Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 12) Passaggeri del vento

Alors, entre la vie qui s’arrête et son monde qui devrait commencer elle rêvait, elle priait pour une liaison particulière, singulière, éternelle et au-delà comme il en vit parfois dans les légendes et les contes que son père lui murmurait à l’oreille pour l’endormir dans une autre vie, dans un autre temps. Sur le sol, les yeux perdus dans les pierres du plafond de la cathédrale, elle songeait éveillée aux monts et merveilles et se lover dans les bras d’un autre, d’un vrai, d’un amour qui existerait vraiment. Elle savait que sa prière était paradoxale. Demander, supplier, exiger à en pleurer auprès d’une vierge sainte de lui donner un amour spirituel mais aussi charnel et sensuel mais elle voulait vivre dans les mots de l’autre avec des portées de musique et de rimes qui flottaient un peu partout autour d’elle, avec des océans de désirs et des lits en flammes.
Chaque matin, aux premières lueurs du jour, avant mâtine, elle susurrait sa chanson familière au rythme des vagues qui frappaient les marches du perron de la cathédrale. Elle battait doucement la mesure du plat du pied et récitait sa litanie comme le faisaient certains êtres pieux dans des pays déserts et inconnus. Elle voulait bruler dans les bras de l’autre autant qu’elle brulait, couchée sur le marbre froid de la cathédrale. Elle voyait des ombres nager au dessus d’elle et le murmure de l’eau qui coule et le temps s’arrêtait comme un premier jour du monde qui n’en finit pas et chaque fois elle se disait que c’était le premier jour du reste de sa vie et elle reprenait un espoir et cette vie c’est la Salute qui lui donnait. C’était son chemin de croix, sa longue route au calvaire et rien ne pouvait plus la faire revenir en arrière.
Elle en avait assez de n’entendre son cœur ne parler que des déchirures, des amertumes et des départs. Elle en avait assez d’entendre les récits de ces amours parfaits qui laissaient sur les pierres les traces trop pures des blessures obscures, les récits de ces amours trop parfaits sans haine ni regrets, sans menaces ni blessures. Elle n’avait que des trahisons à raconter, que des départs, des nuits sans visage, sans nom, sans avenir.
Dans son monde, elle s’était fabriquée un écrin, un havre de paix, une mer sans marée. C’était tout ce qu’il lui restait, son monde intérieur. Autour d’elle, c’était le bruit et la fureur, la ville ne pouvait être calme que dans les lieux où elle ne pouvait se perdre que le soir, le jour elle devait sourire, donner le change, être agréable, accueillante alors que chaque jour, les murs s’effondraient en elle. Elle dormait le matin pour être apprêtée le soir, elle mangeait peu depuis les confinements. Parfois, même elle ne dormait pas mais ne le disait pas. Le regard du monde extérieur pesait encore sur elle. Elle voulait croire qu’elle était suffisamment autonome pour s’en affranchir mais en réalité, elle n’était qu’une porte ouverte à toutes les tempêtes de l’extérieur. Elle était couchée, comme à son habitude, sur le marbre de la Salute. Il devait être 5 heures du matin, peut être moins. La nuit avait été comme tant d’autres. Des verres, des regards insistants, des tentatives fugaces d’approche, des conversations creuses et vides et la prière. La tête qui s’alourdit à cause de tous ces gens qui parlent tellement fort. Les yeux clos, le corps noyé dans le froid de la pierre, elle n’entendait que sa chanson intérieure. Elle avait tué les bruits extérieurs, les bruits d’ailleurs.

– Je t’ai cherchée partout

La voix était blanche. Elle ouvrit les yeux. Elle se noya instantanément dans le bleu des yeux de celui qui était penché sur elle. Les deux regards se percutèrent, se mêlèrent, s’attrapèrent comme si tout était évidence.

Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 11) Passaggeri del vento

Les jours passaient et les mondes continuaient leur danse folle à travers les âges. Elle continuait à arpenter les rues. Les nuits se succédaient aux nuits et rien ne semblait changer le cours des choses. Sa vie aussi suivait un cours qu’elle ne maitrisait plus vraiment. Les lumières blafardes des ruelles, le ressac des vagues sur le long des quais rythmaient les nouvelles déambulations. Les foyers laissaient poindre à travers leurs persiennes de minces filets de lueurs qui donnaient des halos. L’obscurité de la ville lui accordait un anonymat qu’elle n’était pas sûre de trouver en plein jour. Elle n’était pas célèbre, loin de là mais sa fonction entrainait une part de visibilité pour tous les milieux qui faisait que tous les habitants la connaissaient. Le théâtre étant la seule véritable distraction possible malgré un taux de lettrés bien supérieur au reste du monde connu. Alors les vénitiens la reconnaissaient souvent dans les rues.
Elle avait depuis son plus jeune appris à se perdre dans les passages et les sous pentes de la ville. Il fallait errer. Il n’y avait qu’ainsi qu’on pouvait ressentir le cœur de la ville, ressentir la fièvre de la tranquillité, le calme euphorique du silence et de l’obscurité. Tout était toujours calme et tout pouvait donc arriver.
Depuis quelques jours, elle avait décidé de se perdre du côté de l’Arsenale. Il faisait bon malgré les averses printanières et la distance faisait que l’errance était plus longue, plus complète, plus durable.
Il était tôt ce mardi soir. Deux heures du matin au plus et la nuit était douce. Le vent marin apportait les senteurs maritimes qui se mêlaient au parfum des jasmins qui partout dans la ville commençaient à poindre. Encore une fois, elle n’avait pas véritablement de but ou de projet. Elle avait beau y être née et avoir toujours vécu ici, elle demeurait subjuguée et parfois même interdite devant la beauté de cette ville. Elle adorait cette ville. Elle n’avait jamais voyagé et n’avait même jamais quitté l’ile et pourtant, elle trouvait que c’était le plus bel endroit du monde. Elle n’en connaissait pas d’autres mais aucun, selon elle, ne pouvait rivaliser. Elle avait lu des livres et même les descriptions d’ailleurs mais rien pas même les palais de l’extrême orient ou les terres sauvages d’Afrique ne semblaient comparables avec les canaux.
Longtemps, elle avait espéré être traitée en femme, être aimée juste pour ce qu’elle est et non l’image qu’elle s’efforçait de renvoyer. Et l’espoir qui faisait vivre Franchi c’est la Salute qui rayonnait sur la ville désormais qui le portait. Elle allait chaque jour, au petit matin, après son errance s’assoir sur les bancs de l’Eglise ouverte. Et l’errance qui faisait survivre Franchi c’est la Salute qui la recevait. Aujourd’hui, seule Marie prenait soin de son âme qu’elle savait impure et pervertie. Alors aux aurores, sur le sol froid de cette merveille, elle s’allongeait pour se purger. Elle demandait à la vierge Marie dans un souffle lâché au marbre gelé qu’un miracle s’accomplisse. Et l’amour que priait Franchi, c’est la vierge qui le tenait. Elle se forçait à croire en un destin qui n’était plus le sien et elle se battait surtout contre elle-même pour rester debout et quoiqu’elle fasse, elle ne pouvait s’empêcher de croire que ce qui la tenait debout c’est la Salute qui lui donnait et que tout ce qu’elle continuerait à vivre, c’est la Salute qui en fait le vivrait.
La cathédrale devint vite le symbole de la ville et le rappel de sa liberté retrouvée. Un hommage sublime rendu à Dieu qui dans sa miséricorde laissa la moitié des habitants survivre. Les pêchers qui avaient condamné Venise pendant ces années pesteuses auraient dû être oubliés, interdits mais pourtant, il y avait dans l’air, malgré les mesures morales édictées par la papauté, une envie de liberté après un confinement si long. Depuis deux ans, elle ressortait librement mais pendant des mois, elle avait dû laisser porte close et lutter pour se nourrir. Le théâtre était évidemment fermé et les journées passaient sans jamais cesser. Trop longues, trop dures.