Canapé de sourires sur plateau

Le présentateur cherchait à distribuer la parole de manière équitable et calme. Plusieurs invités faisaient semblant de s’écharper autour d’une table en formica blanc. Un décor hi tech qui faisait chic mais surtout chirurgical. Je ne connaissais pas ces gens. Je ne les entendais pas parce que je n’avais aucune envie de les écouter. Je m’étais arrêté dans un troquet ouvert. Histoire de prendre un café, qui devint vite deux et même trois, juste pour me tenir éveillé ou pour entendre des voix humaines, autres que la mienne, résonnant et tournant en boucle, dans ma boite crânienne. Il y avait là des opposants politiques, finalement, plutôt d’accord avec le suiveur (en l’occurrence la suiveuse) du président et des analystes, qui s’autorisaient à penser sur tout et à parler de tout, en ne sachant rien, sur rien.

Au moins, cela me faisait une distraction de voir des visages se déformer sous les efforts de convictions légères et mensongères. L’espace court d’un instant, je me demandais ce que vivait cette femme blonde totalement insipide et insignifiante, qui montrait juste, par ses interventions, que le président avait raison sur tout et en tout et que sa prestation du début de soirée était digne de figurer dans les livres d’histoire dès demain. Je m’imaginais toutes ces heures qu’elle avait dû passer à convaincre des électeurs désabusés, à se laisser berner, encore une fois, sur les places de marché d’une quelconque province dont elle se fout, en réalité, éperdument. J’imaginais les courbettes et autres joyeusetés qu’elle avait été obligées de faire, pour recevoir la parole divine et la bénédiction présidentielle, dans le cadre de son investiture pour finir à l’assemblée nationale. Je l’imaginais déjà, après l’émission, se restaurer, en compagnie de cet homme, physiquement imposant, noir, transpirant et qui déployait des efforts incommensurables de rhétorique pour nous faire croire qu’il était contre. Mais contre quoi ? Lui-même ne semblait pas le savoir.

Et je les voyais dans mon songe, rire et se taper sur l’épaule, en compagnie de ce freluquet affublé d’un foulard de soie turquoise comme portent ces femmes qui veulent cacher les traces de strangulation de leur conjoint. Il voulait montrer que son avis était essentiel parce qu’il était pertinent, d’autant qu’il avait un avis sur tout. Pourtant il ne ressemblait à rien et, dans la rue, le croisant, je pense que je ne lui aurais même pas demandé mon chemin, tant son visage dégageait une perspective de discussion chiante comme celle qu’on n’a vraiment pas envie d’avoir. Je les imaginais, tous les trois, rire, sur les pauvres gens qui croyaient encore leurs discours et se moquer, avec ce présentateur au brushing aussi impeccable que ses idées paraissent courtes, de nous tous, s’enfilant les petits fours et les flûtes de champagne avec la satisfaction du devoir accompli. Je devinais des cuisses de poulet déchiquetées par des mâchoires acérées et des miettes de canapés aux œufs de lumps, perdues dans des barbes de trois jours, taillées par un expert visagiste peroxydé, même si ça n’est plus la mode.

Une foule de courtisans distribuant des sourires et des poignées de mains molles et moites. Tout un univers de dégoût et de bons sentiments apparents pour cacher les pires pensées de l’humanité. Ils se devaient de rire fort et ostensiblement à pleines dents détartrées du matin alors qu’il n’existe plus de dentistes disponibles sur le territoire. Il fallait faire montre de soumission pour continuer à bénéficier des avantages et des privilèges de la fonction. Il fallait montrer que quelque soit le nom du parti, l’idéologie exprimée du parti, la compatibilité avec l’élite était sans failles ni discussion possible. Sur fond de musiques d’ascenseur et d’hôtesses apprêtées, malgré l’époque qui voulait que les hôtesses deviennent des hommes, ces règles là n’étant qu’assignées aux manants, les robes de soirée et les costumes cravates échangent des regards complices et numéros de téléphone pour entretenir cet entre-soi qui ne concerne qu’eux.

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