Pensées et discussions à l’aire de la nationale (42) ou dialogue de l’auto fou

step 6

De l’extérieur, il ressemblait à une réplique des châteaux anglais victoriens. Un bloc avec une sorte de tour comme entrée et deux escaliers, un de chaque côté, avec une forme étrange, dessinant une sorte de cœur inversé, dont la pointe serait la grande porte d’entrée.

Depuis le jardin, il ne faisait pas spécialement envie. C’est vraiment l’atmosphère d’abandon et de décrépitude qui attirait. L’entrée, en réalité, était surplombée d’un clocher et d’une immense horloge et l’aspect victorien de l’ensemble se mélangeait avec des arabesques byzantines, dans la profondeur de la Toscane. Les arbres eux mêmes ne paraissaient pas de ce monde. Ils semblaient, eux aussi, étrangers, immigrés de force. Des séquoias, des pins, des arbres exotiques qui donnaient à l’immensité du jardin, un aspect encore plus irréel. En fait, le château n’était qu’une énigme temporelle et historique, d’un marron vieilli et déjà obsolète lors de la construction, dans un écrin de verdure, composé d’arbres et de plantes qui n’avaient rien à faire là.

Toute cette situation, en réalité, résumait cet instant de mon existence. Le château n’avait pas à être là, les arbres non plus, moi, encore moins. Rien de tout cela n’aurait dû exister et si l’on ajoute la présence d’une inconnue au milieu d’une foule hétéroclite et des centaines de kilomètres entre ce qui devrait être chez moi et ici, cette situation dépassait l’improbable.

Il avait fallu que cette étape devienne nécessaire, comme un appel incompréhensible. Il avait fallu une force inconnue pour me pousser jusqu’ici. Je n’avais rien à y faire mais c’était un bel endroit pour enterrer ce qui devait l’être. Etre ici n’avait pas de véritable sens quand la décision fut prise de venir et puis, maintenant, cela devenait une totale évidence. Il fallait un enterrement en grandes pompes pour les espoirs et la foi que j’y avais mis. Il fallait un enterrement grandiose pour en finir avec cette supercherie, ce mensonge, cette foi dogmatique. Inconsciemment, j’avais été jeté jusqu’ici. Dans la tempête, j’avais entraîné avec moi les chariots de feu de mon existence et un putto égaré.

L’intérieur n’appartenait pas à la bâtisse posée à l’extérieur. Tout était couleurs éclatantes, formes biscornues et mauresques, alors que l’extérieur n’était que lignes droites et architecture géométrique.

J’avais beau vouloir absolument éviter l’analogie, je ne pouvais m’empêcher d’y voir une allégorie parfaite de celui qui n’était que pièces vides, biscornues, avec des couleurs criardes et désaccordées, dans des formes improbables, superposant des tracés hallucinés, dans un corps qui tentait, par tous les moyens, de tenir debout, de rester droit, presque digne, amaigri, amoindri, affaibli, brûlé par les soleils des derniers jours et manifestement vieilli par l’épreuve.

Tout était improbable. Le bleu cyan des piliers se mélangeant au jaune fluorescent des diagonales sur les murs, accompagnées de dégradés de bleus, tout aussi improbables et répondant au jaune des hauteurs des murs, multiples, inconnus. Les piliers portaient des ouvertures ciselées, en arc de cercle, dont le plafond était couvert d’un rouge sang agressif. Et comme si toutes ces couleurs totalement désaccordées ne se suffisaient pas à elles mêmes, elles étaient rehaussées par des dégradés de vert.

Les pièces se suivaient. Il n’y avait qu’un long couloir qui traversait l’intégralité de la demeure et qui, à chaque fois, traversait une nouvelle pièce gigantesque et colorée de manière finalement indéfinissable. La suivante n’était qu’arc de ciel et gerbes de blé explosant au plafond dans un mélange de jaune sable, de violet princier et d’orange trop mur.

Ensuite, une pièce aveugle, blanche dans la dominante mais couverte de taches de bleu électrique, de vert d’eau et de marron des roses des vents des déserts.

Puis des tiges de pierre partant du sol et formant comme des feux d’artifice en touchant le plafond avec le spectre entier de l’arc en ciel au sommet. Et toutes les pièces donnaient un ensemble harmonieux en son sein mais totalement fou dans la construction d’ensemble. 365 pièces différentes. Le château semblait petit, il était immense. Autant de pièces vides de meubles, de gens, de vies, et pourtant, débordant de richesses, de couleurs, de formes. Chaque pièce de ma mémoire prenait une forme et des couleurs différentes de la suivante et de la précédente et chaque pièce du château répondait à cette ambition d’une mémoire polyvalente, sublime, anachronique et improbable mais totalement vide.

– Demain,ça sera le quatrième jour.
– Tu en envisages combien?
– Pour tout voir ou pour être vide?
– Les deux, mon capitaine. L’un n’ira pas sans l’autre
– Au moins autant.
– Je n’en espérais pas moins.
– Il faudra au moins ça
– Moins serait insultant pour lui et pour toi.
– Par contre, il faudra éviter de remplir les pièces.
– Tu les rempliras enfin avec des trucs qui en valent la peine, ça te changera.
– C’est violent comme changement.
– Si c’était gentil, ça ne serait pas un changement, ça serait une continuité dans le médiocre. Alors sois médiocre, mais tache d’en avoir conscience cette fois et de vivre les choses médiocres en fonction de ça.
– Je vais déjà essayer de trouver à bouffer, on verra plus tard pour vivre des trucs.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (41) ou dialogue de l’auto fou

step 5

Il était impossible de ne pas entendre les discussions qui ressemblaient davantage à des cantates, peut être même à des opéras. Tout semblait être douceur, beauté et chansons. Les fausses préoccupations d’un quotidien, qui n’existait plus, semblaient très loin désormais. Comme s’il s’agissait d’une autre vie et que les souvenirs devenaient de plus en plus flous, à mesure que les kilomètres s’alignaient. Parfois, un signe ramenait à quelques années plus tôt mais ils devenaient rares et ils ne faisaient presque plus mal. En tout cas, la douleur n’était plus que passagère et presque douce.

Lorsque les flots de touristes, perdus dans cette contrée improbable, étaient passés, il ne restait que les autochtones et leur amour de la vie, leur amour de l’amour, leur amour du vin, du soleil et des chansons. C’était ce que je cherchais en ce moment. Des relations simples mais franches, enfin. Les dernières années, à vivre dans le mensonge, la fausseté et la peur, avaient épuisé les dernières forces de ce vieux corps. Il fallait revenir aux choses simples, aux sentiments vrais et ressentis.

C’est sans doute pour cela qu’elle était là. J’avais tendance à l’oublier. Elle m’avait suivi dans ma fuite sans que je ne sache vraiment pourquoi. Elle était là comme une évidence.
La fraîcheur des pièces répondait au début de canicule. Les grandes marches des escaliers étaient même froides, alors que l’air devenait irrespirable tant il brûlait les bronches à chaque inspiration. Bientôt, la propre présence de soi deviendrait insupportable et l’envie de sortir de son corps, pour trouver un semblant d’air, quelque part, se ferait sentir. Pourtant, les murs, les pierres, les faïences envoyaient une fraîcheur bienvenue.

Depuis longtemps, je l’avais perdue. Elle avait dû suivre le parcours de tous les autres, à la même vitesse. La découverte de ce château n’était pas, pour elle, une priorité ou porteuse de sens. Elle était là et je ne savais pas pourquoi mais ce moment véritablement seul, au milieu de la foule, marqua la fin du passé. Ce château perdu, inconnu, maltraité apportait le nouveau départ vers autre chose. Il ne servait à rien de s’arrêter sur avant parce que, avant, finalement, c’était nul. Et ce château ne servait à rien non plus mais il était une verrue de sublime au milieu du superbe. L’histoire n’était elle, qu’une verrue de médiocrité au milieu d’un océan de laideur. Evidemment, plus les jours passaient et plus les éventuels moments positifs avaient disparu. Ils avaient été remplacés par une vision réaliste d’une histoire finalement triste.

Et puis, posé face à la mer, à remuer ce passé, ils s’étaient effacés, étiolés et finalement, je ne savais même plus à quoi elle ressemblait. Je cherchais dans ma mémoire. Je creusais. J’ouvrais toutes les portes de mon château intime, je fouillais de fond en comble toutes les pièces et je ne la retrouvais plus. J’avais perdu les photos, les films, les tableaux qui nourrissaient mes souvenirs et construisaient son image. Elle n’était plus qu’une robe bleue flottant dans l’air sans visage, sans corps, sans consistance comme un résumé physique de ses sentiments.

-Ça y est. Tu es prêt

Une main brûlante s’était posée sur mon épaule et, à travers le léger tissu du tee shirt, je sentais le feu. Je ne me retournais pas. Je savais qui me touchait, qui me parlait et je comprenais la portée du message. J’étais passé par la passion, par la détresse, par les larmes, par le dégoût, par la haine, par le mépris et enfin, j’arrivais là, l’endroit qu’on ne devrait jamais quitter. Ce château abandonné représentait, par la pierre et le bois, le nouveau château de ma mémoire. Les pièces étaient toutes sublimes, immenses, vides, fraîches, prêtes à revivre si on les délestait des scories du passé.

– Je ne sais pas
– Tu es prêt parce que là, tu en as envie.
– Je suis prêt parce que je ne me souviens plus de rien.
– Tu ne te souviens de rien parce que ça ne valait pas la peine de se souvenir en fait.
– Mais je ne lui veux pas de mal.
– Ni de bien, je sais. Tu t’en fous.
– Je n’irais pas jusque là.
– C’est moi qui y vais.

Elle était restée dans mon dos et je restais face à la fenêtre, regardant la campagne toscane exploser de chaleur et de lumière à travers les vitres absentes du château. Le parfum des oliviers, des cyprès et des pins se mélangeait à celui de l’herbe et des coquelicots au milieu des vignes.

En bas, dans le grand jardin, une femme dans une longue robe bleue, les cheveux lâchés et tenus par un chapeau blanc, des nus pieds en lanières de cuir, se dirigeait lentement vers la sortie. Elle ne se retourna pas vers le château, pas vers moi, elle partait, elle sortait de ce monde pour reprendre une route plus classique, plus banale, plus commune.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (40) ou dialogue de l’auto fou

Attention… Poste résolument sexiste. Inutile de me le signaler, je le sais.

step 4

Les premières journées d’été apportaient une chaleur étouffante. Après les brumes et grisailles matinales, très vite, le soleil reprenait ses droits et signifiait à tous, sa forte présence. Il faisait chaud et les tenues des uns et des autres le prouvaient. Déjà, depuis longtemps, j’avais remarqué que les femmes devenaient de plus en plus belles depuis le passage de la frontière et cette effusion de beautés s’accentuait à mesure que les kilomètres s’alignaient en s’enfonçant dans les terres. Les tenues légères n’étaient sans doute pas étrangères à ce sentiment. Le fait aussi, sans doute, que l’expression d’une beauté physique ostentatoire n’était en rien prioritaire dans ces contrées. Elles étaient simples, elles étaient rayonnantes et illuminées par le soleil éclatant de ces terres bénies. Les cheveux flottaient en permanence dans les airs, portés par une légère bise. Les yeux étaient d’un noir profond mais les regards transpiraient le rire, la joie de vivre, les chants et la danse. Tous les corps semblaient fins, même s’ils ne l’étaient pas, tant les gestes semblaient fluides, mesurés, intelligents. Les peaux brûlées par le soleil arboraient un teint cuivré qui rehaussaient encore la beauté des sourires. Elles paraissaient toutes sorties d’un ballet au ralenti. Elles respiraient toutes, une grâce surhumaine, quasi divine et, à chaque croisement de rues, à chaque village, à chaque rencontre, je tombais profondément amoureux comme on tombe amoureux désormais, faute de mieux et pour passer le temps.

Etre entouré de tant de beautés corporelles mais aussi, architecturales, culturelles, symboliques me confortait dans mon choix d’être libre de sentiments. Le deuil était fait, digéré, fondu au fond de la mémoire parmi les objets perdus et les choses jamais retrouvées et l’essentiel résidait, désormais, dans l’idée d’éviter, par tous les moyens, de retomber dans ce piège stupide. C’était maintenant le supplice de la tentation.

Tout se réunissait pour me faire céder et me condamner à nouveau et c’est sur ma capacité de résistance que j’allais juger de ma force nouvelle de caractère. Il était trop tôt pour s’affubler d’une fardeau que je ne pourrais supporter et trop tard pour croire encore en la pureté des sentiments après les derniers événements.

Les murs débordaient de faïences ou de mosaïques toutes plus éclatantes les unes que les autres. Une sorte d’hommage aux couleurs fluo mais avec un immense bon goût, ce qui pouvait sembler antinomique et qui, en réalité, l’était. Le château était petit à première vue et le restait à la seconde mais l’intérieur prenait des proportions démesurées, un peu comme ces sacs dans les contes pour enfants qui semblent à taille humaine et qui finalement, cachent des autobus, trois éléphants, deux immeubles, 23 coffres forts et deux armées complètes prêtes au combat.
Et enfin, je me sentais à nouveau prêt au combat.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (39) ou dialogue de l’auto fou

step 3

Le chemin montait régulièrement à travers la forêt. Il n’était pas véritablement tracé et serpentait entre ronces et racines éternelles. Comme souvent dans ce coin du monde, les nuages gris avaient laissé la place à un ciel bleu immaculé. Les sons de la campagne, les bruits de la nature, les senteurs du monde explosaient autour de nous, comme si l’endroit n’avait pratiquement jamais été violé par l’humain, et pourtant… Devant le grand portail de fer forgé se pressait une foule de badauds et de touristes avec, bien visibles, en collier ou en bandoulière, les appareils photo, du plus simple au plus sophistiqué. J’avais rêvé cet endroit et je savais depuis longtemps que j’y serai un jour. Oh certes, je ne l’avais pas envisagé comme ça mais la vie réserve des surprises et finalement, cette visite prenait son sens ainsi. Le jardin était entretenu, vaste, même gigantesque, finalement, en comparaison à ce que j’imaginais. C’était une première preuve tangible que l’imaginaire et les rêves ont des codes qui dépassent la réalité. Je pensais être accompagné, je ne l’étais pas, je pensais qu’il s’agirait d’un manoir défraîchi au centre d’une ville sans âme, c’était une sublime bâtisse surplombant un village somptueux où chaque ruelle venait murmurer à l’oreille du passant égaré, un conte empli de sucre et de miel. J’attendais que la foule se précipite, afin de me démarquer des touristes. Je n’avais jamais vraiment réussi à être un touriste et je faisais mes visites plutôt comme je le désirais, sans vraiment suivre de chemin prédéfini en m’autorisant la rêverie, l’arrêt, la contemplation.
Déjà, de loin, le château diffusait une atmosphère étrange, une sorte de réponse à toutes les constructions que j’ avais pu imaginer, seul, la nuit, les yeux fixés au plafond, à chercher le sommeil.

– C’est la première que je vois un lieu qui n’existe pas ressembler autant à quelqu’un qui existe.

Elle était là. Tellement discrète, que je l’avais oubliée. Tellement dans mon propre monde que je n’avais pas considéré sa présence. J’avais prévu de visiter ce lieu avec quelqu’un et, finalement, je croyais le visiter seul. En réalité, je le visitais avec la seule qui pouvait vraiment m’accompagner aussi loin, au plus profond de moi, sans détruire, sans pourrir, sans juger, sans gêner, sans me faire sentir que j’étais en trop…

La bise sucrée passait dans ses cheveux et faisait voler ses mèches dorées. Son visage était fin et, sans être forcément belle, elle dégageait une force, une puissance qui rassuraient. Pour la première fois en présence d’une femme, je ne me sentais pas obligé d’être parfait. Je pouvais me satisfaire d’être ce bonhomme plein de défauts parce que même l’évocation de mes défauts, qu’elle ne se privait pas de faire, respirait la simplicité et l’évidence et non l’injonction agressive du changement qui, de toute façon, ne viendrait pas. Je la regardais et je me demandais ce qu’elle pouvait bien faire là, avec moi. Je la regardais et je me demandais ce que moi, je pouvais bien faire là, à accomplir des rêves imaginés à deux et exécutés seul et finalement, avec une autre qui n’était même pas l’autre.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (38) ou dialogue de l’auto fou

step 2

Et puis, posé au sommet d’une colline, au milieu d’une forêt de séquoias, ou d’autre chose, parce que ce ne sont que des arbres, je suis pas arboritologue moi, même ça je ne sais pas comment ça s’appelle, une cerise sur le gâteau. Nous avions traversé des campagnes verdoyantes, des forêts apaisantes et apaisées, des villages gorgés de soleil et de paix. Il m’avait fallu ce trajet pour retrouver ce sentiment oublié. Je dormais à nouveau. Beaucoup, trop. J’évacuais des mois, des années même, de poitrine compressée, oppressée et soudain, l’air, lui même, avait une saveur différente. Les nuages voilaient l’éclat matinal du soleil et, malgré cette nuée, il faisait chaud, lourd, sec. Nous nous étions couchés dans l’herbe quelques heures plus tôt, profitant de la rosée et de la fraîcheur du petit matin. Depuis deux jours, la moiteur des terres toscanes relevaient considérablement les températures corporelles.

Ce lit d’herbes hautes et cette couverture céleste avaient levé les dernières réticences, les derniers freins, les ultimes sursauts d’un passé finalement sans intérêts. La valse des nuages au dessus de nos têtes avaient balayé les derniers espoirs. Seuls, désormais, compteraient les jours du lendemain. L’entrée dans la ruine marquerait le tournant de la nouvelle vie rêvée des démons.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (37) ou dialogue de l’auto fou

Step 1

Le bitume des routes lui même semblait avoir été noyé dans l’essence de coquelicots. Le soleil exhalait les odeurs d’herbes fraîchement coupées et les couleurs sautaient au visage dans une explosion de brillance. Les vitres étaient baissées, forcément. La chaleur était douce, sucrée, agréable. C’était un vrai plaisir de rouler à vitesse réduite sur les routes escarpées de la campagne. Les vergers succédaient aux champs de blé et les villages, débordants d’histoire et d’histoires, rivalisaient chacun de beauté, de magie, de force. Nous étions perdus, en réalité. Pas de carte, pas de réseau, juste la beauté du monde. Le soir tombait. La douceur envahissait l’air et le paysage semblait éternel. Une impression que nous partagions de tourner en rond et d’être déjà passés dix fois ici. Ça allait être compliqué de ne pas tomber amoureux de cet endroit, de cette vie. Débarrassé depuis longtemps des contraintes et enfin débarrassé des poids morts accrochés pendant trop longtemps, je savais qu’à force de tâtonner dans les vallons, à travers les forêts et les déserts de verdure, par ces routes perdues, nous finirions par trouver le château. Tout devenait beau, enfin, parce que la chape de plomb s’était fendue d’elle même. L’indifférence reçue s’était transformée en acceptation et la première marche allait être franchie demain. C’était l’acte symbolique qui marquait le renouveau, la nouvelle vie, ou plutôt, en réalité, la poursuite de la vraie vie, après un arrêt inutile. Au loin, les cigales commençaient leurs parades amoureuses et les fleurs envoyaient les derniers effluves de la journée. C’était une putain de belle journée.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (36) ou dialogue de l’auto fou

– Je n’ai plus envie de me battre. Je n’ai plus envie de pleurer. Je n’ai plus envie de crier. Je n’ai plus envie de souffrir.
– Comment j’ai envie d’un kebab moi!
– En fait, tu ne m’écoutes jamais.
– Quand tu arrêteras de geindre, de pleurnicher, de stagner, je t’écouterais… Pour l’instant, tu te morfonds dans un truc mort, qui n’existera plus jamais. Elle est partie. Elle est dans les bras d’un autre, avec un autre. Elle ne reviendra pas. C’est fini. Tu y as cru. Pas elle. C’est comme ça. Tu gagnes quoi à espérer que ton téléphone sonne? Qu’elle t’envoie un message? Surtout que de toute façon, ça serait pour, encore une fois, te faire comprendre que tu n’existes plus dans sa vie. Tu es remplacé. Tu étais le maillon faible. Les gens normaux passent à autre chose, oublient, tournent des pages, changent. Oh! je sais bien que tu n’es pas normal, que c’est hallucinant de vouloir partir seulement pour voir un château abandonné, de tout abandonner, encore une fois, pour partir ailleurs, autrement. Alors, quand tu seras décidé à devenir ce que tu dois être, on discutera. Pour l’instant, je suis fatiguée de devoir, en permanence, te mettre des claques parce que tu es le seul à avoir des sentiments. Vire ces conneries de ton cœur, de ton esprit et, à ce moment là, on commencera à parler. Pour l’instant, on cause, on jacte, on cohabite, on discutera quand tu seras décidé à être enfant et à rester enfant. Pour l’instant, tu es un enfant qui veut vivre des trucs d’adulte mais les trucs d’adulte, ça craint et t’es pas fait pour ça. Tu veux du pur, du fort, du passionnel, ça n’est pas pour les adultes, ça. Elle voulait la paix, le calme, la tranquillité et ça, c’est de l’adulte. C’est son choix, c’est comme ça, tu n’es pas ça, tu ne sais pas faire ça et tu ne veux pas faire ça, de toute façon, parce que c’est chiant d’être adulte donc laisse la vivre sa vie paisible et sans folie, sans coups de tête mais sereine et fais ce que tu dois faire. Et là maintenant, ce que tu dois faire, c’est nous amener voir ce putain de château abandonné. Alors, on bouge.

Nous franchîmes la frontière six heures plus tard après avoir déjeuné d’un kebab très moyen.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (35 bis) ou dialogue de l’auto fou

– Et donc comme tu ne t’es pas tué, tu te sens obligé de me saouler avec ta litanie mièvre et doucereuse, là? Tu te plaignais que personne ne t’avait jamais traité comme dans les chansons italiennes, bah, franchement, faut pas… Quand j’entends des trucs pareils, je me dis que celle qui a échappé à ça, ne se rend même pas compte de sa chance.

Je n’avais pas envie de répondre. Il s’agissait d’une attaque gratuite, pour me bousculer, pour me sortir de ma torpeur alors que j’en étais sorti, en réalité. J’aimais entretenir le doute, et peut être même le mystère, mais j’en étais à la phase d’indifférence. Celle où tu n’attends plus que ton téléphone s’allume, celle où tu as décidé que tu ne saurais plus rien et que tu ne chercherais pas à savoir, celle où tu as crée ton scénario et que, finalement, il te convient. L’absence ne te marque plus et tu as tourné la page parce que celle-ci n’était pas bonne. Les souvenirs s’estompent, s’effacent et meurent, ensevelis dans un recoin de la mémoire et tu n’as même pas envie de les convoquer, pour quoique ce soit. Tu gardes peu de choses de tout cela parce que ce n’était pas ce que tu espérais, ce que tu voulais, alors chacun reprend sa route, sans l’autre, puisque de toute façon, ça n’était pas la même. C’est un échec mais c’est, en fait, le constat que les envies étaient différentes et qu’on s’est menti à croire que ce serait l’autre, alors qu’au fond de soi, on savait que non parce que l’intensité n’était pas comparable. On ne peut pas forcer à aimer, on ne peut pas se forcer à aimer, alors, quand cet impératif cesse, ce sont les habitudes prises qui construisent le manque et, une fois sorti de ce carcan routinier, en réalité, il ne reste pas grand chose. Un nom dans une liste imaginaire, une image de plus en plus floue et confuse, une vague idée d’un amour non partagé, encore un, et la certitude que toute cette mascarade n’est pas pour toi. Tu ne fonctionnes pas comme il faut, tu es extrémiste, un taliban du feu et les douches froides ont fini par te convaincre qu’il valait mieux rouler dans le vide et ne plus croire aux pétales de roses. Les roses sont fanées et même sans la neige, les jours deviennent des hivers.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (35) ou dialogue de l’auto fou

 

Parce que j’avais toujours voulu me dire que quelqu’un serait capable de gravir les plus hauts sommets pour moi et de nager à travers toutes les rivières juste pour moi. Juste parce que c’était moi. Et à force d’attendre ça, d’espérer ça, de croire en ça, je m’étais retrouvé sans espoir finalement. Ça n’arriverait pas. Ça ne pouvait pas m’arriver. Je m’étais perdu dans ce rêve, dans cet espoir mais ça ne pouvait être moi. Ça n’était pas pour moi. Il fallait que je vois tout ce que j’avais cassé et que je le vois entièrement et cruellement. Et brûler comme des champs de blé en plein hiver. Longtemps, j’avais perdu le sommeil dans cette quête et j’étais resté le souffle court, coupé, cassé. Pourtant, je continuais de chercher et de croire. J’avançais vers cette inconnue qui ne venait pas et je me disais que j’aurais voulu être la raison, le sens, la cause alors que le plus souvent, en fait, toujours, j’étais le prétexte. Et se laisser ensevelir dans les eaux sortant des lits des rivières.

J’avais rêvé de nuits entières à boire des verres et vider des bouteilles, à refaire des mondes, nus, devant des feux de cheminée. Je nous avais vus lumineux, étincelants. Je m’étais même trouvé beau.. Je m’étais aimé dans mes rêves à deux. Je m’étais trouvé valable comme raison. Et se couper soi même les ailes pour être l’ange déchu de sa propre existence ou de ce qu’il en reste.
Et puis, il m’aurait fallu remonter le temps, faire tourner les horloges dans l’autre sens et m’assurer de ne pas tomber dans les ténèbres. Et j’ai passé des heures et des heures à regarder l’eau ruisseler et ne pas voir que j’avais besoin d’être ça, d’être l’essentiel et de ne plus être le détail m’avait coupé de tout le reste et même de moi. Et malgré tout, et malgré ça, et malgré moi, je ne me suis pas tué.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (34) ou dialogue de l’auto fou

 

– Mais arrête de me parler d’elle, c’est bon là! Elle est passée à autre chose depuis longtemps. Moi, je me force mais ça vient, alors si c’est pour tout le temps me rappeler son existence, je ne trouve pas ça très malin! Putain, ça me saoule ce comportement…
– Euh ouais… J’ai absolument rien dit depuis deux heures parce que je me demande comment on va faire pour bouffer et se laver là… Donc, faut vraiment que tu te calmes.
– Ah bah évidemment, il faut que je me calme en plus. Ça va être ma faute, en plus, si tu me parles d’elle pour que je me tape la tête contre les murs.
– On est sur une aire d’autoroute. Y a pas de murs là.
– Ouais bah il pourrait y en avoir. Et ouais, t’as rien dit sur elle mais t’aurais pu, c’est exactement la même idée.

Elle avait la main sur la bouche et elle hochait lentement la tête, les yeux écarquillés et braqués sur moi, me fixant et m’admirant m’enfoncer dans ma médiocrité. En fait, c’est le silence depuis si longtemps qui m’avait envoyé en pleine tête une pensée d’elle que je ne voulais pas avoir. Et cette pensée me faisait chier alors il fallait que j’évacue ce sentiment sur quelqu’un ou quelque chose et j’avais fini le whisky, déjà. Donc il ne restait qu’elle sur qui renvoyer ces images qui elles, vraiment, tapaient sur les parois de ma boite crânienne et me filaient une migraine pourrie. Elle comprit, je crois, qu’il ne servait à rien de relever ou de contredire. Il fallait me laisser m’écraser dans le fond de ma médiocrité.

– Ok ok c’est bon… On bouge… on va du côté de la forteresse… On trouvera bien quelque chose de ce côté là et c’est moi qui régale.
– Mouais… On ferait mieux de remonter vers la Berre, on a plus de chances de trouver.
– En fait, il faut toujours que tu trouves un truc pour me contredire
– En fait, faut toujours que tu trouves une connerie à sortir.

Je rentrai dans la voiture. Je mis la clé dans le contact. Je tournai la tête vers elle. Elle ne me regardait pas, occupée qu’elle était à regarder dans le retro la tête qu’elle pouvait bien avoir. Elle n’attacha pas sa ceinture et, par bravade, j’en faisais autant. La voiture commença à avancer. Je pris la direction de Peyriac, au bord de la Berre.