Cattiva stella

C’est une tempête qui me porte vers toi. C’est ce souffle venu d’ailleurs qui change tous les effets, toutes les certitudes, tous les maux. C’est cet air, cette onde qui bouscule les dunes des déserts et qui fait tourner les têtes les plus fortes. Et ce vent qui me porte vers toi ramène les pleurs, les larmes, les coups et toutes ces choses qui ont construit la chute. Les nuages sont poussés trop vite. Il n’y a plus le temps d’admirer les étoiles, il n’y a plus le temps de les transformer et elles restent les mauvaises étoiles sous lesquelles sont nées nos dernières illusions.
Et ce vent efface toutes les traces écrites dans le sable dans lequel respiraient encore les dernières promesses d’une histoire différente, d’une histoire qui portait l’un vers l’autre les évidences des corps et des êtres faits pour ne pas être séparés mais qui le sont et le resteront désormais. Chacun de son côté, chacun de son monde, à contempler sa propre mauvaise étoile en attendant l’orage qui lavera définitivement les plaies.
Toutes ces images qui ne font que me ramener vers toi et qui bercent les derniers espoirs des décédés des millénaires précédents lancent dans les airs les feux d’artifice qui écrivent ton nom dans les cieux au milieu de nos étoiles contraires, de nos mauvaises étoiles. Et ce nom résonnera dans des centaines de ruelles pavées, dans des millions de gouttes dans les canaux et sur des dizaines de fleurs pendues sur les balcons ombragés des fenêtres ouvertes sur les rayons des soleils d’été. Et les centaines de vagues qui heurteront les quais pour mourir danse cri de ton nom qui résonnera sur les palais pour emplir encore toutes les vies de sa présence. Et les inondations traversées encore et encore en entendant siffler ton nom et les tempêtes maritimes affrontées sur ce petit bout de terre au milieu du vide pour pouvoir coucher sur les papiers volants dans la pièce nue les mots que tu ne liras jamais et qui pourtant continuent de te rendre vivante malgré ton départ.
C’est ce vent qui me pousse tellement fort vers toi qui continue de porter l’odeur de ta peau dans un souffle mortel d’orages d’été. Une odeur de jasmin qui ne meurt pas et qui empreigne les murs et les étoiles les plus lointaines, une mauvaise étoile qui reste ma seule compagne dans mes nuits sans sommeil à errer dans une ville qui n’est pas la mienne mais qui me retient parce que tu n’y seras pas. Ce vent qui nettoie les chemins poussiéreux de mon âme et découvre les planètes sans nom qui me porte toujours vers toi, m’amène toujours vers toi mais je reste dans cette ville étrangère pour ne pas me blesser, pour me protéger de ta mauvaise étoile qui luit sur moi.
Et maintenant que les bateaux ne peuvent plus ensevelir mes rêves, je peux enfin regarder à nouveau les époques passer, les jours mourir et les heures frapper comme les balles qui transpercent les plus courageux d’entre nous, les amours défuntes dispersés dans les univers inconnus par ce vent qui me pousse vers toi. Dans mes meilleurs jours, je me surprends à sourire et à oublier ma mauvaise étoile.

Je ne m’habitue pas à la mer

 

Et malgré toutes ces heures et toutes ces nuits passées et dépassées, je ne m’habitue pas à la mer, je ne m’habitue pas à l’absence. Je continue à vivre avec ce parfum d’abandon qui embaume les nuits où je m’autorise enfin à me coucher de ton coté du lit puisque tu n’y seras plus. Les excuses explosaient par milliers et m’appelaient par mon nom comme si j’étais déjà condamné. Chaque jour devenait une épine de plus enfoncée sous l’ongle, dans la peau, dans la chair, à vif. J’aurai tellement aimé me dire que mon amour c’était toi mais pour cela il aurait fallu que je ne sois plus le seul à éprouver ce sentiment. S’entendre juste dire au creux de l’oreille que c’est toi, juste toi, seulement toi, encore toi et pouvoir hurler des rêves qui s’accrochent encore aux nuages. Et écouter ton souffle résonner en moi et me traverser comme la lame du couteau que je n’ai pas et me dire que je ne m’habitue toujours pas à la mer et que le parfum des jasmins en fleurs flotte autour de moi comme l’empreinte de tout ce qui ne sera jamais vécu.

La pluie frappe le sol et cette petite musique m’accompagne comme cette nostalgie accrochée à mes semelles et qui me suit et pourtant, autour de moi, tout est magnifique. Le sublime côtoie le merveilleux et malgré tout, je ne parviens pas à transformer ces lèvres closes et pincées en un sourire ou même juste en une esquisse d‘émerveillement. Les goûts n’ont plus de saveurs, les lumières n’ont plus d’éclats, les parfums n’ont plus d’odeurs. Seuls les souvenirs et les images restent animés et même si tout est magnifique, je ne vois plus que les reproches, les pertes, les ombres. S’il y eut de l’ambre, des perles et des joyaux, ils sont devenus les cendres incandescentes d’un feu de joie nourrit de toutes les tristesses de ces jours et de ces nuits, de toutes ces images qui traversent sans cesse l’esprit et frappent sur les parois de la mémoire pour rebondir plus fortes encore et tourner sans cesse comme je tourne dans mon lit en attendant un signe qui ne viendra jamais.

Il est possible que je ne fis que de mauvais choix, je n’en fis jamais de bons et pourtant tout reste magnifique autour de cette vie mais tout est vide dans cette vie. Il est possible que tout soit plus simple quand il n’y a rien à attendre et que tout soit plus beau quand tout est déjà triste. Il n’existe plus aucun sourire dans le vol des oiseaux, il n’existe plus aucun éclat dans la courbe des vagues, il n’existe plus de beauté dans la fonte des neiges et je ne m’habitue pas à la mer, ni à l’absence du parfum des jasmins en fleurs. Et même si tout passe et que rien ne change, les sourires qui m’accompagnent, les caresses qui me poussent, les baisers qui m’encouragent ne tuent pas les mauvais rêves et ne rendent pas les plus belles journées de mes pires années plus supportables.

Et je continue à chercher mes chaussures dans le frigo, et je continue à trouver mes chemises dans la baignoire, et je continue à voir des nudités dans le tambour, et je continue à relever des cheveux dans les verres et je continue à me demander si je vais finir par m’habituer à la mer, si je ne me suis pas tué et si un jour, les jasmins auront à nouveau le parfum des lendemains.

Acte 2

Second temps non négociable, une véritable politique concernant l’UE. 2005 a prouvé que les français pouvaient s’intéresser à la question européenne mais que encore une fois, la fameuse démocratie représentative a balayé d’un haussement de menton la parole populaire. Evidemment, pour moi, le rêve serait une sortie inconditionnelle de ce machin mais on ne peut se prévaloir de démocratie d’un côté et imposer une décision de l’autre. A moins donc d’un référendum faisait office de loi applicable et non négociable sur le sujet, je ne m’amuserais peut être même pas cette fois à lire les promesses électorales des uns et des autres qui n’engagent que ceux qui encore croient ces bonimenteurs.
Mise en place d’une véritable démocratie (c’est-à-dire voter les lois impactantes au quotidien) et mise en place au minimum d’un référendum sur la question de l’UE avec une vraie campagne pédagogique et non idéologique sont les deux préalables indispensables et qui conditionnent clairement tous les autres sujets. L’environnement, le social, le sécuritaire, l’immigration, la laïcité, l’économie, le militaire, l’éducation, la santé, la formation, la famille, la ville, le plan, l’agriculture, le chômage, la retraite, la politique sportive, égalitaire ne sont que des domaines, selon moi secondaires et qui seraient seulement discutable dans une perspective où les citoyens seraient concernés de part leur vote et leur prise de position et dans une perspective où ces mêmes citoyens auraient décidé d’eux-mêmes si les décisions supra nationales devaient continuer à l’être.
On peut bien sûr m’objecter que les sujets cités sont plus importants. Evidemment. Pour moi, les deux thématiques que je mets en avant sont les points de départ d’un traitement es autres points. On peut vouloir lutter contre le réchauffement climatique, et à l’exception de quelques illuminés, tout le monde est plutôt d’accord sur la nécessité écologique mais une vraie politique écologique passe par la fin du lobbying, la mise en place de lois et de règles contraignantes mais acceptées et voulues par tous et non imposées par certains sans visée pédagogique. On peut même croire que les citoyens sont suffisamment intelligents pour comprendre une obligation de réforme de la retraite ou du chômage ou de je ne sais quoi si cette obligation est expliquée, si elle est adoptée avec concertation, si elle est amendable en cas d’échec, si elle est discutée et discutable. Or aujourd’hui, cela n’existe pas et c’est l’une des raisons des multiples refus de réformes. Les français, comme d’autres, ne sont pas contre les réformes. Ils sont contre les obligations, les diktats, les impositions. En discutant, on arrivera à davantage de consensus et davantage d’implication mais pour que des personnes privilégiant leurs postes à l’intérêt général comprennent enfin ce genre de choses, je pense que nous ne serons plus ici pour le voir.
On peut encore me rétorquer que si les citoyens décidaient de leur gestion, ils remettraient en place la peine de mort, la fin de l’immigration ou je ne sais quelle autre saloperie. Evidemment, je serai plutôt contre mais s’il s’agit de la volonté du plus grand nombre, il faut l’accepter. Aujourd’hui, les décisions sont prises par un petit nombre concernant le plus grand nombre et les imposent. Si demain, le vote populaire décide de remettre en place la peine de mort, je suis en droit de quitter le pays, de m’y opposer pacifiquement, de lutter contre sans être à tour de rôle affublé de sobriquets tels que fachos ou gauchos, racistes ou suceur de babouches.
L’an prochain je ne voterais donc pas pour les partis pro UE, ce qui fait que je ne voterais pour personne et pour être bien sûr que je ne voterais pas, je ne voterais pas pour un parti qui considère la république et donc l’élection de maitres comme ne obligation en prétendant qu’il s’agit de la démocratie mais une démocratie sans le peuple. Ni Mélenchon, ni Le Pen, ni Macron, ni Bertrand, puisque tous républicains et tous pro UE. Inutiles dès lors de venir m’expliquer les vertus d’un programme inapplicable, aucun parti aujourd’hui ne répond à mes désirs d’égalité, de justice, de liberté, de paix.
Pour finir, l’abstention est aujourd’hui, le seul véritable geste politique de contestation selon moi. Voter pour des gens qui ne prennent jamais en compte la parole populaire, c’est clairement se soumettre. C’est d’autant plus risible de se considérer insoumis dans ce cadre mais ça n’est pas la seule contradiction. De très loin, aujourd’hui, les abstentionnistes sont pour beaucoup, plus politisés que les votants, plus au fait des enjeux que les votants. Les votants votent par tradition, par reflexe, par paresse intellectuelle et réflexive et certains, encore, quelques uns votent par conviction. Des convictions de soumission à l’UE et des convictions de soumission à une pseudo élite totalement déconnectée et méprisable. Ce n’est qu’une piste mais plutôt que de pleurer une fois par an environ sur les taux hallucinants de l’abstention et sur des députés élus avec 15% des voies des inscrits ou des présidents de régions avec moins de 10%, il serait temps de remettre les individus au centre de la politique et de laisser enfin les citoyens participer aux décisions qui les concernent.

Acte 1

J’avais, durant ma pénitence Facebookienne, écrit quelques bafouilles que j’envisageais de divulguer et puis… Finalement, le constat aurait été le même. Rien ne change et rien ne changera. Que ce soit d’un côté ou de l’autre, les fanatiques soumis hurlent, avec les loups, la nécessité du vote. A l’exception de quelques occasions où je me déplace parce que j’ai encore des connaissances qui croient en la politique politicienne non démocratique actuelle et qui se présentent et que donc, par amitié, je soutiens, je ne vote plus.
Ainsi, il est acté pour moi que je ne voterais pas aux présidentielles. Ou plutôt je voterais pour le candidat qui mettra dans son programme deux éléments essentiels et je suis tranquille, ça n’arrivera jamais. Outre les préoccupations sociales et environnementales dont tous les candidats se targueront, la nécessité d’une véritable mise en place de la démocratie sera un préalable non négociable. Par démocratie, évidemment, je n’entends pas cette supercherie républicaine qu’on nous vend depuis bientôt un siècle en appelant cela démocratie, alors qu’elle n’est qu’un carcan, peut être plus dur encore, que les régimes totalitaires qu’il nous plait de haïr.
Tout le monde le sait mais tout le monde fait comme si cela était normal. La république n’est pas la démocratie et l’inverse encore moins. Je ne suis pas républicain. Je n’ai pas besoin d’avoir un inconnu qui me représente dans quoique ce soit pour, en plus, le plus souvent, ne pas me représenter selon mes envies et intérêts. Tant que nous serons dans ce système représentatif, il n’est même pas tolérable de parler de démocratie.
Premier temps donc, la mise en place d’un véritable système démocratique, à savoir que les décisions qui impliquent véritablement la vie des gens soient des décisions collégiales et non des décisions posées par quelques personnes élues à 20% au maximum quand elles ne sont pas élues comme les ministres. A quel moment ai-je accordé un mandat à Darmanin ou plus encore à Dupont Moretti ? De quel droit ces personnes prennent elles des décisions qui impactent ma vie, ma sécurité, ma morale, mes finances sans que je sois consulté ? Certains appellent cela la démocratie. J’appelle cela infantilisation ou pire encore, mais la décence et la menace Fb m’empêchent de dire tout ce que je pense. Premier temps donc, la mise en place d’un système démocratique efficient qui concernerait enfin les citoyens et non plus exclusivement une élite déconnectée et qui n’a d’élite que le nom qu’elle s’est elle-même octroyée.

Tramontate le stelle

Et se dispersent les étoiles avant l’aube de la victoire dans un fracas sublime de fureur et de nostalgie triste. Des mondes en déconstruction et des nuées sombres à l’unisson. Des tonnerres de chansons à boire et des éclairs de bougies parfumées. Des champs de ruines et de batailles encore fumants des luttes ancestrales et futures et de souvenirs. La réminiscence frappant à la porte de l’esprit vagabond pour construire de nouveaux murs ébréchés dans l’histoire des peuples. Pluie. Orages et tempêtes. Songes et rêveries sur un absolu improbable et enseveli.

Et puis, les temps calmes, les jours heureux et fleuris. Et reviennent les étoiles après l’aurore des défaites dans un silence assourdissant de joies euphoriques. Des océans démontés et des souterrains lumineux discordants. De faibles averses d’avé maria et des ombres venant de charniers suintants. Des montagnes de palais et de lacs sans vents encore assagis par les conquêtes amoureuses à venir et passées. Le réel caressant les fenêtres des âmes errantes pour détruire à nouveau les fondations marbrées et serties d’or et de perles dans les mythologies titanesques. Feu. Canicule et déserts. Concrets et certains sur des sables mouvants au milieu des villes et des églises.

Canapé de sourires sur plateau

Le présentateur cherchait à distribuer la parole de manière équitable et calme. Plusieurs invités faisaient semblant de s’écharper autour d’une table en formica blanc. Un décor hi tech qui faisait chic mais surtout chirurgical. Je ne connaissais pas ces gens. Je ne les entendais pas parce que je n’avais aucune envie de les écouter. Je m’étais arrêté dans un troquet ouvert. Histoire de prendre un café, qui devint vite deux et même trois, juste pour me tenir éveillé ou pour entendre des voix humaines, autres que la mienne, résonnant et tournant en boucle, dans ma boite crânienne. Il y avait là des opposants politiques, finalement, plutôt d’accord avec le suiveur (en l’occurrence la suiveuse) du président et des analystes, qui s’autorisaient à penser sur tout et à parler de tout, en ne sachant rien, sur rien.

Au moins, cela me faisait une distraction de voir des visages se déformer sous les efforts de convictions légères et mensongères. L’espace court d’un instant, je me demandais ce que vivait cette femme blonde totalement insipide et insignifiante, qui montrait juste, par ses interventions, que le président avait raison sur tout et en tout et que sa prestation du début de soirée était digne de figurer dans les livres d’histoire dès demain. Je m’imaginais toutes ces heures qu’elle avait dû passer à convaincre des électeurs désabusés, à se laisser berner, encore une fois, sur les places de marché d’une quelconque province dont elle se fout, en réalité, éperdument. J’imaginais les courbettes et autres joyeusetés qu’elle avait été obligées de faire, pour recevoir la parole divine et la bénédiction présidentielle, dans le cadre de son investiture pour finir à l’assemblée nationale. Je l’imaginais déjà, après l’émission, se restaurer, en compagnie de cet homme, physiquement imposant, noir, transpirant et qui déployait des efforts incommensurables de rhétorique pour nous faire croire qu’il était contre. Mais contre quoi ? Lui-même ne semblait pas le savoir.

Et je les voyais dans mon songe, rire et se taper sur l’épaule, en compagnie de ce freluquet affublé d’un foulard de soie turquoise comme portent ces femmes qui veulent cacher les traces de strangulation de leur conjoint. Il voulait montrer que son avis était essentiel parce qu’il était pertinent, d’autant qu’il avait un avis sur tout. Pourtant il ne ressemblait à rien et, dans la rue, le croisant, je pense que je ne lui aurais même pas demandé mon chemin, tant son visage dégageait une perspective de discussion chiante comme celle qu’on n’a vraiment pas envie d’avoir. Je les imaginais, tous les trois, rire, sur les pauvres gens qui croyaient encore leurs discours et se moquer, avec ce présentateur au brushing aussi impeccable que ses idées paraissent courtes, de nous tous, s’enfilant les petits fours et les flûtes de champagne avec la satisfaction du devoir accompli. Je devinais des cuisses de poulet déchiquetées par des mâchoires acérées et des miettes de canapés aux œufs de lumps, perdues dans des barbes de trois jours, taillées par un expert visagiste peroxydé, même si ça n’est plus la mode.

Une foule de courtisans distribuant des sourires et des poignées de mains molles et moites. Tout un univers de dégoût et de bons sentiments apparents pour cacher les pires pensées de l’humanité. Ils se devaient de rire fort et ostensiblement à pleines dents détartrées du matin alors qu’il n’existe plus de dentistes disponibles sur le territoire. Il fallait faire montre de soumission pour continuer à bénéficier des avantages et des privilèges de la fonction. Il fallait montrer que quelque soit le nom du parti, l’idéologie exprimée du parti, la compatibilité avec l’élite était sans failles ni discussion possible. Sur fond de musiques d’ascenseur et d’hôtesses apprêtées, malgré l’époque qui voulait que les hôtesses deviennent des hommes, ces règles là n’étant qu’assignées aux manants, les robes de soirée et les costumes cravates échangent des regards complices et numéros de téléphone pour entretenir cet entre-soi qui ne concerne qu’eux.

Nu sur le pas de la porte

L’image passa comme un mirage. Elle restait diffuse, confuse. Il y avait dans le galbe de ce corps quelque chose de magnétique, d’indicible. Quelque chose qui finalement n’existait pas dans le monde réel et que je m’évertuais à construire dans des rêveries de plus en plus profondes. La pénombre, évidemment, accentuait la part de mystères et de sublime que, finalement, chaque corps pouvait receler. La découverte de cette symbolique volante grossièrement dessinée sur le bas d’un dos cambré, provoquait une attirance visuelle. Il devenait impossible de décrocher le regard de cette forme qu’on pourrait comparer à l’envol d’un papillon. Drôle d’endroit pour qu’un tel insecte ne s’incruste.

Evidemment, mon regard s’était posé sur cette partie de ce corps nu dans le but de faire valoir et de justifier mon statut de gros dégueulasse libidineux et, même si mon intérêt pour la personne était quasi nul et à peine exclusivement professionnel, le fait d’être en contact visuel avec une nudité, suffisait à me transformer en prédateur redoutable alors que le reste du temps, je ne suis qu’un prédateur en hibernation. Je n’avais pas prévu de laisser mes yeux sur la partie charnue de ce corps. De toute façon, la visite même de cette personne n’était pas prévue, alors la nudité, jamais envisagée. Je n’espérais pas voir, un jour, cette femme dans ma chambre et, sans même parler d’espoir, l’imaginer nue ne m’avait jamais effleuré l’esprit. Ce qui pour un gros libidineux comme moi était assez paradoxal. Je n’éprouvais pas la moindre attirance vis à vis d’Aline. Elle était une collègue et la distinction se faisait d’elle même parce que les règles ancestrales du no zob in job m’empêchaient depuis toujours d’envisager une autre sorte de rapport.

La nuit avait été compliquée. Je la partageais entre les effluves du parfum de Sofia et les lumières nocturnes de la ville à travers la fenêtre devant laquelle j’avais installé le fauteuil en rotin généreusement mis à disposition par la direction de l’hôtel. Un petit hôtel sans fard que les carabinieri avaient mis à notre disposition ou plutôt nous avaient indiqué au regard de nos moyens financiers. J’avais passé la nuit entre la contemplation de la lune se cachant derrière quelques nuées nuageuses et le corps dénudé de Sofia lové dans les draps humides du lit. J’avais consommé l’intégralité d’un paquet de cigarettes face à l’image de la Salute éclairée par la lune et le cul rebondi de cette pute venue de Mestre que j’avais ramassée aux hasards de mes errances dans les dédales de la ville. Le contraste entre les fesses joliment dessinées de Sofia et ce sublime lieu de culte méritait que je passe la nuit à les contempler. Il y avait du sacré dans les deux visions et quelque chose de divin qui faisait que les images de la journée s’adoucirent malgré tout. Après tant d’années, après tant de choses vues, et en dépit de tous mes efforts, je n’arrivais pas à m’habituer. Peut être même qu’on ne s’habitue jamais finalement et que, chaque fois, chaque image définitive et sanglante renvoie et charrie toutes celles que j’avais déjà obstinément essayées d’évacuer de ma mémoire.

Elle avait frappé à la porte, tambouriné même, jusqu’à ce que je me décide à ouvrir. Ayant, depuis longtemps, abandonné l’idée de conserver pudeur et décence, je n’enfilai que mes chaussures. Plus exactement, je mis les pieds dans mes chaussures et, finalement, je perdais davantage de temps à me diriger vers la porte pour l’ouvrir que si j’étais pieds nus. Dans mon incommensurable fainéantise, je n’avais pas rentré les talons et je pliais le cuir à l’arrière de la godasse sous le poids de mon pied et plus largement de mon corps. J’accordais toujours un soin tout particulier à mes vêtements. J’avais donc ouvert la porte, nu, avec seulement des pompes nazes aux pieds.

J’avais en réalité à peine eu le temps de comprendre. Je n’avais pas réellement vu la tornade entrer. Le cheveu collé. Une nappe de parfum diffus envahit la pièce et se mélange à celui de Sofia. Tant de parfums féminins qui tournaient dans ma tête. Je savais vaguement qui entrait en furie et se précipitait dans la salle de bain, après un bonjour lancé à la cantonade. Je restai sur le pas de la porte, à poil, les pieds dans les godasses, la porte ouverte. Je sentis un petit courant d’air frais me chatouiller les parties les plus sensibles. C’est ce courant d’air qui me ramena à la réalité. A poil, sur le pas d’une porte, dans un couloir d’un hôtel sans cachet, d’une ville sérénissime, dans un pays dont je ne connaissais pas la langue, la poignée de la porte à la main, je m’aperçus que j’avais deux femmes dans ma chambre et que je n’avais toujours pas dormi. Ce qui était un fantasme enfoui depuis toujours dans les méandres de mes délires de gros pervers libidineux devenait un des pires moments de ma vie. Nu, deux femmes dans ma chambre et pourtant, confusément, une gêne indicible.

Laissez venir à moi les petits enfants … les grands aussi

Il restera ces jours où le vent froid venu d’ailleurs cessera de souffler. Des moments où les pierres ravivées et blanchies des églises diront leurs secrets et souvenirs.
Il y aura ces jours où celui qui part ne sera plus prétexte aux larmes mais source de tendres sourires complices. Ces jours où ceux qui s’évitaient, se recroisent dans le fracas des bourdons.

C’était dans une de ces petites villes de province ignorée du reste du monde et cachée au fond d’un improbable nulle part. Toute petite église, d’un tout petit village. Tout était petit comparé à la grandeur de l’émotion qui rassemblait ces gens si différents et si inconnus les uns des autres.
Tout était petit parce que ce n’était plus le lieu qui comptait et que la taille devenait tellement insignifiante, finalement, quand on préférait y croire et se rassurer.
Une petite église, presque champêtre et un cimetière attenant, à l’avenant. Tout était champêtre, même le soleil, parce que, malgré le vent frais, il faisait beau comme dans un dernier espoir d’un impossible.

Sur l’estrade qui servait d’autel ou sur l’autel qui n’était, en fait, qu’une estrade, l’homme, vêtu de sa robe blanche et de son étole violette portée telle une écharpe, se tenait droit, impassible, grave. Les mains jointes, face à lui, en signe de recueillement, les yeux rivés sur l’entrée de la petite église, attendant, peut être, que tous les outragés de l’injustice du jour prennent place dans l’enceinte.
Elle paraissait récemment rénovée et les pierres frappaient par leur nouvelle blancheur mais il y faisait froid et sombre comme si les pierres, elles mêmes, avaient reconnu le moment de solennité et refusaient de protéger ou de réchauffer ce moment.
Il fallait que tout marque ce moment.

Bien que le soleil se rappelât, tout le jour, de sa présence dans les cieux de ce mois de mars finissant, l’heure demeurait sombre, triste, funeste. Le silence se faisait de plus en plus lourd au fil des entrées des larmoyants et de ceux qui luttaient pour retenir ces larmes qui coulaient, déjà, le long de leurs joues, malgré eux. Ce silence rendait assourdissant les pas sur les pierres du sol de l’église. Pas un mot, pas un chuchotement, pas un reniflement, pas un cri, une unique rumeur de consternation ou d’injustice sortie de nulle part et n’allant pas beaucoup plus loin. Chacun cherchant dans le regard d’un voisin, d’une connaissance, d’une ombre, un soutien, une compassion, un murmure qui empêcherait enfin de s’éteindre cette lueur dans un silence trop glaçant. Une voix s’éleva et brisa le silence de ce premier jour du monde qui n’en finissait pas.

Il fallait que cette souffrance cesse, que le fardeau s’allège d’une présence trop forte et trop grande. Comme ces jours de marché qui donnent vie aux bourgades dépeuplées, comme tous ces bruits qui rappellent qu’il y avait le souffle de vie et qu’il est fragile ce souffle court, sourd, las, elle donnait tout corps à ce qu’était l’humain. C’est au dessus des cathédrales que le bon dieu prendra soin de son âme puisque le monde d’aujourd’hui n’a pas su prolonger les jours.
Elle aura connu peu de joies mais elles furent intense et le froid qui la prenait même les jours d’été, c’est le bon dieu qui lui envoyait. Elle était ce que chacun devrait être finalement, la dévotion et le courage donnés à ce que dieu aurait créé.
Ce fut la rencontre de trop dans cette vie sans lendemains heureux, dans cette vie aux jours précaires. Alors, vivre chaque jour comme s’il était le dernier même si il n’y a rien à faire et même si l’on ne fait rien.
L’amour qu’elle donnait autour de ses pas comme le sourire las qu’elle portait depuis l’annonce des fins de route, c’est la seule force qui lui restait.
Les yeux emplis de larmes qu’elle portait sur ce qu’elle laissait comme force de vie au monde, ce sont les dernières lumières de son feu qu’elle envoyait dans les foyers de cheminées fraîchement ramonées.
Et puis les jours passaient de plus en plus vite, et les forces déclinaient à chaque heure davantage. Il était l’heure de quitter, de lâcher la rampe et de partir dans un dernier salut, dans un dernier sursaut. Les mots qu’elle aurait voulu dire, c’est notre seigneur qui les dira. Les vies qu’elle voulait sauver, c’est notre seigneur qui en prendra soin. Il pourvoira à cette route brisée par l’injustice des maladies et des souffrances du corps que l’âme ne peut soulager.
La honte, la faiblesse, la souffrance deviennent les forces que chacun doit endosser et toutes ces larmes qu’il nous faut verser pour célébrer l’apothéose de cette âme pure, n’oublions jamais, que c’est notre seigneur qui les a créées.
Les larmes, que tous ici, nous versons déjà et verserons encore, c’est notre père, qui est aux cieux, qui s’en est allé les chercher dans les rivières, les fleuves, les mers, les lacs, les océans de la création et qui en hommage à toute la bonté qu’elle avait donnée à placer dans nos yeux cachés dans nos manches.
Le deuil que nous allons porter, c’est la vie que notre seigneur nous a prêtée. La tristesse qui emplit désormais nos cœurs, notre père l’y a placée. Le souvenir de son rire sonore dans nos esprits embrumés par les larmes, c’est notre créateur qui va le transcender. »

Les yeux cherchant le ciel et priant que les nuages arrivent enfin, que la pluie vienne car ce moment ne saurait rester sous les feux d’un soleil de printemps. Bon dieu, puisque tout le monde t’appelle en cet instant, il serait temps de signaler ton existence et de faire craquer cette averse et ces larmes célestes qu’exige cette heure.

Il ne plut pas pendant trois jours.

For real

Il est des temps où s’interroger sur la valeur que prennent les choses n’est pas superflue. Au moment où les relations virtuelles explosent et où l’utilisation mécanique du portable deviennent une norme relationnelle, il n’est pas inutile de se rappeler (en tout cas moi je veux m’en rappeler) que tout cela n’est le plus souvent qu’un jeu d’ego et plus d’égaux.
L’ère du clash, de la phrase blessante, volontairement blessante alors que les relations étaient apaisées et saines, est le propre du net. Il ne s’agit pas d’instaurer un débat, il s’agit d’avoir raison. Il ne s’agit pas d’argumenter, il s’agit de prendre le dessus sur l’autre. Il ne s’agit pas de discuter mais davantage de flatter un ego.
Le second degré tend à disparaître dans cette ère de l’immédiateté. Le recul, la distance, le sourire, même s’il est parfois maladroit, n’ont plus droit de citer. Il faut être clair, net, précis, incontournable à chaque phrase, à chaque pensée, à chaque mot. Tout cela manque tellement de légèreté que tout devient triste dans l’échange virtuel. Soyons désinvoltes, légers, heureux de communiquer et simples dans le virtuel comme dans la vie parce que c’est épuisant de devoir s’excuser perpétuellement d’avoir écrit tel ou tel mot.

On allait au bord de la mer…

Dans un passé déjà lointain, j’ai eu une autre vie qui m’a permis de rencontrer beaucoup de jeunes gens dont certains ont réussi à devenir intelligents, pertinents et éveillés. Evidemment je n’ai rien à voir dans cet éveil, cette pertinence et cette intelligence mais, au moins, je les aurai rencontrés et cela fait que, déjà, mon parcours aura une saveur.
Le plaisir de retrouver l’une de ces rencontres est, à chaque fois, renouvelé et, malgré ma propension aux bavardages, j’en tire une sorte de bain de jouvence et la conviction qu’il reste encore des gens capables de ne pas tomber dans les pièges grossiers du capitalisme et de l’uniformisation politique.
C’est au travers de ces discussions à bâtons rompus ou pas, who cares, que s’éclairent certains phénomènes, idées, concepts auxquels tu adhères, auxquels tu crois, mais qui restent parfois confus dans l’esprit embrumé et vieillis d’un vieil aigri comme moi.

La prise de conscience de ce que sous entend les termes de vacances et de retraite restent un joli moment de percussion cognitives. Il ne s’agit pas tant des plages de repos offertes par les principes capitalistes qu’il s’agit de critiquer mais, plutôt, la conscience de ce que ces mots entraînent.
Un des phénomènes étranges des vacances, c’est ce besoin de partir, de partir ailleurs quand c’est possible, comme pour fuir une réalité.
En fait, sous l’idée de décompresser, on va chercher ailleurs, ce que la vie quotidienne n’offre pas. 300 jours par an, pour grossir le trait, on vit une vie de merde et pendant le laps de temps que le monde offre comme plage de survie mentale, on va voir ailleurs si l’herbe est plus verte puis, on revient à l’endroit de départ, alors même que cet endroit est considéré comme mauvais, banal, gris, malsain, ou, en tout cas, loin de nos aspirations initiales. Une sorte de masochisme grandeur nature.
Beaucoup, beaucoup trop, vivent une vie qui ne correspond pas aux rêves, aux attentes, aux envies initiales mais trop s’en accommodent parce qu’il le faut bien et moi le premier, je ne suis pas dans une volonté de donneur de leçon mais davantage de constat que je porte sur ma propre existence, finalement.
Les vacances servent, ainsi, à voir ailleurs si c’est mieux et à recharger les batteries vidées par une vie insatisfaisante la plupart du temps.
Et puis la retraite, la mise en retrait, l’obsolescence programmée, la date limite de consommation que beaucoup passent au même endroit, dans les mêmes conditions en attendant les deux mois que les petites pensions offertes pour toute une vie de labeur permettent de s’offrir dans un endroit paradisiaque, un ailleurs qui permettrait d’oublier le ici, le maintenant, le là …
Alors le constat de se dire que ce qui fait que trop survivent et s’accrochent à ce cycle interminable d’une vie délétère ou peu enthousiasmante pour s’octroyer quelques minutes de vie au paradis, une fois l’an, permet de se rapprocher très vite d’un état semi dépressif. Il reste ce que le monde offre et que, pourtant, la remise en cause demeure sourde, faible, limitée presque silencieuse et absente comme si la résignation et l’acceptation étaient la norme, la nomenclature et la marche à suivre.
Ce qui est offert, ce sont de rares moments de satisfaction et de plénitude en échange de quotidiens tristes et fades mais qui sont supportés par l’attrait des rares moments. Et la routourne ne va pas s’arrêter de tourner vite sur son pivot voilé .

con Marc Emeriau por la reflexion