment où les relations virtuelles explosent et où l’utilisation mécanique du portable deviennent une norme relationnelle, il n’est pas inutile de se rappeler (en tout cas moi je veux m’en rappeler) que tout cela n’est le plus souvent qu’un jeu d’ego et plus d’égaux.
L’ère du clash, de la phrase blessante, volontairement blessante alors que les relations étaient apaisées et saines, est le propre du net. Il ne s’agit pas d’instaurer un débat, il s’agit d’avoir raison. Il ne s’agit pas d’argumenter, il s’agit de prendre le dessus sur l’autre. Il ne s’agit pas de discuter mais davantage de flatter un ego.
Le second degré tend à disparaître dans cette ère de l’immédiateté. Le recul, la distance, le sourire, même s’il est parfois maladroit, n’ont plus droit de citer. Il faut être clair, net, précis, incontournable à chaque phrase, à chaque pensée, à chaque mot. Tout cela manque tellement de légèreté que tout devient triste dans l’échange virtuel. Soyons désinvoltes, légers, heureux de communiquer et simples dans le virtuel comme dans la vie parce que c’est épuisant de devoir s’excuser perpétuellement d’avoir écrit tel ou tel mot.

On allait au bord de la mer…

Dans un passé déjà lointain, j’ai eu une autre vie qui m’a permis de rencontrer beaucoup de jeunes gens dont certains ont réussi à devenir intelligents, pertinents et éveillés. Evidemment je n’ai rien à voir dans cet éveil, cette pertinence et cette intelligence mais, au moins, je les aurai rencontrés et cela fait que, déjà, mon parcours aura une saveur.
Le plaisir de retrouver l’une de ces rencontres est, à chaque fois, renouvelé et, malgré ma propension aux bavardages, j’en tire une sorte de bain de jouvence et la conviction qu’il reste encore des gens capables de ne pas tomber dans les pièges grossiers du capitalisme et de l’uniformisation politique.
C’est au travers de ces discussions à bâtons rompus ou pas, who cares, que s’éclairent certains phénomènes, idées, concepts auxquels tu adhères, auxquels tu crois, mais qui restent parfois confus dans l’esprit embrumé et vieillis d’un vieil aigri comme moi.

La prise de conscience de ce que sous entend les termes de vacances et de retraite restent un joli moment de percussion cognitives. Il ne s’agit pas tant des plages de repos offertes par les principes capitalistes qu’il s’agit de critiquer mais, plutôt, la conscience de ce que ces mots entraînent.
Un des phénomènes étranges des vacances, c’est ce besoin de partir, de partir ailleurs quand c’est possible, comme pour fuir une réalité.
En fait, sous l’idée de décompresser, on va chercher ailleurs, ce que la vie quotidienne n’offre pas. 300 jours par an, pour grossir le trait, on vit une vie de merde et pendant le laps de temps que le monde offre comme plage de survie mentale, on va voir ailleurs si l’herbe est plus verte puis, on revient à l’endroit de départ, alors même que cet endroit est considéré comme mauvais, banal, gris, malsain, ou, en tout cas, loin de nos aspirations initiales. Une sorte de masochisme grandeur nature.
Beaucoup, beaucoup trop, vivent une vie qui ne correspond pas aux rêves, aux attentes, aux envies initiales mais trop s’en accommodent parce qu’il le faut bien et moi le premier, je ne suis pas dans une volonté de donneur de leçon mais davantage de constat que je porte sur ma propre existence, finalement.
Les vacances servent, ainsi, à voir ailleurs si c’est mieux et à recharger les batteries vidées par une vie insatisfaisante la plupart du temps.
Et puis la retraite, la mise en retrait, l’obsolescence programmée, la date limite de consommation que beaucoup passent au même endroit, dans les mêmes conditions en attendant les deux mois que les petites pensions offertes pour toute une vie de labeur permettent de s’offrir dans un endroit paradisiaque, un ailleurs qui permettrait d’oublier le ici, le maintenant, le là …
Alors le constat de se dire que ce qui fait que trop survivent et s’accrochent à ce cycle interminable d’une vie délétère ou peu enthousiasmante pour s’octroyer quelques minutes de vie au paradis, une fois l’an, permet de se rapprocher très vite d’un état semi dépressif. Il reste ce que le monde offre et que, pourtant, la remise en cause demeure sourde, faible, limitée presque silencieuse et absente comme si la résignation et l’acceptation étaient la norme, la nomenclature et la marche à suivre.
Ce qui est offert, ce sont de rares moments de satisfaction et de plénitude en échange de quotidiens tristes et fades mais qui sont supportés par l’attrait des rares moments. Et la routourne ne va pas s’arrêter de tourner vite sur son pivot voilé .

con Marc Emeriau por la reflexion

Back Home 2

C’est surtout par des petits détails que tu vois que tu t’es longtemps absenté d’un endroit, d’un lieu. Ce sont tous ces changements qui semblent n’être que le quotidien de chacun et que tu découvres comme une violence visuelle imprévue. Tu croyais revoir les mêmes pierres, les mêmes bâtisses, peut être même les mêmes pierres, tous ces repères que tu avais et qui formaient ta vie passée, tout ce qui construisait ton monde avant qu’il ne s’efface par ton départ. Tu voulais croire que le monde s’était figé à attendre ton retour, croire que rien ne changerait tant que tu n’aurais pas donné ton accord. Naïvement, je croyais être de ces gens là, être de ceux qui donnent le signal pour démarrer les transformations. J’espérais même que finalement le monde allait m’attendre pour amorcer ses transformations, qu’il serait patient et à l’écoute de mes envies.
C’est ce réveil brutal, cette violence envoyée par l’essor des deux roues de toute sorte qui me montre que définitivement le monde tourne sans moi. Partir n’influence, en réalité, véritablement que celui qui part parce que le reste du monde continue sa progression, pour ne pas dire qu’il s’en fout. Et là tu vois d’autres modes, d’autres compréhensions, d’autres perceptions de la vie autour de toi.


Soudain, tu comprends que, malgré toutes les campagnes publicitaires et de prévention sur le sujet, l’homme, dans son acception générique d’humain, refuse désormais de marcher et que seules les deux roues sont un véritable moyen de transport. A base de trottinette et d’overboard, le temps parisien se décline avec l’abandon négligeant de ces objets sur le bas côté de la route. A n’importe quel croisement de n’importe quelle rue, tu peux tomber nez à nez avec une trottinette électrique abandonnée et qu’un esclave moderne récupérera en le jetant négligemment encore une fois au fond d’un camion de location pour être rechargé et remis dans le grand bain de la collectivité.


C’est par ce type de détails et de transformations totalement improbables que la prise de conscience se fait. C’est par là, par la futilité des petites actions que la transformation du monde s’opère sous mes yeux. Plus encore que les tentatives marketing vestimentaires de décathlon ou les discours sans fin ni faim d’un gouvernement aux abois, c’est bien par ce que le quotidien offre que ce monde évolue. C’est bien par ce que le monde ne m’a pas attendu qu’il évolue à son rythme et même si ces modifications ne sont pas celles que j’aurais voulues, elles sont l’image que renvoie cette époque, marcher c’est trop dur, , prendre le temps c’est trop compliqué et perdre du temps, ce n’est pas en gagner sur la vie et la contemplation. Toujours plus vite, toujours plus ridicule, toujours plus motorisé, toujours plus assistés mais toujours plus productifs.

Back Home

C’est finalement en ce sens que toute la quintessence de cette ville surgit et remonte du plus profond des entrailles. C’est lorsque l’absence devient réelle et longue et que le retour se fait par les travées nocturnes et douces de ses quartiers populaires. C’est parce que cette ville reste malgré toutes ses blessures et ses attaques provinciales, le lieu de naissance, de vie, de déambulations. Alors, retrouver cette errance nocturne malgré les crachats, les souillures de non autochtones, de tous ceux qui ne savent pas et ne font pas volontairement le mal ou le sale mais froissent chaque jour davantage l’icone lutétienne.

A chaque fois, le retour aux sources prend tout son sens parce que je suis d’ici et que, même en étant ailleurs, une part de moi reste à jamais sur ces boulevards, sur ces maréchaux, sur ces rues souillées et ternes. Ce n’est plus la ville de mon enfance, je ne suis plus dans l’enfance, c’est un autre lieu, un autre univers désormais dans lequel je n’ai plus ma place mais qui reste mon monde. La dichotomie entre ce que je suis et ce que c’était, entre le monde dans lequel je naviguais et celui que je traverse aujourd’hui. Ça manque d’océan et de forêts, de bleu, de vert, de couleurs chatoyantes et vivantes, ça manque d’odeurs douces et sucrées, de douceurs et de sourires mais c’est chez moi. Toujours reviennent en moi les entailles profondes de ce passé ici, je ne reviendrais pas y vivre parce que ça n’est plus ma ville mais ça restera toujours chez moi.
#freeali

Alors bonne année

 

 

Et recommence cette litanie que nous avions évitée pendant presque un an. Comme les anniversaires, il faut que reviennent ces temps de vœux auxquels plus personne ne croit vraiment et qui s’avèrent, pour moi, de plus en plus difficiles à supporter. Chaque année, on recommence et, chaque année, je m’aperçois que l’année passée fut pire que la précédente, que la chute est lente mais permanente. J’aimerais me dire que cette fois, ça sera la bonne, que les vœux de cette année seront couronnés de succès et que, enfin, ça ressemblera à quelque chose.
Evidemment, on remercie. On répond, on remercie, on sourit. En tout cas, c’est ce que je m’efforce de faire parce que je ne suis pas qu’un monstre, mais sans vraiment y croire encore. Je sais que mon pessimisme naturel va ternir ces jours et que la joie hypocrite d’enterrer une année triste ne sera pas suffisante pour me rassurer sur les jours qui viennent. Personne ne sait vers quelle catastrophe nous courrons et personne ne veut vraiment le savoir. En réalité, il y a une sorte de fatalisme dans les vœux de cette année, une sorte de soutien et d’espoir de revoir l’autre vivant parce que c’est loin d’être fait.
Alors, il n’est pas de bon ton d’être seul, d’être triste parce que ce jour n’est pas le même que les autres et qu’il faut que forcément, il soit à part. Tu as le droit d’être un dépressif isolé et solitaire tous les jours de l’année, sauf durant cette semaine. Cette semaine, tu n’as pas le droit d’être lucide et de te poser les vraies questions sur toi ou sur le monde. Tu te dois d’être d’affable à défaut d’être joyeux. Tu te dois d’être sortable à défaut de sortir.
Pourtant, je sais que chaque jour qui passera désormais me rapproche du départ. Il s’installe comme une évidence que je ne resterais pas dans mon antre, parce que je n’en ai pas envie. Le spectacle de la quête de notoriété qu’elle soit en gilet, ou en stylo, ou en gyrophare, accentue cette lassitude. Une course à l’échalote de savoir qui sera le représentant, alors que plus personne ne veut être représenté sauf quelques tenants de l’ancien monde des marcheurs. Chaque jour fournit son nouveau représentant de quelque chose ou d’autres choses. Tout le monde représente tout le monde et plus personne ne semble apte à se représenter lui-même.

Alors soyons représentés par ces fous d’hubris qui veulent exciter des sots pour plaire à des gueux qui visent à marcher sur les justes et les faibles puisque c’est l’issue, le but, le jeu.
Alors soyons heureux de voir des pantins désarticulés s’ingénier à vouloir prendre la parole pour des démunis silencieux afin de les ridiculiser davantage dans l’espoir d’un strapontin inconfortable dans une alcôve sombre. Et jouissons, profitons de ces jours de fête, pendant qu’il est trop tard, profitons de ce que cette engeance autorise encore à prendre et prenons ce qu’on nous refuse puisqu’il faut être une icone et non plus un agissant.
Alors bonne année puisque c’est peut être la dernière de ce système, de ce monde, de moi, de nous, de vous.

Où enfin commencer quelque chose …

 

        De moins en moins envie de m’épancher sur cette société qu’on nous impose, à la veille d’une nouvelle manifestation, que tous espèrent pacifique, en sachant, déjà, qu’elle ne le sera pas partout.

       Ce gouvernement est incompétent dans sa mission qui consiste à répondre à la population, du mieux possible. L’UE contraint les peuples à l’asservissement et est dirigée par une bande de robots pour qui les vertus du capitalisme sont au delà de toutes les religions. Les religions, elles mêmes, sont une malédiction pour le monde, finalement, alors qu’elles auraient dû être une bénédiction. Alors, tout le monde connaît la situation et la solution. Sortir du capitalisme en sortant de l’ordo libéralisme bruxellois, sortir de cette république qui est épuisée des multiples viols subis, donner enfin un vrai pouvoir aux gens, même si c’est populiste, même si vulgaire, mais au moins, admettre que chacun est assez grand pour gérer son foyer et donc ce qui régit celui ci. Selon les cas, nous devons être adultes mais, en même temps (c’est la mode), asservis, esclaves de règles et de personnes inconnues et qui ont, désormais, montré leur incompétence crasse et le danger qu’elles représentaient. Définitivement, les escrocs sont aux commandes parce qu’il s’agit d’une profonde escroquerie d’être guidé et dirigé, comme ils aiment à le dire, par ces individus. Ce constat est factuel et difficilement contestable et une vraie grande honnêteté consisterait simplement à reconnaître que n’importe qui, aujourd’hui, est capable de faire aussi mal que ces deux gouvernements qui dirigent et nous tuent. Oh certes, on pourra mettre en avant que le petit peuple, le bas peuple, est jaloux, vulgaire, sale, ignorant et même méchant. Que ce mot: peuple, ne signifie rien, alors qu’il veut tout dire et que tout le monde le comprend mais il permet, surtout, à cette caste dirigeante, de renvoyer l’opposition populaire à un statut de néant… 

        La fameuse question, c’est qui le peuple ? C’est quoi le peuple ? Question qui n’intéresse que ceux, finalement, qui tirent des avantages de cette situation ankylosée, métastasée. Le peuple, c’est celui qui, à 80%, n’a pas voté pour ça mais aussi les 20% qui ont voté pour ça. Alors oui, j’ai raté ma vie, j’avais plus de talents, plus d’intelligence, plus de culture que la quasi totalité des gens que j’ai rencontrés dans ma vie, peut être, peut être pas, mais je n’ai jamais eu l’esprit de compétition, je n’ai jamais voulu être le 1 et du coup, je ne suis rien. Alors forcément, je me reconnais parmi les riens qui souffrent, qui sont en bas, parce que je suis de cette engeance là, parce que je ne fais pas de bruits, je ne me bats pas, je me tais. Exactement comme tous ces gens méprisés par une oligarchie de plus en plus indigne. On ne m’a pas fait confiance parce que je ne me faisais pas confiance, parce que le petit rebeu du 93, malgré des diplômes à ne plus savoir qu’en faire, et tout ce qui va bien, n’est toujours qu’un petit rebeu du 93. Aujourd’hui, les petits comme moi, veulent exister et montrer qu’ils peuvent, eux aussi, devenir des êtres politiques. Quand on regarde la classe politique aujourd’hui, elle ne mérite pas les gens qu’elle prétend représenter et qu’elle humilie en fait. Alors que le peuple se dirige lui même ne peut être pire qu’être dirigé par « ça ». Ce peuple fera lui aussi des erreurs, c’est certain, mais au moins, elles seront les siennes et ça veut dire beaucoup.

       45 ans, deux enfants, deux bacs+5, chômeur, plutôt mal dans sa peau, avec un nom et une supposée culture qui ne lui correspondent pas, essayant de survivre dans ce marasme parce qu’il y a, malgré tout, de belles choses en ce monde et que je n’arrive même pas à être jaloux. Je devais me coucher tôt ce soir mais ça sera encore une nuit courte à retourner, dans ma tête, tout ce que je ne fais pas, bloqué par ce que tous les autres ne connaissent pas. Ainsi, à quoi bon encore une fois répéter la même litanie. Le monde que nous avons créé n’est pas beau, nous avons énormément pleuré dessus, depuis si longtemps alors si aujourd’hui, il peut y avoir un petit changement, autant l’accompagner plutôt que de le considérer comme forcément vulgaire puisque venant de la plèbe. Quant à moi, personnellement, je ne sais pas, comme d’habitude, ce que je ferais dans le futur ou pas. Peut être espérer un sursaut de confiance ou une chance digne du loto ou plus sûrement un ailleurs où enfin commencer quelque chose.

 

Et puis…

Et puis, il y a tous ces matins solitaires, tous ces levers de soleil à écouter le vent dans les gigantesques arbres sombres en espérant, soudain, trouver le chemin vers un impossible, vers une utopie, vers un rêve qui n’attend qu’un signe pour devenir un quotidien maussade et fade.

Et puis, il y a toutes ces heures à noyer le regard dans des récipients sombres, fumants, odorants et amers à regarder un avenir dissimulé sous les couvertures opaques de mes réalités funèbres et non vécues. La descente de la chaleur âpre et sucrée le long de l’épine dorsale.

Et puis, il y a tous ces jours qui passent les uns après les autres, les uns avec les autres, les uns dans les autres, les uns sans les autres. seulement tous ces jours qui finissent par apparaître comme les fausses perles céramique sur le cou nu d’une succube diaphane et gourmande.

Et puis, il y a tous ces moments qui balancent entre espoir et désillusion, entre actions et attentes, entre rêve et réalité et surtout désillusions, tristesses, insomnies et mal être au milieu de la vie d’autres chimères et pourtant, tout va bien, je ne me suis pas tué.

Et puis, il y a toutes ces femmes que je n’aurais pas, tous ces corps que je ne caresserais jamais, toutes ces peaux que je ne frôlerais pas et toutes ces histoires de vie dont je n’entendrais jamais parler parce que je ne suis pas là et parce que je n’avais aucune raison, finalement, d’y être.

Et puis, il y a toute cette fatigue inutile accumulée à se débattre dans le vide et dans un nuage d’inconnus et d’incompréhensions divines et maladroites. Les méandres obscures d’une vie plate et sans reliefs agrégée à d’autres vies insignifiantes à ne pas recevoir ce qui aurait pu changer.

Et puis, il y a ces luttes, ces combats, ces batailles qu’on mène contre des armées d’ombres sombres et vaporeuses, seul face à des mondes inconnus et des ennemis qui, en fait, ne le sont pas mais le sont parce que la décision ne dépend déjà plus de moi et que la haine naît du vide et vit du vent.

Et puis, il y a les fantasmes, les rêves, les envies, les illusions et les désillusions. Tout ce qui construit une vie parallèle et qui reste toujours plus belle, et qui à la fin font que je triomphe car je ne me suis pas tué.