9.

 

Il régnait sur le port un calme quasi olympien. Dans les stations balnéaires, au milieu de l’hiver, lorsque tous les commerces sont clos à l’exception du gros supermarché de la communauté de communes et où seuls restent les quelques retraités autochtones, ce calme devient le trésor le plus beau et l’objet de la quête la plus absolue. Le temps grisâtre remplissait ces lieux d’une beauté qui paraissait sauvage. Le vent construisait les vagues et les remous qui portaient sur le continent un son, une musique qui renforçait encore ce calme. La seule chose qu’on pouvait entendre, c’était le bruit de la mer et ça ça vaut davantage que toutes les musiques zen. Mais voilà, à force d’être trop calme, ces lieux devenaient vides et c’est ce vide qui faisait peur et qui faisait que les lieux devenaient dangereux. Trop de vide, trop de calme, trop de nature, ça finit par tuer.

Je savais déjà ce que j’allais rencontrer dans ce petit f2 avec vue sur le port et le remblai avec ses devantures de restaurants fermés toutes plus grandes les unes que les autres. Un appartement aseptisé et prêt à accueillir les pigeons de juillettistes et d’aoûtiens prêts à dépenser l’équivalent de deux mois de loyer pour une semaine ou deux de dépaysement. Des murs blancs et tout droits sortis d’une clinique privée, des meubles scandinaves neufs et des rideaux d’une neutralité absolue. Pas de photos de famille, pas de tableaux trop expressifs, pas de souvenirs ni de signes d’appartenance à un monde ou un autre. Juste un lieu qui donne sur l’étendue de l’océan sans avoir à s’approcher de la fenêtre. Assez haut pour ne pas voir les tatoués en marcel, et les tatouées en monokini et ainsi éviter un décollement de la rétine mais pas trop haut pour pouvoir tout de même monter les courses. Et une vue sur l’immensité de l’océan. Puis dans la seconde pièce, une chambre avec au centre et prenant la quasi totalité de l’espace un lit. Peut être deux tables de nuit posées une de chaque côté. Et même une lampe sur chacune d’entre elles. Sur le côté opposé de la grande baie vitrée de la chambre, une porte coulissante qui donnait sur une petite salle de bain avec les toilettes. Un bac à douche, un lavabo, des chiottes, un meuble de salle de bain vitré au dessus du lavabo et un petit meuble étudié pour, posé sous le lavabo. A l’entrée de l’appartement sur la gauche, parce que c’est toujours sur la gauche, ce qui doit être un signe politique évident, une petite cuisine, une kitchenette comme les costumés des différentes agences d’escroquerie immobilière aiment à les appeler. Tout cela était désespérément banal et attendu. Ce qui faisait que je me trouvais là, c’était bien le corps que j’allais découvrir à l’intérieur de cet espace et la mise en scène que l’écrivain public allait cette fois me proposer.

5.

Je m’étais redressé afin d’avoir une visibilité sur sa toison frisotée et sur l’intégralité de sa peau tannée. Je m’aperçus que j’aimais sa peau, sa couleur, son gout, sa douceur. L’envie me reprenait. Je couvrais mon entre jambe avec le drap pour cacher toute naissance d’émoi de ma personne. Je tentais une timide amorce de discussion afin de faire diversion.

  • Mais pourquoi tu parles français ?

Je savais déjà que je regretterais d’avoir posé cette question. Elle lançait par définition les hostilités sur le récit d’un mauvais remake de l’Est des Misérables. Et intérieurement, ce n’est vraiment pas ce dont j’avais envie.

  • Avant de faire pute en Italie, j’étais pute en Belgique, et un peu en Suisse aussi.
  • Ah ouais… en fait t’es internationale !

J’avais apprécié l’utilisation du terme pute, parce que même si la connotation est péjorative, elle ne cachait pas ce qu’elle était et finalement cela donnait des lettres de noblesse au mot. L’utiliser c’était à ce moment précis lui donner du sens, du corps et je trouvais ça digne.

Elle commença alors le récit de son histoire dans un sabir mêlant de l’italien, de l’anglais du français et un dialecte inconnu, qui selon ce qu’elle racontait pouvait être du roumain ou du bulgare. Tout cela me parvenait avec un fort accent dans le verbe qui semblait venir d’un quelconque pays de l’Est… ou d’ailleurs… c’était vraiment sans importance pour moi parce que son histoire n’avait aucune importance pour moi. J’en avais entendu des centaines semblables à celle-ci. Aucune raison d’écouter davantage celle-ci plutôt qu’une autre d’autant que mon coup de folie m’avait déjà couté 50 euros et que je ne voyais pas de raisons de partager plus encore. J’avais payé sans rechigner parce que je ne voulais pas d’esclandres dans un pays où je n’étais rien et où je ne comprenais rien et que je sentais bien qu’elle était capable des pires scandales afin d’exister.

  • Et comment tu t’appelles ? Je savais déjà que je regretterais d’avoir posé cette question. Elle lançait par définition la suite de son récit. Cela avait été plus fort que moi. Les mots étaient sortis de moi sans que j’y prête attention, sans que même je m’en aperçoive réellement.
  • Sofia
  • Comme Loren…
  • Non, comme la ville

Je m’allumais une cigarette. La nuit promettait d’être longue désormais. 

8.

Ce n’est pas tant que j’étais une personne taciturne ou triste. Je crois en réalité que je n’étais qu’une personne consciente de ce qui  l’entourait. Réaliste tristement réaliste. J’aurais pu et sans doute dû me forcer à un optimisme béat ou à une posture joyeuse et positive en chaque circonstance, sauf les plus graves. Mais tout est grave. Et puis, l’idée ou même la perspective d’éprouver la moindre gaieté dans mon quotidien me paraissait déplacée. Ma vie tournait donc autour de ces faux semblants et de cette attitude détachée en permanence parce que je savais déjà que c’était l’attachement qui causait les souffrances. Ne pas s’attacher, ne pas se lier de manière endémique à l’autre. Pouvoir se passer de promiscuité et de proximité sauf sexuelle.

Ce n’était pas la meilleure des solutions, je peux l’entendre, toutefois c’était celle que j’avais choisi parce que j’étais las des souffrances inutiles qui, de toute façon, disparaissent avec le temps. Pas de liaisons fortes pour ne pas avoir de ruptures violentes. Etre un faux dépressif permanent pour ne pas être poussé à le devenir réellement. Evidemment, il y avait eu des souffrances, des blessures et c’était la connaissance parfois trop accrue de cet état de fait qui me poussait à, désormais, le refuser. Plus qu’une esquive de l’engagement, c’était un refus de se compromettre dans des relations vouées, par nature, à l’échec.

Quelques fois le téléphone me rappelait l’existence de vagues membres d’une obscure famille en réalité inconnue. La famille que je m’accordais était celle qui se modifiait chaque soir au grès des rencontres et des discussions alcoolisées ou enfumées. Cela n’était pas satisfaisant mais me suffisait amplement. J’aimais ma solitude parce qu’elle n’obligeait que moi. C’était cela, plus encore, qui me semblait essentiel dans ma démarche. Ne pas souffrir, certes, mais ne pas faire souffrir l’autre. Ne pas lui imposer ma présence parce que moi-même je ne la supportais pas. Je me trouvais agréable à regarder et même intéressant à croiser dans l’effervescence d’une soirée embrumée mais il fallait éviter de trop répéter ce genre de manifestations parce que ma compagnie était rarement annonciatrice d’éléments positifs pour autrui. J’évitais donc d’infliger aux autres ce que j’évitais moi-même de m’infliger, ma présence.

7.

Dans tous les aspects du voyage, je ressentais cette forme d’arrachement combinée à un désir brûlant de partir. Les vacances, jusqu’à maintenant, n’avaient eu d’intérêt que dans le trajet qu’elles obligeaient. Et très vite arrivé, la volonté de repartir m’étreignait. J’aimais ces moments où, le front posé sur la vitre, les yeux se perdaient dans des décors pour la plupart inconnus. Cette fois, la route m’était véritablement totalement inconnue. Les villages ou campagnes croisés n’avaient ni nom, ni identité. J’observais le défilé des paysages. Chaque instant m’éloignait davantage du quotidien grisâtre des rues parisiennes. J’espérais un autre climat. Je savais déjà que le choc de la langue et du climat me ferait le plus grand bien mais je n’éprouvais pas d’appréhension à l’idée de me retrouver dans un lieu sans le moindre repère. Cela accentuait même plutôt mon envie d’arriver. Etre perdu, ne rien comprendre, ne rien connaitre et se perdre encore davantage. Il y avait là un enjeu, une saveur, une excitation toute particulière. Se confronter enfin à une situation que je ne pouvais pas maitriser parce que je n’avais ni les savoirs ni les compétences pour cela. Etre dépassé, dépourvu et faire quand même parce que c’est ça qui est beau, qui est plaisant.

C’était des plaines vertes, ensoleillées et calmes qui s’offraient aux regards. Seul le son métallique et redondant de l’avancée du train rappelait un semblant d’humanité. Le soleil se cachait derrière quelques nuages. Depuis quelques jours déjà, il refusait de partager les horreurs vécues. Que ce soit à Paris ou ici, au milieu du nulle part toscan, il refusait de participer à cette horreur, mélange d’ésotérisme, de littérature, de philosophie et de criminologie de bas étage. Et je ne pouvais que comprendre son attitude. Le fait que Sofia sorte de ma vie, hier soir, aussi vite qu’elle y entra, était un privilège que je ne pouvais partager avec lui ; Et, l’absence de la seule consolation que j’avais réussie à obtenir en compensation de ma frustration, faisait une différence énorme entre nos deux statuts. Lui n’aurait été là que pour apporter une consolation éphémère et précaire. J’avais obtenu de nuit, les mêmes services de la part de Sofia. Et peut-être même davantage même si cela m’avait coûté un surplus que je n’avais pas prévu.

Ainsi, la campagne toscane, le refrain lent du train qui court sur les rails, le soleil qui se cache derrière quelques moutons nuageux menaçants et le souvenir de la nuit de Sofia m’offraient un répit que j’accentuais encore par la fraîcheur de la vitre. Le manque de réseau téléphonique dans les trains déjà anciens du réseau ferroviaire italien me permettait également de profiter de quelques heures de quiétude intégrale. J’essayais désespérément de penser à autre chose que ce pourquoi j’étais dans ce train et la combinaison de tous les facteurs réussissait presque à m’offrir cela. Parfois, de manière régulière cependant, certaines images, certains détails revenaient hanter mes pensées et m’empêchaient brièvement de profiter intégralement de ce trop rare moment dans mon existence.

6.

 

J’avais toujours eu une réticence certaine pour ne pas dire une certaine réticence à l’art de l’interrogatoire. Je trouvais ces méthodes trop aléatoires et trop incertaines. De plus, selon la qualité défécatoire du sujet soumis à la question, on pouvait obtenir une vérité aléatoire et même une absence totale de vérité. Cependant, il s’agissait d’un exercice obligatoire par la hiérarchie et un passage incontournable de toute quête alternative de la réalité. Parfois, je trouvais dans ce faux jeu d’intérêt de la vie de l’autre, une maigre excitation. Il fallait poser des questions et, à de très rares exceptions, les réponses n’avaient aucune incidence sur la suite des événements et encore, c’était pour les réponses que j’entendais. J’avais au fil des années acquis la compétence existentielle essentielle de montrer de la curiosité, de la fascination même parfois aux propos de mes interlocuteurs alors que je n’écoutais absolument pas la moindre parole et que de toute façon je ne retenais rien de ce que l’on me disait. Une mémoire visuelle. Je ne retenais que ce que je voyais. Et encore eût il fallu que ces éléments visuels soient d’une quelconque pertinence avec mon obsession du moment. Ce qui faisait véritablement la construction de ma personnalité c’était clairement la force de mon obsession et la jonction entre celle-ci et les propos que certains me tenaient. Il fallait que les propos tenus collent à mes préoccupations et qu’ils m’intéressent. Autant dire que je ne me souviens que de très peu de rencontres qu’elles fussent officielles ou privées. De toute façon, la majorité de mes rencontres privées étaient facturées et payantes pour l’un ou l’autre des protagonistes. J’avais parfois l’impression que certaines fonctionnaient même sur un rapport de réciprocité. Les deux payaient pour être ensemble. De sa personne, de son or, de son temps mais toutes les relations se construisaient sur le mode de l’échange. Rien de gratuit. Pas le temps.

4.

 

Alors on attend, on espère encore et encore. On se dit que demain sera meilleur parce qu’il commence aujourd’hui et en fait, on continue. Rien ne renait, tout se poursuit. Et on se tourne, on se retourne dans son lit en quête d’un sommeil qui ne vient pas, qui ne viendra pas… Obligé finalement de se lever parce qu’il faut faire quelque chose, il faut qu’il se passe quelque chose. Tourner entre le salon et la cuisine, chercher sur la multitude de chaines télé disponibles un truc qui accroche le regard, qui nourrisse l’attention. Scotché devant la chasse à la palombe en milieu marécageux ou sur un match de basket et être hypnotisé, obnubilé, bloqué sur les images mobiles. Mais rien. Pas de sommeil. Trop d’images qui résonnent. Trop de pistes à suivre ou à trouver, à explorer, à creuser. Retourner au frigo pour chercher nonchalamment un truc à manger ou à boire. Encore. Il me faut sortir. Arpenter les rues pour voir le monde se réveiller et retrouver une conscience que cette nuit avait particulièrement altérée. Prendre enfin cette décision, cette preuve d’une maturité qui n’existe pas de enfin faire ce que j’ai décidé. Enfiler un jean, le même qui traine sur la chaise depuis trois jours. Prendre le premier tee shirt sale dans le panier à linge, mettre la veste et se retrouver presque malgré soi dans l’escalier. Entendre les marches de bois grincer sous le poids de mes pas et descendre. Se précipiter lentement vers cet autre monde que je ne connais plus à force d’entretenir mon obsession pour cette affaire. Parce que c’est une affaire. Il n’y a pas de liens, il n’y a pas de pistes, pas de preuves. Même les morts ne semblent pas réels tant cet enchainement d’éléments n’a pas de cohérence. Chercher désespérément une logique. Il faut qu’il y ait une logique, un lien, une petite chose qui fait que tout cela trouve un sens. Sortir de ce cercle vicieux des questions qui tournent à vide et enfin avoir une réponse, ne serait-ce qu’une seule mais une réponse. Même en voulant faire autre chose, même en voulant occuper mon esprit sur des futilités, même en cherchant la foule et la respiration, rien n’y faisait. Tout tournait autour de ce mélange de tout qui ne donnait rien. Une foultitude d’indices qui devrait permettre d’avancer, et en fait tellement d’éléments que je ne savais plus par quoi commencer, lequel utiliser.

3.

 

Sofia, 3.17, Grand Canale, Venezia,

Des heures entières j’avais imaginé ces courbes mais comme souvent, la réalité dépassait l’imaginaire. Cela aurait pu être un simple fantasme, une simple envie mais c’était là. Etendue, découverte, affalée sur la face sensitive, attendant peut-être le début de ma recherche mais pris par une timidité que je ne connaissais pas et qui n’était pas non plus de bon aloi, je prenais le temps de savourer la vue. Et finalement, je prenais ce temps. Faire en sorte que mon malaise ne soit perçu en réalité que comme de la maitrise, de la sureté de soi… de la confiance délectable. Faire le bonhomme à défaut de ne l’être réellement. Comprendre que ce moment était le mien, qu’il était celui de ma puissance éphémère. Alors, donner le change. Faire croire que cette situation était vulgairement banale pour moi…

En réalité, elle l’était mais toutes ces émotions qui me poussaient vers elle, étaient inconnues, non maitrisées. J’aurai voulu qu’elle sente et qu’elle sache que j’étais coutumier du fait et qu’en réalité, elle ne risquait pas grand-chose mais paradoxalement je voulais qu’elle sente la peur, l’incompréhension. Qu’elle ne sache pas ce qui allait se passer mais qu’elle sache que ça allait arriver. Je voulais me venger de l’obsession. Alors assis sur la chaise, face à la fenêtre, je regardais le paysage. Ces collines douces au regard et ce chemin vers l’absolu qui fendait ces deux entités montagneuses. Cette large plaine offerte derrière les collines avec quelques ruptures de platitudes qui menait vers un champ de longues et brunes tiges touffues. Une chevelure jetée sur des épaules et mouvante au gré des vents soufflés au travers de la fenêtre entrouverte. Ce vent frais qui brisait la moiteur d’un été dans cette ville humide. Il fallait changer de posture pour ne pas ressentir le froid au milieu de la chaleur moite de la chambre. Alors le mouvement. Ce mouvement qui laissa apparaitre soudain une toute autre facette du paysage.

Deux routes fines et légères qui montaient en coupant le drap blanc de la literie rafraichie par les pales lancinantes du ventilateur. Ces deux chemins qui menaient vers une dense forêt que certains rêvaient de raser afin de faire de cette splendeur une terre nue et douce. Mais la forêt était là. Brune, sombre, douce, odorante, apaisante, attirante, chaude et accueillante. J’aurais voulu m’y perdre et utiliser tous mes sens pour ne pas me sentir perdu dans cet Eden mais pourtant je restai sur ma chaise, paralysé par tant de sentiments contradictoires, sur excité et timide, enfiévré et refroidi. Une envie de faire mal pour expier mes propres douleurs et l’envie de jouissance réciproque et simultanée. Il me fallait trouver la force de me lever pour gagner une vraie contenance que je savais ne plus avoir depuis le retournement dû au courant d’air. Alors je contemplais ardemment les deux montagnes proéminentes au loin et qui semblaient m’appeler à la découverte de la lune rose rouge flamboyante entrouverte à la suite d’une plaine ambrée que je me retenais de toucher. Tout dans cette situation entretenait en moi un feu ardent et presque destructeur. J’avais erré des heures ressenties à travers les rues sans nom de cette merveille posée au milieu des eaux et des marécages. Et maintenant que j’avais trouvé l’objet qui allait nettoyer ma frustration, j’étais assailli par des questions morales que je n’avais jamais.

Oui, j’allais faire faire mal parce que c’était le seul moyen pour moi de ne plus ressentir cette douleur. Oui, j’allais être violent afin d’évacuer la mienne violence qui me rongeait depuis le depuis de cette immondice. Oui, je payais pour pouvoir être soulagé et oui, le paysage que m’offrait ce paiement était clairement à la hauteur du prix et clairement apte à me faire sortir de ce moi-même qui me rendait dangereux. Je devenais dangereux à moi-même en étant moi-même et en étant en moi-même. Une histoire de moi qui ne vit pas forcément bien le fait d’être moi. Au loin, à travers la fenêtre de la chambre ouverte, une odeur de jasmin emplissait la pièce et le bruit lointain d’un des clochers rappelait que la vie existait encore. Je voyais le Grand Canale couper la ville en deux en passant sous La Salute qui semblait me renvoyer pitoyablement mon regard. La lune se reflétait sur l’eau de l’orage d’été de tout à l’heure et couvrait le sol de la Place San Marco. Le palais des Doges affrontait gaillardement la Salute installée en face de lui. Et moi, je faisais face à tous ces trésors payants en priant pour trouver le courage d’en profiter enfin.

2.

Bouffer quand on a faim, boire quand on a soif, baiser quand on en a envie et chier quand on en a besoin… le reste est littérature. Mais plus encore que tout cela, dormir… seulement dormir… Pouvoir juste s’allonger et s’ébaudir du rien et ne plus avoir les pensées totalement tournées sur ces images. Que tout ce sang ne réveille plus mes insomnies. Que toutes ces citations, sans sens commun, ne viennent plus me perturber dans mes rêveries sexuelles. Je n’ai pas le temps de rêver à autre chose de toute façon. Et je n’ai pas envie de rêver d’autre chose.

Ces images qui donnent l’impression d’être imprimées sur soi, en soi… Et cette odeur… Cette odeur de mort qui réveille au milieu des rêves. Les solutions d’une libération n’étaient pourtant pas légions. Il fallait trouver une piste. Trouver un semblant de solution à ce puzzle géant. Mais il n’y avait rien et c’est peut être ça, d’ailleurs, qui entrainait ces insomnies. Ces heures à refaire, dans tous les sens, les événements. A tenter de faire soudainement apparaitre une issue, un indice. Juste un quelque chose qui n’existe pas, pour l’instant. Et se refaire l’histoire, encore et encore.

Revoir les lieux en permanence et scruter ses souvenirs pour trouver la faille, le détail qui donnerait le début d’une piste. Retourner dans tous les sens les éléments et se persuader qu’il y a forcément une erreur parce qu’il y a forcément une erreur. Quelque chose que je n’aurais pas ressenti, qui ne m’aurait pas transpercé l’âme au moment où…

C’était cette obsession qui faisait que je restais éveillé. Je savais que je trouverais ma solution. Elle pouvait être fausse mais elle aurait été la mienne et j’aurais eu dès lors mon soulagement parce qu’en réalité, la seule chose que je cherchais dans toute cette histoire, c’est la possibilité uniquement de trouver la paix. Ce n’était pas les victimes qui m’apitoyaient, ce n’était pas les familles qui me culpabilisaient, c’était la sauvegarde du peu qu’il restait de moi qui me faisait avancer. L’instinct de survie poussé à son summum. L’obligation faite par tout ce que je demeurais de continuer le combat. Sombrer eut été si simple. Attendre que la solution tombe, parce qu’elle tombe toujours, aurait été si simple mais aurait fait de moi au mieux un déchet statufié au pire un des nombreux cadavres que comptaient déjà cette abjection. Malgré mon obsession, effective, réelle, tenace, je ne parvenais pas à voir tout cela comme autre chose qu’un déroulé abject ; une sorte de métaphore de ma propre vie ponctuée de sang, de citations, de corps et de bouteilles vides jetées nonchalamment au milieu des cigarettes à moitié fumées et à peine écrasées.

1.

Rien n’était véritablement prévu ni décidé. Il s’agissait d’une errance mais j’en connaissais déjà l’issue. J’imaginais mon pas alerte et rapide mais en réalité, il n’était que heurté et lourd. Chercher une inconnue à travers les rues noyées sous la pluie et les montées des eaux régulières ressemblait à une mission divine. C’est pourtant ce à quoi je m’astreignais avec même le rêve absurde et utopique de tomber amoureux, d’être à nouveau en amour. Frappé.

En sortant j’avais cru que la route venait de la droite et je cherchais donc le retour en partant sur la gauche. J’essayais d’être logique dans ma quête mais être logique quand on ne sait même pas où l’on est ressemble juste à une prière jetée au vent et sans contenu idéologique véridique. On tourne dans un sens, croyant qu’il est pertinent et puis soudain, on se rend compte qu’on tourne. J’avais réussi à récupérer une adresse. Enfin un lieu. Enfin, un nom de lieu qui devait me permettre de trouver mon bonheur, ou au moins une piste me menant au bonheur, ou plutôt même un lieu qui pourrait devenir une échappatoire valable à mes turpitudes.

Pour y échapper, il m’aurait fallu les connaitre, les identifier, les maîtriser mais pour autant, je savais seulement que j’avais ce besoin et qu’il me fallait l’ assouvir. Quel qu’en fut le prix, quoi qu’il en coûte. Je savais vaguement ce que je cherchais et que l’objet de ma quête se trouverait peut être là. Ce là qui semblait avoir un sens pour les autochtones mais qui, pour moi, ne ressemblait à rien. Il n’était nulle part. Il n’allait nulle part. Il n’évoquait rien de concret pour moi. Autant Pigalle ou Strasbourg Saint Denis ou le bois de Boulogne auraient eu une résonance en moi autant là, il n’y avait rien. Et pourtant il me fallait le trouver.

L’image entêtante de ce matin ne me quittait pas et je me devais de trouver une solution pour ne pas perdre définitivement le peu de tête que cette histoire me prenait déjà. Pourquoi ce papillon continuait-il à tourner dans ma tête ? Quel était le sens de ce vol ? Pourquoi cet animal qui aurait dû rester insignifiant devenait une priorité et me poussait même à certaines extrémités ? Pousser à courir dans les rues de cette ville inconnue, et courir aussi vite que ma démarche alcoolisée me le permettait, c’est-à-dire en marchant et en ayant l’impression palpable que chaque pas n’était en fait qu’un recul. Plus j’avançais et plus j’avais cette sensation étrange, inqualifiable, désagréable de reculer. Mon corps se projetait à une vitesse limitée vers l’avant mais mon esprit, lui, savait déjà que l’issue choisie n’était pas la bonne, qu’elle ne répondrait en rien à mes interrogations et que même, plutôt, elle m’enfoncerait vers une chute annoncée. Je tombais mais je m’y précipitais. Je tombais et je ne voulais pas vraiment me retenir à une branche. Pour l’instant, je trouvais cette chute douce, sucrée, attirante. Elle m’offrait ponctuellement ce qui m’a toujours manqué. Ce qui m’a toujours échappé à force de ne jamais être à ma place. Se sentir vivant et presque à sa place quelque part. Presque.

En réalité, je trouvais une douceur, une volupté dans cette errance. Je savais ce que je cherchais, je savais plus ou moins où, je ne savais pas comment y aller mais le fait de se perdre, en sachant où l’on va, avait un côté magique. Le seul enjeu véritable de cette quête était de me libérer d’une frustration et d’une image. Au final, rien de grave, rien d’urgent mais suffisamment prenant pour pousser à des extrémités sauvages, à des recoins d’animalité enfouis, à des comportements bestiaux refoulés.