La guerre d’Algérie et le rapport Stora – par Cyril Garcia & Omar Gousmi

 

Fin janvier, l’historien Benjamin Stora a remis à Emmanuel Macron son rapport sur « Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie ». Fin mars, lors d’un Mercredi de la NAR sur ce thème, nous avons reçu Cyril Garcia, professeur d’Histoire et Géographie et Omar Gousmi. Tous deux ont une connaissance approfondie du Maghreb. Nos deux invités nous proposent un compte rendu de cette conférence.

La première question qui se pose est celle du sens de cette démarche. Il est légitime en effet de s’interroger sur les motivations du Président français à demander ce genre de travail : à un an des échéances présidentielles, il semble évident qu’il y a des arrière-pensées à l’attention d’un électorat traditionnellement abstentionniste ou éventuellement de gauche, dans la perspective d’un second tour face à Marine Le Pen. Souhaité par Emmanuel Macron et complaisamment scénarisé par les médias, il pourrait toutefois être plus incertain que le précédent. On peut donc imaginer qu’après les dernières polémiques autour de l’islam et du communautarisme, les stratèges politiques de Macron souhaitent lui attirer les faveurs de l’électorat d’origine algérienne : il y a aujourd’hui en France environ 7 millions de personnes de nationalité algérienne ou d’origine algérienne, dont une grande part dispose du droit de vote.

Repentance et bouc-émissaire

Côté français, depuis la présidence de Jacques Chirac et le discours du Vel d’Hiv, il y a une volonté très marquée chez les Présidents de la République de légiférer sur l’histoire. Depuis qu’ils ne la font plus, les chefs d’État l’interprètent, cherchent même à la modifier en prétendant la rétablir, voire à la réécrire. Emmanuel Macron, par son âge, est le premier Président à n’avoir aucun lien, ni personnel, ni politique, ni familial avec le conflit : Jacques Chirac a été un courageux soldat dans l’Orannais, le père de François Hollande était pro-Algérie française et Nicolas Sarkozy a dû composer avec l’électorat Pied-Noir, notamment dans le Sud-est, comme l’a montré sa proposition de légiférer sur les bienfaits de la colonisation. Emmanuel Macron s’inscrit dans la continuité de cette « repentance » et souhaite incarner une génération, qui, à l’instar de celle des années 50 et des relations franco-allemandes, réconcilierait les deux rives de la Méditerranée. C’est oublier que les acteurs et les conflits sont totalement différents et ne s’inscrivent pas du tout dans la même Histoire. De plus, la plupart des acteurs et témoins « dans leur chair et leur vécu mémoriel » de cette guerre ont disparu, d’un côté comme de l’autre, et leurs descendants respectifs ne peuvent avoir la même réceptivité. Cette repentance factice et victimaire ne trouve donc plus personne à satisfaire.

Côté algérien, Tebboune, l’auto proclamé président algérien, continue, tout comme ses prédécesseurs, à prétendre souhaiter la paix tout en exigeant des excuses et une repentance unilatérales. Cet ancien maquisard est le prototype parfait du haut-fonctionnaire élevé au lait FLN qui, sans jamais critiquer le bilan des élites algériennes depuis 1962, cherche systématiquement à expliquer que les maux du pays sont dus à la colonisation française. Les Moudjahidins, jadis puissants, ont toujours soutenu le pouvoir en place, même durant la guerre civile. Ils sont écoutés et respectés, mais ne représentent pas, et de loin, tous les anciens combattants dont beaucoup, notamment en Kabylie ou dans les Aurès, ont été combattus par Alger dès 1963. Certains cadres comme Si Azzedine n’ont jamais exprimé la moindre critique envers la France. Les jeunes de l’Hirak, souvent francophiles, ont depuis longtemps repéré la ficelle grossière du bouc-émissaire. Enfin, la société civile, ainsi que la diaspora, formatées par l’histoire officielle, continuent à soutenir les discours francophobes du pouvoir tout en rêvant d’un visa pour la France. Une schizophrénie à l’image du grand écart pratiqué par les différentes politiques des deux pays depuis des décennies. Il ne faudra donc pas attendre de la part d’Alger et de la majorité des Algériens une quelconque complaisance pour un rapport qu’ils n’ont par ailleurs pas demandé.

On se trouve donc une situation qui montre des critiques des deux côtés de la Méditerranée où ce rapport est vivement critiqué. Il était biaisé dés le départ car basé uniquement sur une demande de Paris. Benjamin Stora, aussi impartial que soit son travail, a une image de gauche marquée au sceau du trotskysme et de l’anticolonialisme. Sa nomination au Musée de l’Immigration n’est d’ailleurs pas anodine. Les extrêmes (qu’ils soient de gauche ou de droite en France, qu’ils soient anti français ou plus nuancés en Algérie) ne seront jamais d’accord, ne se remettront jamais en question car leurs certitudes structurent leur existence politique, voir humaine pour certains. Leur religion est la non-culpabilité permanente. Il ne faut donc rien attendre de la part des nostalgiques du FLN, des réseaux Jeanson, de Raoul Salan ou du Bab-el Oued européen.

Et en ce qui concerne la France, la majorité de la population en a plus qu’assez des demandes d’excuses permanentes d’un pays et d’une population qui semblent exiger beaucoup de droits pour peu de devoirs et d’autocritiques sur leur système et leur rapport à la France. L’unilatéralité ne peut plus tenir. Le pétrole, le gaz, les boulevards haussmanniens à Alger ou à Oran, les structures de l’Etat, le dessin des frontières incorporant le Sahara, l’école des officiers de Cherchell, l’assèchement de la Miltidja sans oublier la bière Tango : il est d’une stupidité et d’une ignorance sans nom d’affirmer que la France n’a rien laissé. De plus, après 1962, la coopération des Pieds-Rouges (des coopérants Français, militants de gauche ou d’extrême gauche, qui se sont rendus en Algérie après l’Indépendance) dans le domaine de l’éducation et de la médecine a été fondamentale pour un pays très jeune. La colonisation a existé et il faut l’analyser avec toute la lucidité nécessaire. Mais on ne reste pas 130 ans sur un territoire en ne laissant pas de traces positives fortes et durables. En résumé, nous avons d’un côté, en Algérie, une population encline à accuser de tous les maux un pays qui, même s’il est loin d’avoir été parfait dans sa gestion de la colonisation et de son après, sert davantage de paravent ou de pare feu à l’incompétence des dirigeants locaux. De l’autre, en France, une population qui se retrouve prise dans un double discours extrémiste, à savoir d’un côté, une gauche prête à tous les compromis et toutes les acceptations au mépris des faits et de l’autre une droite, prompte à surfer sur les événements liés à l’insécurité, à l’immigration, à l’Islam et l’une comme l’autre, pour faire fonctionner leur clientélisme électoral.

L’immigration

Le rapport évoque également le lien qu’ont la France et son immigration algérienne, la seconde après la communauté portugaise. Que les discriminations existent, personne ne peut le nier, ce qui ne veut pas dire pour autant que l’Etat est structurellement raciste comme le prétend une certaine extrême-gauche. C’est certes une communauté qui connaît un chômage plus important que la moyenne nationale, bien qu’une classe moyenne se constitue et il faut s’en réjouir. Mais, encore une fois, la Marseillaise sifflée en 2003 au Stade de France ne peut s’expliquer, et encore moins se justifier, uniquement par des raisons sociales et encore moins religieuses. Le malaise identitaire est profond et depuis longtemps. Par ailleurs et contrairement à ce que certains affirment, aucune immigration ne s’est déroulée parfaitement, que ce soit les Italiens à Aigues-Mortes en 1893, les Républicains espagnols dans les années 30, les centaines de Polonais retournés dans leur pays sous le Front populaire…etc…Mais on ne peut nier que, malgré un racisme plus frontal, l’assimilation a été plus réussie, probablement parce que l’Etat, à ces différentes époques, était bien plus politique, que l’ascenseur social par l’école et le service militaire fonctionnait à plein régime et que l’industrie et les emplois existaient.

Depuis toujours, les difficultés de l’intégration ont existé. Les problèmes de mixité sociale ou de « vivre ensemble » sont indissociables des problématiques de politique intérieure. Cette population déracinée est très utile à certains exploitants de la misère humaine seulement soucieux de s’enrichir. Aujourd’hui encore, les clandestins trouvent des emplois pour survivre dans la restauration, l’agriculture ou le bâtiment. Ils sont exploités et sous payés. Régulièrement les scandales d’exploitations humaines font quelques entrefilets dans les journaux mais avec quelques amendes, ces affaires sont vite oubliées. Elles sont pourtant un des terreaux des difficultés actuelles et ceux qui y trouvent leurs comptes ont tout intérêt à ce que surtout rien ne change.

En enfin, n’oublions pas Giscard d’Estaing qui fait venir, par le biais du regroupement familial et en pleine crise pétrolière, des milliers de personnes issues d’une ancienne colonie libérée dans les conditions que nous connaissons : en effet, mélanger des anciens conscrits, qui n’avaient rien demandé, et des ex-colonisés arrivants dans un pays qu’ils ne connaissent pas, dans une même usine et un même quartier, est une idée qui ne pouvait que faire naître de fortes tensions et, à terme, des ghettos.

En conclusion, ce rapport, s’il part d’une bonne intention, n’est pas exempt d’arrière-pensées électoralistes. Par ailleurs, si une réconciliation est éminemment souhaitable, il est évident qu’elle ne pourra se faire sans un travail historique rigoureux sur les événements de l’époque et effectué par une équipe franco-algérienne d’historiens qualifiés et sérieux. C’est indispensable. Le fait que les historiens algériens n’aient été en rien consultés (mais le pouvaient-ils et/ou le souhaitaient-ils?) amenuise la portée de ce rapport. Ses conclusions, qui évoquent essentiellement la repentance de la France et des mesures exclusivement symboliques, montrent bien que, finalement, ce pan de l’histoire ne peut pas encore être traité avec le recul et la sérénité nécessaires à un tel travail. Que ce soit en Algérie ou en France, cette période de l’histoire contemporaine est toujours une plaie douloureuse et béante parce qu’elle est instrumentalisée d’un côté par le pouvoir algérien pour masquer sa propre incompétence et de l’autre par les extrêmes politiques dans l’espoir de grappiller quelques voix dans des élections dont la représentativité et la légitimité sont, chaque jour, de plus en plus discutables et discutées.

Omar GOUSMI – Cyril GARCIA

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Le foot : un secteur économique et social à part entière (NAR 1)

 

Photo de Valentin Desbriel


Mai 2018 : la LFP (Ligue de Football Professionnel) annonce triomphalement avoir cédé les droits TV nationaux de diffusion des matchs de la Ligue 1 et de la Ligue 2 pour la période 2020-2024 contre un montant annuel de 1,153 milliard d’euros, dont 780 millions censés provenir d’un groupe sino-espagnol, Mediapro.

Février 2021 : la Justice valide la rupture unilatérale du contrat par la LFP pour défaut de paiement de la part du groupe espagnol.

Les conséquences, sociales et économiques, de cet événement ne sont pas toutes actuellement visibles et pourtant, elles ne manqueront pas de se révéler. La crise sanitaire ne saurait tout expliquer à elle seule.

Il s ‘avère, en effet, que la LFP, comme hypnotisée par le montant proposé, a préféré accorder les droits de diffusion à un groupe financier qui n’avait comme seul objectif que de revendre, avec plus-value, les différents droits qu’il venait d’acquérir. Le hic, c’est qu’aucun diffuseur ne s’étant présenté, Mediapro, dont ce n’est pas le métier, s’est retrouvé dans l’obligation de créer sa propre chaîne de TV à péage pour pouvoir collecter des abonnements et diffuser les matches. Sans surprise, les abonnés espérés boudèrent le produit, comme une étude de marché sérieuse et rigoureuse l’aurait révélé si elle avait été réalisée. Le groupe s’est vite retrouvé dans l’incapacité de financer son achat et la LFP a du trouver en urgence un nouvel acquéreur/diffuseur. Il va de soi que cette urgence a placé celle-ci (et donc l’ensemble du secteur économique qu’est le football et notamment le monde amateur qui est sa base sociale) en position de grande faiblesse face aux acteurs solvables et expérimentés – évincés en 2018 – que sont Canal+ et BeinSport, les partenaires historiques du foot en France : ils ont ainsi récupéré, pour la moitié environ de la somme initiale, un produit qui a un vrai public, d’autant plus motivé que, pour l’instant, il ne peut plus accéder aux stades.

Tout cela n’aurait guère d’intérêt si les conséquences économiques et sociales n’étaient pas bien plus importantes qu’on ne le soupçonne au premier regard : ce sont les clubs professionnels (qui sont des PME avec des salariés) et les clubs amateurs de la France périphérique, acteurs qui jouent tous deux un rôle essentiel dans le lien social, qui se trouvent privés d’une ressource financière vitale. Nous y reviendrons plus longuement dans un prochain numéro.

Omar Gousmi