Il ne neigera pas cet été et ce sera bien à cause du soleil (suite)

Chant 2 Marine et l’odeur du Tiep Bou Dièn
Grain 2 La vérité est au fond du trou normand ou du verre de Whisky
C’est l’habitude de vivre sans toi qui fut la plus longue à trouver, la plus longue à vivre et à mourir. Souvent, comme aujourd’hui, je t’ai parlé et plus encore parlé à ton absence. Au milieu de mes bouquins cornés, regardant mon café fumer, je t’ai parlé, souvent, trop. Il m’a fallu longtemps pour ne plus attendre de réponse de ta part. Il m’a fallu plus longtemps encore pour comprendre qu’il n’y aurait jamais de réponse et peut être même qu’aujourd’hui encore, je ne le comprends pas vraiment.
J’avais appris de toi à doser le whisky dans le café. En réalité, ce n’est pas toi qui me l’avais appris, j’avais surtout réussi à trouver le dosage qui faisait que je ne sombrais pas totalement. Je savais ce que je pouvais m’autoriser à verser dans le fond de café bouillant pour rester apte encore à sentir ton absence. Autour de moi, au dessus de moi, il ne restait en fait que tes yeux sans visage qui me scrutaient, qui m’épiaient, qui me suivaient comme ils le faisaient avant, comme ils l’avaient toujours fait. Je sentais toujours planer au dessus de moi ce regard qui m’obligeait à me justifier, à me défendre et je ne l’avais pas supporté. J’avais trouvé les dérivatifs qui me permettaient de survivre mais je toussais beaucoup.
Les histoires imbriquées, les affaires pourries que je trainais et toutes ces personnes que j’écoutais me raconter leurs catastrophes ne m’empêchaient pas de penser à toi. Je me noyais sous les paperasses d’autres vies, sous les photos d’autres crimes, dans les souvenirs d’autres larmes et je me demandais toujours qui j’étais. Chaque jour, je savais que je repartais dans un nuage d’ivresse pour t’oublier en refusant de tomber. Chaque pas semblait accompagné de ton absence, chaque pensée était accompagnée de ton souvenir et pourtant je me disais que je t’avais oubliée. Le déni était d’autant plus facile à vivre que j’étais noyé dans les papiers, les affaires, l’alcool et le café pourtant je tombais. Je n’avais même pas voulu garder de traces de toi. J’avais tout brulé sur la plage et évidemment j’avais pris l’amende qui allait avec.
Je survivais ma vie enveloppé dans ce brouillard permanent de volutes de moi-même. Souvent, je me réveillais sur le sol du salon, habillé, ne sachant ni l’heure, ni le jour et me demandant ce que j’allais faire de cette nouvelle journée. Parfois, même l’impression que je flottais en dehors de mon corps et que je m’observais être observé en faisant semblant d’être inspiré sur des événements que je ne comprenais pas et qui me dépassaient de toute façon. A force de m’auto détruire, mon âme devenait plus légère, moins chargée et partait dans ses dérives. Mon âme s’envolait.
Et toujours cette pensée, cette angoisse de se demander ce que tu faisais, avec qui, si tu pensais à moi, si tu te souvenais seulement de mon nom, si j’avais existé pour toi autant que tu m’accompagnes encore aujourd’hui. Je me souvenais des rires et je revoyais les larmes. Je restais souvent interdit dans les rues, sur la plage, absent. Des heures durant, j’ai regardé mon plafond, qu’il soit étoilé, allongé sur la plage, une bouteille à la main ou que les lames boisées me regardent en retour sans véritablement comprendre à quoi je joue parce que je suis totalement incapable de l’expliquer. Tu me manques et je veux t’oublier. Ton absence est plus envahissante que ta présence et il faudrait que je trouve une façon de te dire au revoir et je ne sais pas si j’en ai plus envie que besoin.
J’avais retourné toutes les transcriptions, tout ce que j’avais en ma possession. J’avais l’impression d’avoir créé un rituel et ça n’était pas qu’une impression. Je reprenais tous les soirs à zéro et plus les jours passaient, plus les pièces s’entassaient, plus il fallait de temps pour tout reprendre, plus j’avais besoin de soutien, moins je dormais. J’aurai voulu que cela m’aide à oublier le reste mais tout n’était plus qu’une immense salade mixte où les images se superposaient les unes aux autres, où les émotions se chevauchaient et où le monde lui même se pliait et se dépliait dans un capharnaüm de sons stridents et oppressants et d’images ternes, sales et violentes.

Brûler le livre

Enfin, après que les mondes se soient effondrés, les rivières de larmes, des cicatrices s’ouvrent et vident les corps de leur sang, le soleil se lève. Les jours deviennent trop courts pour regarder le soleil dans les yeux.

A chaque fois de nouveaux désirs, de nouvelles énergies, de nouveaux projets qui renvoient les catastrophes du passé au fond de ma mémoire. Pendant des mois, j’ai essayé de négliger ma vie pour la regarder de loin et l’observer se décomposer.

A la fin du voyage, j’ai trouvé cette sorte de promontoire d’où je regarde le monde s’effondrer, les gens délirer ou se rebeller contre tout ce qu’ils n’ont pas vu et qui, de toute façon, est totalement une blague, en fait.

Et pendant longtemps, j’ai essayé d’ignorer toute cette douleur qui me rongeait, mais aujourd’hui, étrangement, alors que la lumière s’allume soudain, je souris au souvenir de cette douleur solitaire qui m’accompagne depuis si longtemps.

J’ai oublié que j’avais brûlé le livre. J’avais juste besoin de suffisamment de temps pour remplir mes journées pour réaliser que j’avais gâché les précédentes.

Ainsi, je peux calmement regarder le monde s’effondrer, sourire à nouveau, respirer à nouveau, marcher à nouveau et réaliser soudainement que je vaux plus que ce que j’ai eu jusqu’à présent.

Alla fine, dopo che i mondi sono crollati, i fiumi di lacrime, le cicatrici si aprono e svuotano i corpi del loro sangue, il sole sorge. Le giornate stanno diventando troppo brevi per guardare il sole negli occhi.
Ogni volta nuovi desideri, nuove energie, nuovi progetti che rimandano le catastrofi del passato in fondo alla soffitta della mia memoria. Ho cercato per mesi di trascurare la mia vita per guardarla da lontano e osservarla decomposizione.
Alla fine del viaggio, ho trovato questa sorta di promontorio da cui guardo il mondo cadere a pezzi, la gente va in delirio o si ribella contro tutto ciò che non ha visto e che, comunque, è totalmente una presa in giro, in realtà.
E per molto tempo, ho cercato di ignorare tutto questo dolore mentre mi rosicchiava ma oggi, stranamente, poiché la luce si accende improvvisamente, sorrido al ricordo di quel dolore solitario che è stato con me per così tanto tempo.
Dimenticavo, ho bruciato il libro. Avevo solo bisogno di quel tanto che bastava per riempire le mie giornate per capire che avevo sprecato quelle precedenti.
Così posso guardare con calma il mondo cade a pezzi, sorrido di nuovo, respiro di nuovo, cammino di nuovo e improvvisamente mi rendo conto che valgo più di quanto ho ricevuto finora.

Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 15) Passaggeri del vento

Et soudain, elle se dit qu’elle était folle.
Plutôt que l’univers autour d’elle sombrait dans une triste mélancolie et qu’elle se devait de s’accrocher à ce monde en perdition. Rien ne semblait ne pouvoir la contredire. Elle se sentait enfin réelle, vraie, parce qu’elle ressentait au plus profond d’elle-même cette envie d’être folle, d’être submergée, d’être envahie et de lancer au monde les phrases qui la brulaient en dedans. C’est cette folie qui la sauverait parce qu’elle savait déjà qu’elle ne pourrait jamais aimer davantage. Elle ne voulait plus être futile, banale, demeurer creuse. Elle voulait bruler comme toutes les rues qui avaient brulé pour purifier la ville, comme tous ces flambeaux qui, partout, avaient éclairé les sestieri, comme si les enfers étaient descendus sur terre et qu’ils venaient laver les affronts de toutes ces vies pécheresses.
Il fallait qu’elle brule et qu’elle brule autour d’elle tant son envie de bruler devait envahir ce qui restait. Déjà, la possibilité du départ l’envahissait. Elle voyait la silhouette vaporeuse s’éloigner au loin et rejoindre la ligne d’horizon. Elle sentait ce monde trop vaste la dévorer, l’engloutir, l’avaler. Pourtant, elle se sentait toujours exister et même plus que jamais. La folie de vivre, l’envie d’exister, la rage de respirer encore et de vivre ce qu’il y avait à vivre, là, en cet instant, la maintenait debout, droite, forte même couchée sur le marbre froid de la Salute, même nue dans les lueurs du jour qui se levaient. Le sentiment que l’impossible allait survenir du parvis, que tout était dirigé, décidé, construit, ailleurs, au dessus, partout.
Sa vie même s’était évadée d’elle et semblait flotter au dessus dans une danse macabre. Elle savait qu’elle n’avait pas assez de temps pour en perdre alors elle voulut sombrer et tomber dans l’existence pure, complète, lourde. Celle que les autres ne vivent jamais à force de rester eux-mêmes.
Elle se crut maudite, elle se crut reniée, rejetée.. Repoussée, seule, nue, perdue, elle se savait partie vers un voyage à travers tous ses cauchemars, à travers ces vies qu’elle n’avait pas voulu vivre. Elle laissait tout derrière elle et se lançait dans le vide de l’avenir. Elle vivait la brulure, la morsure comme lorsque l’autre quitte la route pour prendre un autre chemin, ailleurs, vers une autre destination, vers un nouveau monde où l’on n’est plus la bienvenue, où l’on n’est plus rien, même pas le souvenir de ce que l’on a cru être, même pas le souvenir de ce qu’on a voulu nous faire croire, juste le rien de retour à sa substance.
Evidemment, tous les hommes s’étaient moqués d’elle, lui avaient menti, parfois même la méprisaient. Ils en aimaient d’autres, ailleurs, autrement, comme ils ne l’avaient jamais aimée, elle, de toute façon mais elle revenait toujours. Elle en avait besoin. Elle savait, comme d’autres, qu’elle serait trahie, qu’elle serait détruite et pourtant, elle aimait cette brulure, cette blessure, cette force venue de nulle part mais qui la rendait juste vivante et elle voulait être vivante après tant d’inertie, tant de vides, tant de moments perdus à attendre que l’autre se souvienne enfin de l’existence, de ce qui donne sens, de ce qu’il y a et de ce qu’il reste à vivre. Que l’autre soit enfin ce qu’il prétend être, que l’autre parle pendant des heures et soudain, s’aperçoive qu’il est seul, que l’autre ne vive pas si elle est absente et qu’elle ne vive que si l’autre est présent.
Elle voulait juste que chacun tienne enfin son rôle d’amant aimé, d’amoureux aimant, d’incendiaire brulé. Elle voulait être la lune et que l’autre soit le soleil et que le monde devienne une éclipse. Elle voulait tant de choses qui finalement n’existaient pas, tant de rêves que le monde avait brisé, tant d’espoirs, tant d’envies qui, aujourd’hui, n’étaient plus qu’un voile flottant au dessus d’elle dans le cœur de la nef de la cathédrale de la peste.
Elle devinait que son monde ne pouvait survivre sans tempêtes et elle vivait sans lutter mais elle aurait tant voulu connaitre des jours d’accalmie, des jours de grand soleil, des jours de fêtes. Elle brulait de l’intérieur, elle brillait de l’intérieur, elle était visible mais elle se consumait de ne pas être celle qui voulait que ce soit lui.
Et elle dit au fantôme qui la regardait tendrement qu’il savait déjà qu’elle ne pourrait jamais l’aimer davantage.

Voleur d’Ombres (4ème époque, Episode 14) Passaggeri del vento

Le temps passait comme s’il était déjà mort, comme s’il n’avait jamais existé. Les notes sourdes d’un orgue au loin résonnaient sur les pierres humides de la cathédrale. Tout semblait figé comme si le temps n’avait jamais existé et qu’il ne pouvait plus effacer les minutes passées ensemble. Les vagues continuaient de frapper les marches du perron et l’eau s’écoulait aussi vite que montait l’angoisse. Elle ne pouvait cacher que l’émotion la bousculait, que déjà les questions se bousculaient en elle. L’espoir fou de retrouver cette sensation, ce sentiment. Elle n’osait pas demander s’il resterait là un jour, une heure, une vie ou quelques secondes. Elle s’imaginait déjà au dernier épisode de son histoire et même si elle voulait donner l’apparence d’être totalement détachée de tout cela, d’être dans un autre monde de douceur, elle ne parvenait pas vraiment à rester dans ce monde inconnu.
Elle voulait trouver la place dans son cœur pour accueillir celui qui voulait partir. Elle se sentait portée par un souffle qui l’aurait fait courir à travers toute la ville et que même les dédales des ruelles, les immensités des places, les pertes dans les calle de la sérénissime ne pourraient l’arrêter. Elle se sentait sur le point de le rejoindre, de le retrouver alors qu’il était là, toujours.
Le temps était passé si vite et si lentement et il n’avait pas été là. Toutes les douleurs, tous les coups durs traversés depuis tout ce temps, il n’avait pas été là et il n’était pas venu. Elle l’avait attendu, elle s’était blessée à heurter des vitres et des lustres et chaque choc n’avait fait qu’altérer ce qu’elle voulait être.
Elle tournait en boucle les questions sans réponse, les souvenirs non vécus. La mélancolie l’envahit, portée par la nostalgie de moments d’une autre vie. Elle ressentait cette prise de conscience soudaine de pouvoir toucher les étoiles avec lui, même dans la cathédrale, même sur l’ile. Elle sentait que le monde ne serait jamais plus pareil sans lui mais elle restait seule avec toutes ces questions qui frappaient à la porte de ses rêves. Elle se sentait pathétique, triste, vide, inutile et pourtant indispensable, malheureusement indispensable. Il lui fallait ressentir toute la tristesse des vies passées pour avoir une chance de se retrouver.
Elle ne voulait pas d’un adieu creux, elle ne voulait pas d’un adieu qui n’en serait pas un. Etre seule dans l’espoir d’un signe qui ne viendra jamais et ressasser sans cesse et mettre au centre des pensées celui qui ne veut pas y être et espérer encore, qu’il la cherchera. Elle rêvait encore, même au creux de son épaule, au moment où il reviendrait la chercher, où il viendrait la rattraper et effacer tous les jours passés sans lui. Elle voulait le retrouver dans ses jours, le voir dans ses nuits, le toucher dans l’éternité et l’aimer après les mondes, après les ras de marée. Derrière les naufrages, avant les incendies, au milieu des eaux profondes des autres mondes et des forêts renversées, se sentir partir en poussière et fondre dans ses bras pendant que le jour dévore la nuit comme Cronos, ses enfants. Et s’asseoir à la lueur d’une chandelle et rire, et boire, et se noyer dans ses yeux et chanter et danser des heures durant, sur tous les airs braillés dans les bars glauques de la ville.
Les arbres, les poissons, la faune et la flore seront les seuls survivants de la lumière venue d’en haut qui emportera son amour et le reste d’elle et elle rira et elle chantera et elle ne se souciera plus des guerres. Elle oubliera ses absences pour profiter enfin de sa présence, de son retour, de lui, enfin. Tout son amour et toutes ses douleurs seront une nouvelle cathédrale bâtie en l’honneur de son amour et de celui qui est parti en restant si présent. Les étoiles et la pluie, le soleil et le vent, la lune et la neige, la nuit et les montagnes s’uniront pour la porter enfin vers l’histoire qu’elle aurait dû vivre, l’emporteront vers la musique des anges qui la fera pleurer de joie parce qu’elle n’aura plus rien à gagner sauf prendre enfin cet amour qui s’offrira à elle parce que c’est ce que l’univers aura décidé pour elle, parce que c’est écrit, parce qu’elle s’était déjà inventées des milliers d’excuses pour rester elle-même, pour être toujours ce qu’elle croyait être.
Elle évitait toutes les aventures, toutes les histoires qui auraient pu l’impliquer, la contraindre, l’obliger. Elle avait rencontré trop de gens, croisé trop de personnes que, forcément, elle était passée à côté de trop d’histoires, de trop d’envies, de trop de vies et elle était passée à côté de lui. Elle le craignait, elle en avait peur, elle voulait juste se dire que rien n’était perdu, que rien n’était forcément mort, qu’une histoire comme celle-ci ne pouvait mourir sans avoir été vécue.
Elle le voulait parce que c’était lui. Elle aurait tant aimé pouvoir lui parler comme elle ne l’avait jamais fait mais les mots restaient bloqués, enfouis comme les trésors des navires antiques dans les eaux profondes des autres mondes. Elle aurait voulu savoir qui il était et lui dire à quel point elle le désirait mais elle n’arrivait pas à se libérer de ses propres chaines et elle sentait qu’elle finirait sa vie à le chercher encore.

Il ne neigera pas cet été et ce sera bien à cause du soleil

Chant 2  Marine et l’odeur du Tiep Bou Dièn
Grain 2  La vérité est au fond du trou normand ou du verre de Whisky
Chaque jour nous nous désaimerons plus que la veille, et chaque jour, tu croiras qu’il ne s’agit que d’une illusion, que d’un moment de faiblesse mais chaque saison qui passera drainera son flot de regrets, son retour de souvenirs. L’amour n’est qu’un grand ciel qui a besoin de ses nuages, il n’est qu’une terre infertile sur laquelle la pluie tombe sans que rien ne puisse jamais pousser. Et plus nous serons ensemble et plus tu apprendras à vivre sans moi. Et plus tu croiras m’aimer et plus tu t’éloigneras de moi parce à vouloir nous aimer, à vouloir notre monde, nous construirons notre propre prison. A vouloir être deux, à vouloir être moi, la force de notre amour ne fera que mourir.
De loin, d’en bas, du fond des âges, je t’observais, je te voyais et je savais déjà que je t’aimais tant que nous ne pouvions plus que nous désaimer. J’aurais des jardins cachés, des secrets, des larmes plus enfouies encore que tout l’amour que je pourrais te porter. Tu auras des silences, des oublis, des mystères balayés par les vents mauvais des jours sombres et les vagues emporteront ce que nous sommes et pourtant, je t’aime tellement que mon sang brule de cet amour. Il n’est qu’un océan qui ne survit que grâce aux fleuves qui se jettent en lui comme je voudrais que tes yeux se jettent sur moi et me voit enfin. Et j’ai besoin d’avoir mon radeau sur les flots comme il te faut ton bateau pour partir au loin, au hasard en restant toujours là parce que mon amour est trop fort pour que tu partes mais pourtant, nous nous désaimerons et chaque jour, nous rapprochera de la lassitude, de l’absence et de l’oubli.
Et oui, pendant que la vie touchera à sa fin, je dirai, malgré tout, encore, et à jamais, que je t’aime tellement que cette chaine là est plus forte que toutes les tempêtes, que tous les naufrages, que toutes ces journées à savoir à l’avance que déjà nous désaimerons.
Si déjà je suis pris au piège de ma propre passion, c’est que je sais que les levers de soleil sont plus forts que les couchers et que le début sera plus puissant que la fin. Je t’ai attendue, je t’ai cherchée, à me flageller et à verser mon sang, à me bruler et me consumant de l’intérieur mais je savais que je finirais par te retrouver pour vivre, enfin, ce que nous devions vivre, ce désamour lent qui n’est que ce que nous devons mourir en commun.
Le brouillard de nos vies n’est rien à côté de l’étoile que tu resteras pour moi. Et déjà, je sais qu’il faudra trouver des trésors pour que tu restes, trouver des mondes enfouis pour que tu ne partes pas et je n’en aurai pas la force. Alors tu resteras par dépit ou pire, tu partiras parce que tu ne m’aimes plus, ou pas finalement. Croire qu’on n’aime plus n’existe pas. On n’aime pas. L’amour n’est pas terminé, il n’a pas de limites, il est ou il n’est pas. Il n’y a pas de milieu, il n’y a pas d’arrangements. Il y a ce qui brule à l’intérieur ou ce qui ne brule pas.
Les ruptures sont douloureuses parce qu’elles sont un constat d’échec. Pas l’échec de la relation, pas l’échec de l’union mais l’échec de l’amour parce qu’il y avait dans le couple, un élément qui n’aimait pas. On peut se dire que l’élément faible n’aimait pas autant que l’autre mais il n’y a pas de degrés, il n’y a pas de températures. Il n’y a que ce qui existe. Le reste c’est l’habitude, c’est la routine, c’est l’ennui. C’est cette quête de l’autre qui, au même moment, ressent la même chose, la même poussée, la même envie qui donne du sens à la vie et c’est cette quête qui construit les pires souffrances, les pires trahisons, les pires mensonges.

Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 13) Passaggeri del vento

Une lumière venue d’un ailleurs improbable traversait les vitraux de la cathédrale. Elle crut, un instant, que l’alcool ingurgité depuis des mois, fabriquait des hallucinations. Elle se promit, comme une évidence, de ne plus boire si tout cela finissait par être un peu réel. Couchée sur le sol froid, habillée comme une bohémienne des contes populaires, les cheveux au vent, les falbalas en désordre, comme si elle mendiait le soutien d’un monde céleste inconnu mais toujours présent, elle se désespérait d’être encore lucide.
Et c’est ce qu’elle était en réalité. Une attente, l’attente d’un monde qui viendrait la chercher et la mener ailleurs. C’est à travers toutes les blessures qu’elle s’était sentie auparavant, un peu vivante. C’est parce que les autres ne l’avaient pas vue, ne l’avaient pas entendue, qu’elle se voyait vivante. C’est parce qu’elle n’était qu’une plaie béante qu’elle se battait encore comme un diable dans sa boite. Elle avait été battue, frappée, humiliée mais pourtant, cela ne la touchait plus. Elle se sentait vivante à nouveau, plongée dans le regard de cet inconnu au dessus d’elle.
Elle se releva, ou au moins essaya. Il fallait qu’elle touche cette apparition pour la rendre réelle. Il fallait qu’elle sente sa présence, son odeur, son passage. Comme dans ses pires soirées, ses pires moments, elle ne trouvait pas l’équilibre. Elle titubait et sa tête semblait tourner sur elle-même à une vitesse vertigineuse. Elle perdait le contrôle qu’elle s’était efforcée, toute sa vie, d’avoir sur les choses et les gens. Elle sortait de sa boite comme les polichinelles qui continuent de tournoyer quand le couvercle de la boite est ouvert.
Elle avait l’habitude voir les étoiles se refléter dans les vagues qui léchaient le parvis de la Salute et d’attendre, ainsi, que les premiers rayons du soleil n’annoncent l’arrivée des premiers pénitents et la mise en place de mâtine. Elle restait ainsi comme si les minutes n’étaient plus que des secondes et les heures de brefs instants de bâillements. Elle se sentait comme jetée par-dessus bord d’un bateau navigant vers l’inconnu à découvrir, comme tombée d’un ciel perdu.
Elle voyait l’inconnu la fixer mais il semblait voir à travers elle. Elle aurait voulu s’approcher de lui mais la distance entre eux restait la même. Elle aurait voulu le sentir mais seuls les effluves d’encens flottaient encore dans la nef. Elle voyait ses lèvres remuer comme s’il psalmodiait mais elle n’entendait aucun son. Elle sentait pourtant sa main caresser ses cheveux et le frisson qui lui parcourait le dos n’était pas imaginaire. Elle ressentait sa présence mais il était loin. Elle sentait son souffle sur sa nuque mais elle ne l’entendait pas. Elle voyait son corps mais lui regardait au-delà d’elle. Il lui parlait mais la voix restait muette, sourde et pourtant elle pouvait sentir la chaleur de ses mots dans son oreille, la douceur de ses mains sur sa peau. L’image, la présence devenait floue comme le nebbia sur le gran canale, comme toutes ces matinées où elle avait traversé le brouillard matinal.
Elle se souvenait de ces matins où elle regardait les boites à musique dans les boutiques et les objets en verre de Murano ou les vendeurs de furlane ou de calcagnetti. Elle se souvenait des parfums des pincia, des bussolai ou des baicoli sortant des fours. Elle se souvenait de tout ce qu’était cette ville.
Et déjà, elle voulait lui dire de rester et de prolonger la nuit afin qu’elle la délivre de toutes ses blessures, de toutes ses plaies, de tout son passé. Elle était si proche de lui et pourtant tellement loin. Il était là et pourtant, il aurait pu être à Milan, à Rome ou même à Paris ou encore plus loin. Elle voulait l’appeler. Elle voulait l’écouter. Elle voulait glisser avec lui et tomber, tomber longtemps et tomber encore. Elle voulait qu’il reste et que le jour l’accompagne et qu’il la protège de tous les démons qu’il avait déjà brulés. Elle voulait que reste l’esprit qu’elle venait de rencontrer et qu’il reste à ses côtés même après.
Il n’y avait pas un bruit dans la ville à 5 heures du matin. Même la Salute était vide. Les indigents préféraient encore s’amasser dans les autres églises de la ville. C’était la cathédrale de la peste, c’était le monument aux morts. Il n’y avait pas un bruit et seule la lumière blafarde de la lune dans les vitraux et les pas sur le marbre de cette apparition sans nom venue d’un autre âge, d’un autre monde. Juste le son des semelles de bois frappant le sol du lieu saint et le battement des ailes invisibles de l’ange face à elle.

Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 12) Passaggeri del vento

Alors, entre la vie qui s’arrête et son monde qui devrait commencer elle rêvait, elle priait pour une liaison particulière, singulière, éternelle et au-delà comme il en vit parfois dans les légendes et les contes que son père lui murmurait à l’oreille pour l’endormir dans une autre vie, dans un autre temps. Sur le sol, les yeux perdus dans les pierres du plafond de la cathédrale, elle songeait éveillée aux monts et merveilles et se lover dans les bras d’un autre, d’un vrai, d’un amour qui existerait vraiment. Elle savait que sa prière était paradoxale. Demander, supplier, exiger à en pleurer auprès d’une vierge sainte de lui donner un amour spirituel mais aussi charnel et sensuel mais elle voulait vivre dans les mots de l’autre avec des portées de musique et de rimes qui flottaient un peu partout autour d’elle, avec des océans de désirs et des lits en flammes.
Chaque matin, aux premières lueurs du jour, avant mâtine, elle susurrait sa chanson familière au rythme des vagues qui frappaient les marches du perron de la cathédrale. Elle battait doucement la mesure du plat du pied et récitait sa litanie comme le faisaient certains êtres pieux dans des pays déserts et inconnus. Elle voulait bruler dans les bras de l’autre autant qu’elle brulait, couchée sur le marbre froid de la cathédrale. Elle voyait des ombres nager au dessus d’elle et le murmure de l’eau qui coule et le temps s’arrêtait comme un premier jour du monde qui n’en finit pas et chaque fois elle se disait que c’était le premier jour du reste de sa vie et elle reprenait un espoir et cette vie c’est la Salute qui lui donnait. C’était son chemin de croix, sa longue route au calvaire et rien ne pouvait plus la faire revenir en arrière.
Elle en avait assez de n’entendre son cœur ne parler que des déchirures, des amertumes et des départs. Elle en avait assez d’entendre les récits de ces amours parfaits qui laissaient sur les pierres les traces trop pures des blessures obscures, les récits de ces amours trop parfaits sans haine ni regrets, sans menaces ni blessures. Elle n’avait que des trahisons à raconter, que des départs, des nuits sans visage, sans nom, sans avenir.
Dans son monde, elle s’était fabriquée un écrin, un havre de paix, une mer sans marée. C’était tout ce qu’il lui restait, son monde intérieur. Autour d’elle, c’était le bruit et la fureur, la ville ne pouvait être calme que dans les lieux où elle ne pouvait se perdre que le soir, le jour elle devait sourire, donner le change, être agréable, accueillante alors que chaque jour, les murs s’effondraient en elle. Elle dormait le matin pour être apprêtée le soir, elle mangeait peu depuis les confinements. Parfois, même elle ne dormait pas mais ne le disait pas. Le regard du monde extérieur pesait encore sur elle. Elle voulait croire qu’elle était suffisamment autonome pour s’en affranchir mais en réalité, elle n’était qu’une porte ouverte à toutes les tempêtes de l’extérieur. Elle était couchée, comme à son habitude, sur le marbre de la Salute. Il devait être 5 heures du matin, peut être moins. La nuit avait été comme tant d’autres. Des verres, des regards insistants, des tentatives fugaces d’approche, des conversations creuses et vides et la prière. La tête qui s’alourdit à cause de tous ces gens qui parlent tellement fort. Les yeux clos, le corps noyé dans le froid de la pierre, elle n’entendait que sa chanson intérieure. Elle avait tué les bruits extérieurs, les bruits d’ailleurs.

– Je t’ai cherchée partout

La voix était blanche. Elle ouvrit les yeux. Elle se noya instantanément dans le bleu des yeux de celui qui était penché sur elle. Les deux regards se percutèrent, se mêlèrent, s’attrapèrent comme si tout était évidence.

Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 11) Passaggeri del vento

Les jours passaient et les mondes continuaient leur danse folle à travers les âges. Elle continuait à arpenter les rues. Les nuits se succédaient aux nuits et rien ne semblait changer le cours des choses. Sa vie aussi suivait un cours qu’elle ne maitrisait plus vraiment. Les lumières blafardes des ruelles, le ressac des vagues sur le long des quais rythmaient les nouvelles déambulations. Les foyers laissaient poindre à travers leurs persiennes de minces filets de lueurs qui donnaient des halos. L’obscurité de la ville lui accordait un anonymat qu’elle n’était pas sûre de trouver en plein jour. Elle n’était pas célèbre, loin de là mais sa fonction entrainait une part de visibilité pour tous les milieux qui faisait que tous les habitants la connaissaient. Le théâtre étant la seule véritable distraction possible malgré un taux de lettrés bien supérieur au reste du monde connu. Alors les vénitiens la reconnaissaient souvent dans les rues.
Elle avait depuis son plus jeune appris à se perdre dans les passages et les sous pentes de la ville. Il fallait errer. Il n’y avait qu’ainsi qu’on pouvait ressentir le cœur de la ville, ressentir la fièvre de la tranquillité, le calme euphorique du silence et de l’obscurité. Tout était toujours calme et tout pouvait donc arriver.
Depuis quelques jours, elle avait décidé de se perdre du côté de l’Arsenale. Il faisait bon malgré les averses printanières et la distance faisait que l’errance était plus longue, plus complète, plus durable.
Il était tôt ce mardi soir. Deux heures du matin au plus et la nuit était douce. Le vent marin apportait les senteurs maritimes qui se mêlaient au parfum des jasmins qui partout dans la ville commençaient à poindre. Encore une fois, elle n’avait pas véritablement de but ou de projet. Elle avait beau y être née et avoir toujours vécu ici, elle demeurait subjuguée et parfois même interdite devant la beauté de cette ville. Elle adorait cette ville. Elle n’avait jamais voyagé et n’avait même jamais quitté l’ile et pourtant, elle trouvait que c’était le plus bel endroit du monde. Elle n’en connaissait pas d’autres mais aucun, selon elle, ne pouvait rivaliser. Elle avait lu des livres et même les descriptions d’ailleurs mais rien pas même les palais de l’extrême orient ou les terres sauvages d’Afrique ne semblaient comparables avec les canaux.
Longtemps, elle avait espéré être traitée en femme, être aimée juste pour ce qu’elle est et non l’image qu’elle s’efforçait de renvoyer. Et l’espoir qui faisait vivre Franchi c’est la Salute qui rayonnait sur la ville désormais qui le portait. Elle allait chaque jour, au petit matin, après son errance s’assoir sur les bancs de l’Eglise ouverte. Et l’errance qui faisait survivre Franchi c’est la Salute qui la recevait. Aujourd’hui, seule Marie prenait soin de son âme qu’elle savait impure et pervertie. Alors aux aurores, sur le sol froid de cette merveille, elle s’allongeait pour se purger. Elle demandait à la vierge Marie dans un souffle lâché au marbre gelé qu’un miracle s’accomplisse. Et l’amour que priait Franchi, c’est la vierge qui le tenait. Elle se forçait à croire en un destin qui n’était plus le sien et elle se battait surtout contre elle-même pour rester debout et quoiqu’elle fasse, elle ne pouvait s’empêcher de croire que ce qui la tenait debout c’est la Salute qui lui donnait et que tout ce qu’elle continuerait à vivre, c’est la Salute qui en fait le vivrait.
La cathédrale devint vite le symbole de la ville et le rappel de sa liberté retrouvée. Un hommage sublime rendu à Dieu qui dans sa miséricorde laissa la moitié des habitants survivre. Les pêchers qui avaient condamné Venise pendant ces années pesteuses auraient dû être oubliés, interdits mais pourtant, il y avait dans l’air, malgré les mesures morales édictées par la papauté, une envie de liberté après un confinement si long. Depuis deux ans, elle ressortait librement mais pendant des mois, elle avait dû laisser porte close et lutter pour se nourrir. Le théâtre était évidemment fermé et les journées passaient sans jamais cesser. Trop longues, trop dures.

Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 10) Passaggeri del vento

Plus les jours et les errances passaient et plus la possibilité d’un monde meilleur, d’une histoire vraie ne s’amenuisait. Elle ne se sentait plus désirée et plus désirable et si ces préoccupations n’étaient pas partagées par les femmes vénitiennes honnêtes de cette fin du XVI ème siècle, elle avait d’autres velléités, d’autres envies. Une envie d’être heureuse, amoureuse, une envie de plénitude affective qui n’existait finalement que dans les contes pour enfants qui faisaient fureur depuis quelques temps dans les milieux aisés et cultivés des cours européennes. Elle voulait enfin comprendre et connaitre la définition de se sentir aimée. Elle sentait clairement au fond d’elle-même qu’elle en avait besoin pour survivre, pour continuer à supporter ce monde qui n’était pas taillé pour elle, par elle. Elle devait enfin vivre. Les abandons, les trahisons, les traitrises successives ou tout simplement les faux sentiments annoncés avaient sérieusement altérés sa foi en elle et surtout envers les autres. Elle aurait aimé aimer mais elle s’en sentait finalement incapable. Comme beaucoup, espérait elle, elle tombait en amour sur des individus qui ne l’étaient pas, ne la voulaient pas ou se jouaient finalement d’elle et de sa situation. Elle voulait du sincère, de l’honnête, du ressenti, du vécu. Et ça n’existait pas. Dans son monde, ça n’existait plus.
Les soirées se succédaient aux journées surchargées. La gestion de son héritage ne lui laissait que peu de temps et malgré les multiples rencontres quotidiennes, rien ni personne ne la faisait vibrer. Elle se sentait vide à l’intérieur, creuse, molle. Elle demeurait évidemment capable de hausser le ton et de forcer la voix. Dans son monde les hommes se montraient encore plus cruels ou violents envers les femmes que dans le reste de la société. Peut être qu’ils cherchaient à cacher une féminité exacerbée, une sensibilité plus développée ou plus simplement le fait que leur métier ne soit considéré que comme une activité ludique et sans peu d’intérêt puisque, finalement, ça n’était pas un travail noble, ça n’était pas un travail qui remplissait les caisses de sequins.
Les miracles n’existent pas, le hasard non plus. Elle avait rencontré des hommes bien sûr, des femmes aussi comme les mœurs de l’époque et de la sérénissime l’y invitait mais les relations dans le monde qu’elle côtoyait n’était que superficielles et uniquement sexuelles pour tout dire. Elle essaya longtemps de se remettre de sa blessure. Elle avait imaginé des milliers d’histoires mais aucune ne lui convenait réellement. Elle baignait en réalité dans un océan permanent de monotonie, de nostalgie de ce qui avait été et qui n’était plus et de ce qui aurait pu ou du être et qui ne sera jamais.
Les saisons passaient et les rencontres s’empilaient. Elle avait vu des corps nus. Elle avait senti les fausses caresses sur son corps. Les baisers du bout des lèvres et sans passion ; La simple vide expression d’un désir momentané et passager et sans véritable issue. Elle avait eu des têtes entre ses cuisses et des langues râpeuses ou chaudes, humides ou rêches, longues ou larges. Elle avait tenu des sexes turgescents et prêts à libérer leur tension. Elle avait mis ses lèvres sur des toisons parfumées des senteurs les plus rares. Elle avait collectionné les prénoms et les situations. Certains se permettaient même dans son dos de critiquer son libertinage. Elle l’était mais par défaut. Elle aurait voulu être la femme d’un seul homme, de celui qui ignorait désormais totalement son existence. Elle aurait aimé être aimée et aimer en retour et vivre une histoire comme dans les livres que les autres ne savaient pas lire. Elle dût se contenter des ivresses des nuits dans les tavernes des corps de passages et pas tous attirants mais il fallait noyer les souvenirs, tuer les images, bruler les icones. Les miracles n’existent pas, le hasard non plus.

Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 9) Passaggeri del vento

L’ombre de tous ces hommes qui voulaient décider pour elle, sur elle la poursuivait. Elle avait beau se dire que sa situation lui offrait désormais une position à part dans la cité, elle se savait femme et savait qu’elle le resterait malgré tout aux yeux de tous.

Il y eut tellement de jours avec des pensées lourdes, des absences pesantes et des présences si insuffisantes qu’il était temps sans doute quelque part que les mondes se rencontrent et partent enfin dans le sens des jours anciens. Il y eut les abandons, les rencontres, les souvenirs et les nuits sans sommeil et tout cela n’était que la construction d’un printemps lumineux. La douceur des jasmins disparus offraient, désormais, un véritable vent de fraicheur, un renouveau, une vraie vie que les jours passés avaient rendu triste, monotone, routinière, fade. Enfin, les véritables jasmins fleurissaient et livraient l’intégralité de leur parfum. Enfin, le monde prenait sens, enfin tout ce qui avait été gris durant trop longtemps devenait lumineux et vivant. A force d’être ignoré, elle avait fini par apprendre à vivre sans ce qui l’avait réduite au silence. Elle pouvait enfin reprendre la parole et renaitre dans ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être. Elle ne racontait jamais cette histoire passée, à quiconque. Elle gardait pour elle enfouie au plus profond cette blessure, cette morsure, cette idée qu’elle avait cru que le jour était venu.


Les voix se faisaient nombreuses, multiples. Dans sa tête des dizaines d’idiomes différents s’entrechoquaient et se renvoyaient la parole les uns aux autres. Les lumières grises des jours d’automne ne l’empêchaient pas d’avoir chaque jour les souvenirs et les blessures qui continuaient à se rouvrir. Elle avait appris à les cacher, à vivre avec les plaies béantes et encore ruisselantes de souffrances non digérées. Ce n’était en réalité que peu de choses. Une rencontre hasardeuse, un sourire maladroit, un désir à sens unique qui devient une sorte d’obligation faite comme une offrande et des messages qui ne firent que la rabaisser, la réduire mais la forcer à rester quand même. Elle se disait que quand il lui faisait du mal, elle ne s’en souciait plus parce que quand il lui faisait du mal, elle se sentait vivante. C’est ainsi qu’elle l’avait vécu et noyée dans ses souvenirs et dans ses pensées, elle déambulait souvent jusque tôt au petit matin en partant après les représentations dans les ruelles de la cité république. Et chaque fois, elle était comme sortant d’un incendie ou d’une tempête. Elle ne savait jamais comment mais elle rentrait de ses errances totalement détruite, décoiffée, les vêtements arrachés ou salis et les différents artifices de maquillage ruisselant le long de son cou. Qu’il pleuve, qu’il vente ou que le temps se montre clément, elle se retrouvait chaque soir dans le même état qu’après ses visites auprès de lui. La confiance en berne, le mépris de soi au plus haut et le physique et l’apparence giflés par l’épreuve.


Elle n’avait jamais aimé l’alcool et pourtant elle errait en quête d’oublis artificiels. L’absinthe était devenue son graal et pourtant, elle détestait ça. Les vents tournaient, les tempêtes s’enchainaient et ses cheveux partaient en tous sens au grès des souffles venus d’ailleurs. Souvent, elle trébuchait sur les pavés mal taillés ou dans un trou creusé par les aqua alta de printemps. Et malgré ses chutes, elle ne se réveillait pas vraiment. Elle savait qu’elle ressemblait à ses êtres inconnus qui arpentent les nuits, à ses buveurs de sang qui fleurissaient dans les légendes ramenées en ville par les marchands ambulants des terres derrière les montagnes. Elle regardait par les fenêtres opaques des bars infréquentables des bas fonds du Cannaregio. Et au travers elle ne voyait que les souvenirs qui n’étaient que plus présents encore. Elle voyait à travers elle-même. Et elle se parlait sans s’entendre et elle se touchait comme si elle le touchait encore, sans ressentir la moindre émotion, sans savoir pourquoi mais elle restait là. Et la nuit l’enveloppait comme il le faisait jadis et la nuit la rejetait comme il le faisait à chaque fois. Et pourtant elle voulait rester encore et encore et elle regardait à travers les passants, à travers les gens, les yeux embués, remplis de vide et de larmes mais elle restait.