J’ai fait avec les moyens du bord de la falaise 5… 18

 

L’impression d’être dans un flou, d’être dans un brouillard, je la voyais bouger, ses lèvres bouger, j’entendais même des sons sortir de ce mouvement. J’essayais de me concentrer pour l’écouter, j’essayais.

« Forcément, j’étais intimidée. Y’avait une tension sexuelle trop forte entre nous et l’idée d’être surpris dans ces chiottes ne faisait qu’accentuer ma timidité, la peur mais surtout l’excitation. »

Je n’arrivais plus à ôter de mon esprit le visage de Géraldine. Ces histoires de métro et de fin de vie auxquelles je n’avais rien compris me hantaient. Plus encore que sa beauté finalement commune, banale, c’est mon échec qui me revenait en mémoire. Pour être reconnu comme quelqu’un de valable, il fallait connaitre l’échec. Je le savais et on nous l’avait rabâché à maintes reprises à l’école. De là à ce que cet échec ne soit le début de ma carrière, il y avait une marge que j’avais allègrement franchie et avec succès et haut la main.

-« A partir de là, je savais qu’il avait mon numéro, il savait que j’avais le sien et que c’était le début du: qui va avoir la faiblesse de contacter l’autre en premier en priant pour que ce soit l’autre qui se dévoue.

-Hein?

-Bah oui… Après ça, j’attendais qu’il m’appelle. Et lui, il attendait que je l’appelle. Des questions de fierté, d’amour propre. Des trucs dont tu es apparemment totalement dépourvu. »

J’avais reçu la critique, la vanne, la cruauté gratuite, ce qui n’existe pas. Il n’y a jamais rien de gratuit et encore moins une méchanceté mais j’avais décidé de ne pas relever et de laisser filer. Je gardai le silence. Il pesa de tout son poids et elle comprit que je ne voulais pas entrer dans ce jeu de la fausse indignité. A la limite, j’étais dépourvu d’amour propre. Ça ne me posait pas vraiment de problèmes en définitive et je ne vois pas en quoi cela aurait pu lui en poser à elle.

 

J’ai fait avec les moyens du bord de la falaise… 4… 17

Pendant que je la sentais partir dans son récit, les images me venaient en tête. Oh pas les images que son récit auraient pu faire naître en moi, mais plutôt des images bien réelles qui revenaient des tréfonds de ma mémoire et qui m’envoyaient le visage de Géraldine, en photo d’identité, en pleine gueule.

« Donc, tu vois, on se retrouve à ce vernissage, et on a là, toute la faune des bobos parisiens et des m’as-tu vu, divers et variés. »

Elle était jolie, plutôt brune avec des taches de rousseur qui accentuaient ce charme, elle souriait. Même si la photo était hors d’âge et les vêtements marquants le flou vestimentaire des années 90, elle était jolie. Je n’avais pas de souvenirs d’elle, et pour cause, mais ce photomaton jauni et suranné restait, depuis 25 ans, dans ma mémoire et ne sortait pas de ma tête.

« Alors, au milieu des canapés, des bouteilles, des rires et des discussions futiles, mais à haute voix, histoire que tout le monde en profite, ce mec apparut. Il était grand, brun avec ces cheveux bouclés qui tombent sur les épaules comme sur les tableaux de la renaissance italienne et du Quattrocento. Tu sais, le Saint Jean Baptiste de Léonard de Vinci ? bah voilà, c’était lui qui apparaissait au bout de la pièce. »

Quand tu es à l’école, on ne te prépare pas à ça. Enfin si, mais la réalité est toujours plus violente, plus crue, moins facile. On se dit : «  oh sous le feu de l’action, je vais gérer tranquillement, pénard même, facile » et puis, lorsque ça arrive, tu comprends que tu n’es qu’un homme et rien de plus, et que, quoi que tu fasses, tu resteras un homme avec ses faiblesses et ses incompréhensions. C’est devant le mur que l’on voit le mieux le mur, c’est devant un corps qu’on sait qu’on n’est pas prêt.

« Evidemment, moi, jusque là, je n’avais eu que des histoires finalement insignifiantes et, en fait, déjà oubliées. Pourtant, tu sais, c’est un truc que tu sens quelque part. Tu croises l’autre et intérieurement tu sais que, celui là, ce ne sera pas comme les autres. Ce ne sera pas négligeable. Tu sais que tu seras marquée à jamais. » Elle s’arrêta un instant dans son récit, sans doute pour revisualiser ces instants heureux d’un temps jadis. Dans ses yeux, il y avait cette nostalgie qui traînait, ce paradis perdu après lequel tu cours, avec cette impression que cette course sera éternelle.

J’ai fait avec les moyens du bord de la falaise…3… 16

 

« En fait la première fois que tu tombes amoureuse, c’est un truc à part. Mais vraiment amoureuse hein, pas le truc scolaire ou universitaire qui dure seulement dans les contrées de bouseux ». Elle savait que je passais la majeure partie de ma vie dans une région sous développée et dut ressentir une désapprobation dans mon regard. Alors que, honnêtement, elle avait raison.

« Oh ça va, ne me regarde pas comme ça, se marier à 23 balais avec le premier connard qui te bouffe correctement la chatte, c’est juste être un bouseux. Et pis, on s’en fout. » J’avais déjà remarqué cette particularité chez Aline. Dès que la situation la mettait mal à l’aise ou que son rythme cardiaque s’accélérait, elle passait en mode vulgaire. En tout cas, elle se lâchait davantage que dans la moiteur de son bureau, au milieu de ses collègues. Cela m’avait surpris dans un premier temps, et puis, finalement, ça n’était resté qu’un aspect de plus que je n’aimais pas chez elle. J’avais toujours eu un problème avec la vulgarité chez la femme, sans doute des restes de misogynie qui devait rendre dingues les féministes, mais comme je ne fréquentais pas ce type de femmes, ça ne m’empêchait pas de vivre et de toute façon, je ne fréquentais plus personne.

« A l’époque j’étais étudiante et je traînais avec un groupe de bobos parisiens. On se faisait les expos, les films underground, les pièces de théâtre dans des théâtre aléatoires et éphémères ou les concerts dans les bars branchouilles des quartiers populaires, enfin soi disant populaires parce que, à Paris, le populaire, c’est mort, hein? »

« Ouais », je n’avais rien à répondre. Evidemment que Paris n’était plus une ville populaire et me raconter sa vie d’étudiante qui ressemble à toutes les vies d’étudiantes sur paname quand papa et maman peuvent cracher au bassinet, je connaissais déjà donc je me contentais d’un oui à peine audible parce que je m’ennuyais déjà en fait. Je sentais venir le défilé des soirées étudiantes avec leur cohorte de beuveries sans intérêt et les amis pour la vie qu’on oublie deux ans après. La vie estudiantine, intérêt limité.

« Un soir, ma petite bande était invitée à un vernissage d’un obscur artiste étranger. dans la bande, il y avait des étudiants des beaux arts, ça aide pour toucher parfois des entrées. Les vernissages, c’était sympa parce que, pour une nana, en se démerdant bien, on arrivait toujours à bouffer gratos et à boire un coup. En plus, c’était rarement de la sous marque. « 

 

J’ai fait avec les moyens du bord de la falaise… 2… 15

 

« Je vais te raconter un truc que j’ai jamais dit à personne ».

À chaque fois que j’entendais ce type d’introduction, j’étais pris d’une ambivalence des sentiments. A la fois, flatté qu’on se décide à me faire confiance alors que je ne me faisais pas, personnellement, confiance à moi-même et gêné de cette confiance, et gonflé qu’on vienne perturber ma quiétude et dégoûté d’être obligé d’écouter. Gonflé parce que je ne demande rien à personne alors venir me raconter sa vie, en fait, ça me perturbe. Je ne raconte ma vie à personne et je ne comprends pas ce besoin de s’épancher auprès d’une personne et encore plus quand cette personne, c’est moi. Et oui, ça me dégoûte d’être obligé d’écouter parce que, soyons clairs, je m’en fous… La vie des gens ne peut pas m’intéresser puisque la mienne ne m’intéresse déjà pas. Dès que j’entends ce type de propositions, je sais que les conventions sociales vont m’obliger à entrer dans un instant de souffrance. Et bizarrement, un peu comme tout le monde finalement, je n’aime pas particulièrement souffrir. Je sais, c’est lâche de ma part. Je devais donc décrocher mon regard de cette Géraldine inconnue, de cette pluie parisienne pour plonger mes yeux dans les yeux d’Aline et attendre le récit de son histoire, en montrant que je suis passionné par son propos alors qu’intérieurement, je vivrais d’autres choses, dans d’autres endroits, à d’autres moments. Forcément, écouter ne faisait que rarement partie des alternatives que je m’autorisais, avoir un air inspiré et absorbé faisait seulement partie de la panoplie du comédien de vie que j’avais endossée voilà 15 ans, au croisement de deux rues tristes, d’une ville terne de banlieue nord. Faire croire à l’autre que, momentanément, il est la priorité de mon existence. Je m’efforçais en pareilles circonstances d’imaginer des îles perdues au bout du monde, ou des femmes follement éprises de moi ou, le plus souvent, de manière prosaïque, à ce que j’allais manger le soir ou à passer acheter une bouteille pour ne pas finir trop seul la soirée. Je tournai la tête vers Aline. Je sentis, sans doute à tort, qu’elle voulait parler et que je n’étais qu’un prétexte à son déballage privé. Quelque chose lui pesait sur le cœur et elle espérait me refiler le bébé ou, au moins, se décharger quelque peu de cette douleur. La douceur de ses traits m’incita à accueillir cette demande. Je savais que c’était une connerie mais je n’était plus à ça près. Elle se sentit suffisamment en confiance pour s’autoriser à reprendre la parole qu’elle n’avait, en réalité, jamais lâchée.

J’ai fait avec les moyens du bord de la falaise… 1… 14

« Tu as conscience, quand même, qu’elle ne reviendra jamais? ». C’était sorti comme ça, sans que je ne m’y attende et sans que je ne demande rien.

« De quoi tu parles? », parce que même si j’avais parfaitement compris où elle voulait en venir, je n’avais pas l’intention de lui faire le plaisir de croire qu’elle m’avait percé à jour et qu’elle tenait là une faille dans mon armure en fer forgé et patinée par des années de coups violents sur le poitrail.

« Je sais bien que comme ça, de loin, tout le monde me considère comme une imbécile. Je pense que ça vient de mon statut de femme, de flic, de jeune, de blonde… »

« T’es pas blonde ». Ses yeux se figèrent dans les miens et restèrent plantés avec un air de dire que j’étais épuisant à ne pas comprendre les évidences. Et moi aussi, je m’épuisais quand je sortais ce type de phrases, vides, creuses, totalement à côté de la plaque.

« Tu sais, c’est pas intelligent de faire semblant d’être con ». Il valait mieux que je ferme ma gueule. Je jetai un coup d’œil à travers la baie vitrée du bistrot dans lequel nous étions installés depuis une heure, à rassembler les divers éléments de cette histoire, qui n’en était même plus une tant elle nous dépassait désormais. Les six tasses de café posées devant nous ne fumaient plus depuis longtemps. Je regardai les longues traînées de pluie couler le long des carreaux et les gens, dans la rue, courant pour se protéger. Et encore une fois, comme souvent lorsque je suis confronté à ce type d’images, je me demande pourquoi les gens courent, se protègent quand il pleut. Ils essaient d’éviter quoi? La pluie? En se précipitant pour prendre une douche? Et en me disant cela, je coupe ma pensée en me répondant sur un ton accusateur que j’étais bien un connard d’avoir ce type de pensées puisque j’étais le premier à courir dès qu’il pleuvait et que même, le plus souvent, je me précipitais chez moi pour prendre une douche. Je nettoyais l’eau de pluie qui tombait sur moi en m’aspergeant d’eau. Le paradoxe. Alors, j’essayais de me rassurer, en me disant que l’eau du robinet était pure, traitée et filtrée, alors que l’eau de pluie, elle, descendait directement des nuages de pollution. Je n’arrivais même pas à me convaincre moi même. Je n’en avais pas envie en réalité. J’aimais aussi me dire que, parfois, j’étais aussi con que les autres, et même quelques fois, encore davantage, ça me donnait toujours l’impression de faire encore partie de cet univers. Les imperméables étaient de sortie, tout comme les parapluies. Les rues et les caniveaux dégorgeaient l’eau noirâtre des trottoirs parisiens. Nous n’avions pas véritablement avancé mais nous avions tout mis à plat. C’était déjà ça et c’était toujours autant le bordel. Mes yeux s’arrêtèrent sur une jeune femme, emmitouflée dans un imper gris, des plus classiques et protégée par un parapluie rouge. Je ne pouvais voir son visage mais je m’imaginais que c’était elle. Sans doute parce qu’Aline venait de m’en parler. En réalité, je ne pensais jamais à elle mais elle était toujours présente, m’accompagnant à chaque pas et dans chaque pensée, comme une présence permanence mais oubliée. Une sorte de seconde peau. Je sentais le regard d’Aline sur moi, et cette attente que j’interprétai comme la volonté que je lui raconte Géraldine. Mais jamais je ne lui raconterai, ni à elle ni à qui que ce soit d’autre. En tout cas, pas maintenant, pas déjà.

14.

Le volet vieilli entrouvert permettait au fin rai de lumière des réverbères de donner un peu de luminosité à cette pièce naturellement sombre. Les meubles en bois noir bon marché provenant sans doute d’une enseigne scandinave ou d’un autre grossiste du kit, semblaient, eux-mêmes, absorber la moindre trace lumineuse avec une boulimie digne des pires images envoyées par les enseignes de fast food. Je voulais, avant que le filament de l’ampoule ne plonge le lieu dans une clarté trop forte et violente, m’imprégner de cette odeur d’humidité rance, de cette sensation de champignons et de lichens qui pousseraient dans tous les coins. Sentir une sorte de connivence avec le lieu et, de fait, plus largement, plus ouvertement, entrer en confusion avec la victime pour ressentir encore davantage l’assassin. Toujours ce but unique, exclusif et persistant de comprendre l’incompréhensible pour l’anticiper. Jusqu’à maintenant, il avait toujours plusieurs coups d’avance et je me devais de rattraper, de combler ce retard. Il dictait son rythme tel le maître des horloges factice, construisait les événements à la manière d’une fabuleuse tour de Babel improbable et nous n’avions d’autres issues que de suivre, de subir, de rester passif. Cette posture passive, inerte, molle et victimaire en réalité, ne pouvait me plaire. Elle m’était même, en définitive et en réalité, insupportable. Il fallait que je sorte de cet engrenage et l’immersion dans la vie de l’autre me semblait une hypothèse, une issue, une sortie à tenter.

Il flottait dans l’air une odeur de sang séché qui, très vite, prenait à la gorge les non initiés et qui sautait au visage dès l’entrée dans le couloir borgne. Les murs étaient d’un blanc sans âme dans ce genre d’appartement parisien avec le vide décoratif habituel et même tristement classique des locations hors de prix des arrondissements périphériques, les autres étaient totalement inabordables. Une table, une chaise, un lit et des papiers, et des papiers et encore des papiers. Même après une visite de courtoisie des forces de l’ordre, on voyait qu’il s’agissait d’une piaule étudiante. Une uniformité dans tout et une absence de présence d’une quelconque touche individuelle. Quasiment rien ne me montrait que quelqu’un avait vécu ici. Aucun signe ne renvoyait à l’identité de Marine. J’avais voulu comprendre, j’avais voulu savoir qui était Marine et finalement, elle n’était déjà plus rien.

13.

L’euphorie entourant le monde ne pouvait me toucher. Il y avait trop d’éléments qui perturbaient ma sérénité. L’impression perceptible d’un statu quo faisait que je ne savais pas réellement dans quel sens je devais désormais poser mon attention. Je continuais mon rituel classique de l’errance nocturne, persuadé que j’étais par le déclic cognitif que cette marche m’apportait. Se perdre volontairement dans les rues me donnait l’impression que je pouvais trouver un début de solution face à cette montagne d’événements inexpliqués. L’éclairage urbain donnait l’impression d’une nuit incomplète et même plutôt d’une ambiance entre chien et loup dont j’avais perdu l’habitude et que je n’appréciais pas vraiment finalement. Paris devenait un repoussoir pour moi. Trop de bruits et de fureurs autour de moi et même de nuit. J’avais rapidement perdu ce goût pour les joyeusetés parisiennes parce qu’elles étaient de toute façon tellement futiles que je n’avais plus l’envie d’y participer. Et puis ma tête était uniquement concentrée sur un objectif quasi inavouable mais il s’agissait désormais de fierté et d’orgueil. On a l’habitude d’accoler à fierté l’idée de mal placée or il se trouve que cette fois, je ne trouvais rien de plus légitime et rien de mieux placé que cette volonté de trouver, de savoir et de comprendre. J’y mettais quasiment un enjeu vital. Je ne pouvais laisser cet ennemi intime l’emporter. Depuis cette lettre, il y avait clairement un duel qui se dessinait et perdre n’était pas dans mon logiciel. Comme les duels du passé, le fait de perdre s’accompagnait immanquablement de la mort et je ne me voyais pas mourir, pas déjà, pas encore. Puisque cet ennemi invisible avait décidé qu’il y aurait un rapport personnel et quasi affectif désormais dans cette histoire, je me devais d’être à la hauteur. La complexité de l’enjeu faisait même que je devais me préparer à être au delà de mes capacités. Je ne voulais pas mourir et jusqu’à maintenant j’avais réussi à ne pas me suicider.

12.

Le plus pesant dans la vie solitaire, c’est la façon de gérer l’ennui. Les journées où tout est gris et où la balade obligatoire sur le bord de mer ne permet pas ce fameux changement d’idées. Se changer les idées comme s’il s’agissait d’une cartouche ou d’une application de téléphone.

Il n’y avait pas de hasard dans le fait de se retrouver à l’écart de tout et de tous. Le besoin, la nécessité, l’obligation de couper avec certains lieux, certaines personnes, certains souvenirs. Ne plus se laisser submerger par des émotions qui ne sont plus supportables. Il y avait le fait d’être envahi par des images funestes et qui construisait un monde insupportable qui me poussait à changer d’air pour me changer les idées et donc à changer de vie. J’avais réussi grâce à mes années dans la fonction publique, et surtout grâce à la donation de feu ma mère, à conserver la propriété du petit appartement familiale dans le XV ème arrondissement de la capitale. Ce n’était certes pas grand chose mais cela me permettait d’avoir un pied à terre professionnel, une sorte de local administratif. Le fait de disposer ad vitam aeternam de cette garçonnière m’offrait aussi une liberté psychologique non négligeable. J’avais pu sans me compromettre davantage démissionner et passer à autre chose. Les premiers temps, j’avais accepté tout et n’importe quoi. Sans doute, la peur du vide. Surtout, j’en avais profité pour me mettre à jour sur mes compétences quasi nulles en informatique. Je n’étais pas devenu un professionnel de la chose loin de là mais cette tache était, auparavant, dévolue aux experts et donc je n’étais pas concerné par sa maîtrise. Mes nouvelles occupations, elles, m’obligeaient à ne plus compter que sur moi-même. Et comme à chaque fois qu’il me fallait compter sur moi, j’étais proche du désastre. J’avais décidé de ne plus travailler que de manière informelle. Mes anciennes prérogatives et attributions m’avaient permis de me constituer un réseau de clients et d’adjuvants et les affaires que je traitais étaient suffisamment compromettantes pour qu’elles restent à la fois, tues et lucratives. Personne n’aime, par exemple, apprendre qu’il est trompé par l’autre mais quand, en plus, dans certaines sphères, cette humiliation s’accompagne d’une annonce publique, elle devient insurmontable et cette quête d’une virginité morale aléatoire pouvait coûter très cher. J’étais donc payé pour traiter des affaires personnelles nauséabondes et désagréables. Cette immersion dans les saloperies du monde faisait que, chaque jour, j’en apprenais davantage sur mes contemporains et cet apprentissage ne m’apportait qu’une seule conclusion ou constatation, il n’y avait rien à tirer de personne. Les parts d’ombre étaient, à chaque fois, de plus en plus sales, immondes, glauques.

11.

 

Le problème avec le café, c’est clairement lorsqu’il est chaud. Autant quand il s’agit de le boire, c’est plutôt agréable. Autant lorsqu’il tombe sur le corps à moitié dénudé, la sensation est désagréable. Pourquoi les téléphones sonnent-ils quand on ne leur demande rien ? Allongé nonchalamment comme à mon habitude sur mon vieux canapé qui fut en cuir parait-il dans une vie passée j’avais l’habitude de poser mon mug de café sur ma poitrine afin de ne pas avoir à prendre la tasse en permanence. La fainéantise est un art qui parfois coûte cher. Le corps recouvert d’un liquide noirâtre de mauvaise qualité, odorant mais surtout brulant, je décrochais… enfin j’appuyais sur le bouton de mon portable. Le râle de ma voix dût surprendre mon interlocuteur parce que je découvrais soudain la dureté du silence téléphonique. Ce type de silence qui ne dure que quelques secondes mais qu’on a l’impression de voir durer éternellement. Une éternité éternelle.

Avec ma main droite, j’essayais d’évacuer le café sur ma poitrine et je ne faisais en réalité que l’étaler davantage sur mon tee shirt. Une sorte de ton sur ton du meilleur effet. Le fait que le silence se brise sur l’évocation de mon nom était particulièrement surprenante. En fait, j’avais depuis très longtemps perdu cette habitude d’être appelé par mon nom. Ce nom semblait même sortir de nulle part ou au mieux d’une recherche sur internet. Je savais que j’avais à faire à quelqu’un que je ne connaissais pas. Utiliser mon état civil était bien la marque d’une méconnaissance des usages de politesse élémentaire que j’avais établis avec le reste du monde. J’essayais malgré la brulure au huitième degré de conserver le peu de contenance dont j’étais capable au téléphone en jetant un ouais à peine sonore et quasiment inarticulé. J’avais beaucoup trop de mal à conserver la moindre attention sur le propos de cette voix féminine à l’autre bout du fil. Une voix comme j’en avais connue des dizaines dans mes diverses virées nocturnes. Une voix qui appelait un service ou plutôt un échange de bon procédé. La seule chose dont je me souvenais expressément était bien l’idée que le propos ne portait absolument pas sur un quelconque échange de fluides. Il s’agissait de boulot et d’un rendez-vous dans un lieu improbable à une heure encore plus improbable pour discuter des modalités d’un engagement. Je n’en avais même pas besoin de ce job mais pris dans l’urgence de la brulure je répondais machinalement oui à tout. Je devais donc me rendre à l’autre bout de Paris à 22 heures. L’autre bout de Paris étant pour moi la sortie de la rue du Commerce à l’angle de ma rue.

C’est uniquement sous les jets brulants de l’eau dégoulinant sur mon corps nu que je compris que j’avais accepté quelque chose à « l’insu de mon plein gré ». Le contenu de la mission m’était inconnu. Encore une femme que son mari délaisse et qui envisage l’adultère comme seule issue à l’ennui du couple. Je n’avais pas commencé que déjà cette mission m’ennuyait au plus haut point. Je n’avais pas envie en ce moment de filatures, de recherches tardives sur des sites pornos ou de rencontres médiocres. J’avais juste envie de calme, de matches de foot et de repos matin, midi et soir. Et de temps en temps, une bouteille et une pizza dans son carton.

 

10.

 

Les fins de mois étaient difficiles et pas seulement en raison du fric que je n’avais pas. Le sentiment d’avoir une vie ronronnante m’envahissait parfois et m’empêchait de profiter pleinement de l’absence de contraintes que je m’étais offerte. Certes, je ne roulais pas sur l’or, loin de là, mais le simple fait de ne pas répondre à des injonctions horaires parfois, me suffisaient amplement. J’avais obtenu ce privilège mental étrange de ne travailler, au sens rémunéré du terme, que si je le voulais. Mes besoins étant frugaux, je ne me forçais plus à collecter ou épargner ce qui, en fait, ne me servait à rien.  Pour que je me mette en marche, il fallait que je me trouve une excitation. L’argent n’était plus un moteur. Ma piaule était payée. Je buvais davantage que je ne mangeais en réalité et jamais chez moi. Les livres sont disponibles à la bibliothèque ou en PDF. Tout comme les films. Et la connexion internet n’est pas si chère objectivement. Ainsi, j’arrivais même à refuser les obscures filatures de maris trompés ou d’épouses cocufiées, les arnaques à l’assurance et autres petites choses qui, en réalité, ne motivent même plus les coupables.

C’est bien pour cette raison que j’étais encore en tenue de combat de prolétaire alors que 11 heures venaient de sonner au clocher lointain de l’église Saint Jean Baptiste de Grenelle. Le tee shirt troué et difforme et le boxer noir à l’élastique élimé qui tenaient sur moi parce qu’ils semblaient incrustés dans la peau. Je n’avais plus de lit. Je dormais aussi bien dans mon canapé et personne ne venait jamais chez moi. Je n’avais pas la nécessité ou le besoin de présenter un intérieur soigné. Mon intérieur se devait d’être fonctionnel et en rapport avec mes besoins. Depuis longtemps aussi, le regard extérieur n’était plus une préoccupation. Je m’entretenais exclusivement dans un but de bien être personnel et non dans un quelconque besoin de séduction. J’avais résolu ce problème de la vie de couple ou de l’amour partagé en le traitant comme le reste des événements, avec désinvolture. Ce n’est pas que cela ne m’intéressait pas, c’est que, clairement, je savais que je n’étais pas fait pour ça et donc, j’en avais fait mon deuil. La vie à deux était une corvée pour moi et je vivais déjà avec moi, alors introduire une troisième personne dans ce fatras ne serait rendre service à personne. Je vivais donc le plus souvent à moitié à poil dans mon appart payé, seul, avec du café, des restes de pizza et un peu d’alcool… Les journées pouvaient passer sans que je sorte. Quelques livres, quelques vidéos pour voir à quoi ressemblent physiquement les humains et quelques coups de fil pour commander à bouffer ou ravitailler le liquide. Parfois, un client se souvenait de mes exploits passés et composait malencontreusement mon numéro ou bien, un mec totalement perdu à qui Fargellas avait transmis mon numéro pour s’éviter une surcharge de paperasses. J’étais une sorte de Sherlock Holmes moderne, sans le talent évidemment mais tout aussi névrosé et incompréhensible pour le monde des vivants. Les morts avaient cessé de vivre à force de ne pas me comprendre.