Nu sur le pas de la porte

L’image passa comme un mirage. Elle restait diffuse, confuse. Il y avait dans le galbe de ce corps quelque chose de magnétique, d’indicible. Quelque chose qui finalement n’existait pas dans le monde réel et que je m’évertuais à construire dans des rêveries de plus en plus profondes. La pénombre, évidemment, accentuait la part de mystères et de sublime que, finalement, chaque corps pouvait receler. La découverte de cette symbolique volante grossièrement dessinée sur le bas d’un dos cambré, provoquait une attirance visuelle. Il devenait impossible de décrocher le regard de cette forme qu’on pourrait comparer à l’envol d’un papillon. Drôle d’endroit pour qu’un tel insecte ne s’incruste.

Evidemment, mon regard s’était posé sur cette partie de ce corps nu dans le but de faire valoir et de justifier mon statut de gros dégueulasse libidineux et, même si mon intérêt pour la personne était quasi nul et à peine exclusivement professionnel, le fait d’être en contact visuel avec une nudité, suffisait à me transformer en prédateur redoutable alors que le reste du temps, je ne suis qu’un prédateur en hibernation. Je n’avais pas prévu de laisser mes yeux sur la partie charnue de ce corps. De toute façon, la visite même de cette personne n’était pas prévue, alors la nudité, jamais envisagée. Je n’espérais pas voir, un jour, cette femme dans ma chambre et, sans même parler d’espoir, l’imaginer nue ne m’avait jamais effleuré l’esprit. Ce qui pour un gros libidineux comme moi était assez paradoxal. Je n’éprouvais pas la moindre attirance vis à vis d’Aline. Elle était une collègue et la distinction se faisait d’elle même parce que les règles ancestrales du no zob in job m’empêchaient depuis toujours d’envisager une autre sorte de rapport.

La nuit avait été compliquée. Je la partageais entre les effluves du parfum de Sofia et les lumières nocturnes de la ville à travers la fenêtre devant laquelle j’avais installé le fauteuil en rotin généreusement mis à disposition par la direction de l’hôtel. Un petit hôtel sans fard que les carabinieri avaient mis à notre disposition ou plutôt nous avaient indiqué au regard de nos moyens financiers. J’avais passé la nuit entre la contemplation de la lune se cachant derrière quelques nuées nuageuses et le corps dénudé de Sofia lové dans les draps humides du lit. J’avais consommé l’intégralité d’un paquet de cigarettes face à l’image de la Salute éclairée par la lune et le cul rebondi de cette pute venue de Mestre que j’avais ramassée aux hasards de mes errances dans les dédales de la ville. Le contraste entre les fesses joliment dessinées de Sofia et ce sublime lieu de culte méritait que je passe la nuit à les contempler. Il y avait du sacré dans les deux visions et quelque chose de divin qui faisait que les images de la journée s’adoucirent malgré tout. Après tant d’années, après tant de choses vues, et en dépit de tous mes efforts, je n’arrivais pas à m’habituer. Peut être même qu’on ne s’habitue jamais finalement et que, chaque fois, chaque image définitive et sanglante renvoie et charrie toutes celles que j’avais déjà obstinément essayées d’évacuer de ma mémoire.

Elle avait frappé à la porte, tambouriné même, jusqu’à ce que je me décide à ouvrir. Ayant, depuis longtemps, abandonné l’idée de conserver pudeur et décence, je n’enfilai que mes chaussures. Plus exactement, je mis les pieds dans mes chaussures et, finalement, je perdais davantage de temps à me diriger vers la porte pour l’ouvrir que si j’étais pieds nus. Dans mon incommensurable fainéantise, je n’avais pas rentré les talons et je pliais le cuir à l’arrière de la godasse sous le poids de mon pied et plus largement de mon corps. J’accordais toujours un soin tout particulier à mes vêtements. J’avais donc ouvert la porte, nu, avec seulement des pompes nazes aux pieds.

J’avais en réalité à peine eu le temps de comprendre. Je n’avais pas réellement vu la tornade entrer. Le cheveu collé. Une nappe de parfum diffus envahit la pièce et se mélange à celui de Sofia. Tant de parfums féminins qui tournaient dans ma tête. Je savais vaguement qui entrait en furie et se précipitait dans la salle de bain, après un bonjour lancé à la cantonade. Je restai sur le pas de la porte, à poil, les pieds dans les godasses, la porte ouverte. Je sentis un petit courant d’air frais me chatouiller les parties les plus sensibles. C’est ce courant d’air qui me ramena à la réalité. A poil, sur le pas d’une porte, dans un couloir d’un hôtel sans cachet, d’une ville sérénissime, dans un pays dont je ne connaissais pas la langue, la poignée de la porte à la main, je m’aperçus que j’avais deux femmes dans ma chambre et que je n’avais toujours pas dormi. Ce qui était un fantasme enfoui depuis toujours dans les méandres de mes délires de gros pervers libidineux devenait un des pires moments de ma vie. Nu, deux femmes dans ma chambre et pourtant, confusément, une gêne indicible.

4 événements et demi

J’avoue entretenir à grands renforts de plongées dans les tréfonds de ce qu’il y a de pire, une sorte de masochisme bien ancré qui me pousse à errer sur divers profils totalement hallucinants et hallucinés, entre marcheurs endoctrinés alors que n’importe quel esprit sain comprend que la politique de ce gouvernement est une horreur absolue ou europhiles indécrottablement béats devant la beauté angélique merkelienne alors que tout le monde voit bien que c’est une catastrophe.

Il se trouve que j’essaie désespérément de cerner les enjeux de l’âme humaine et qu’être confronté à certains extrêmes permet de comprendre que le moment où le monde ira mieux est loin d’être venu.

En 24 heures, quatre événements sont venus me montrer que, si ce n’était pas encore perdu, c’était quasiment impossible de gagner.

Je ne suis plus dans l’enseignement et chaque jour qui passe me conforte dans ce choix et me rappelle à quel point le corporatisme et l’entre soi sont dangereux.

Afin de lutter contre la réforme Blanquer, au demeurant qui peut être discutée, combattue ou rejetée, certains enseignants correcteurs du bac refusent de communiquer les notes des élèves et bloquent ainsi la procédure. On peut discuter des heures durant sur l’utilité de cet acte mais, en me plaçant dans une perspective plus large, il m’est venu à l’esprit l’accident suicide récent de l’homme qui jouait à la roulette russe et qui gagna la partie de manière définitive.

Les velléités et les volontés de ce gouvernement sont connues depuis des mois, sauf pour ceux qui réussissent encore à croire que l’idée même d’une politique sociale existe dans le royaume de Jupiter. Les profs empêchent donc la bonne marche du bac et profitent de leur statut de fonctionnaire pour échapper aux sanctions qu’entraîneraient un tel comportement pour les employés du privé. Si Darmanin a une once de jugeote, on sait quelle sera sa proposition de loi sur la réforme de la fonction publique, deuxième époque.

Ce qui sauve les fonctionnaires, c’est que la notion de réflexion n’est pas actée dans le logiciel marcheur mais sinon, à la place de ce gouvernement qui ne supporte pas le statut de fonctionnaires, une réforme en profondeur permettant de simplifier le licenciement des fonctionnaires pris en faute serait d’une logique implacable. Après les cheminots et leurs grèves qui furent montrées comme des paralysies de l’économie et une volonté délibérée de gêner le pauvre travailleur honnête, après les flics qui, surmenés, se permettent de tirer sur tout ce qui bouge et même sur ce qui ne bouge pas, après les soignants qui se permettent de se plaindre plutôt que de sauver des vies, c’est au tour des enseignants de se plaindre et d’empêcher la jeunesse de France d’accéder au savoir et au marché du travail.

Il me semble que c’est du pain béni pour ce gouvernement et sa politique de casse du service public. On donne le bâton pour se faire battre, la raclée risque d’être bien violente. Alors je ne suis pas fonctionnaire et je ne l’ai jamais été mais il me semble que cette stratégie ne fait que renforcer Blanquer auprès de l’opinion publique. L’éducation nationale n’est pas réformable à cause des profs est une litanie qui va revenir encore plus bruyante. Alors dans ce cas, virons les profs récalcitrants. Le système ne fonctionne pas ainsi? Changeons le système, théorème de Chomski.

Je ne serais donc absolument pas surpris que la sécurité de l’emploi des fonctionnaires soit remise en cause dans les semaines qui viennent. Ce n’est que mon avis.

Autre moment de joie de ses dernières 24 heures, les nominations relatives à l’Union Européenne. En boucle passe l’information que, enfin, la parité est respectée. Les marcheurs célèbrent la victoire de Macron d’avoir su imposer la parité au reste des membres. Il s’est battu de toutes ses forces pour ne pas avoir un allemand (Weber), il aura finalement une allemande que personne ne supporte plus dans son pays en raison de son incompétence avérée.

Et l’enfant qui supportait le monde ne trouve rien de mieux à proposer comme femme, que de recycler une ancienne ministre incompétente, condamnée pour négligence sur les deniers de l’état, et chantre de l’austérité inefficace mondiale. Difficile de trouver plus mauvaise candidature mais il fallait bien s’attendre à ce que Lagarde vienne à toi puisque nous ne voulions pas venir à elle.

Toutefois, les deux sont des femmes et donc, c’est super vachement bien. La moindre critique te fait immédiatement passer pour un salaud de misogyne, blanc, hétéro, anthropophage, chasseur de mulots. Alors, une femme dont personne ne veut dans son pays et une autre dont plus personne ne veut dans le monde sont proposées et on doit se réjouir parce que ce sont des femmes.

Ne nous y trompons pas, le casting n’est pas meilleur chez les hommes où, là aussi, on recycle les has been dont plus personne ne veut (et même si la Belgique est un petit pays, être dégagé d’un pays, c’est quand même violent surtout quand c’est le sien). Il est d’ailleurs très étrange de remarquer que Moscovici et Barnier n’ont pas encore trouvé de poste à hauteur de leurs mérites. Personne ne veut d’eux en France, pour des raisons assez évidentes, mais il semblerait que l’UE non plus n’en veulent plus. Impossible pour moi de déterminer si c’est en raison d’une trop grande nullité ou si, finalement, une qualité fut trouvée chez ces deux personnages. (Faire le café, passer la serpillière, ramasser les bugnes)

En gros, si tu es femme, nulle, incompétente, avec des casseroles (je parle au figuré ici), détestée par la plupart des gens qui ont entendu parler de toi, postule dans l’UE, il y a des postes vacants, la soupe est bonne et, si on pense à toi, c’est que le job ne doit pas être trop compliqué, finalement.

Troisième événement étonnant, l’arrestation puis libération de la capitaine du Sea watch, Carola Rackete. Interrogée par les autorités italiennes pour être entrée dans les eaux territoriales du côté de Lampedusa afin de permettre aux migrants qu’elle avait recueillis au large de la Libye, d’être en sécurité. Si tu trouves que le comportement de cette femme est discutable, pour plein de raisons, tu es un putain de facho qui soutient Salvini qui, lui même, est le fils caché de Hitler et de Mussolini et dont l’oncle Pinochet et la tante Lénine (on ne juge pas ici les mœurs des gens, s’il vous plait) vous saluent bien. Si, au contraire, tu trouves que c’est une héroïne alors tu es l’abbé Pierre adopté par Soeur Teresa et élevé par Mandela.

Encore une fois, aucune mesure n’est possible. Tu es pour ou tu es contre et, selon ta réponse, tu seras fusillé ou on construira des temples à ta gloire. A partir de ce postulat, évidemment, le choix est vite fait. Vous connaissez donc ma position mais par contre, pour l’autel, dans mon temple, je préfère la pierre au bois, merci.

Ultime événement de ces dernières heures, l’éternelle affaire Chouard. Encore et toujours l’affaire Chouard. On eut pu croire que les deux dernières prestations du sieur régleraient définitivement l’histoire. Que nenni.

J’ai longtemps soutenu Chouard et je le dis et le reconnais sans honte. Les déclarations sur Soral, même si elles grattaient sévèrement le fondement, s’accommodaient de mes réticences. J’acceptais la maladresse. La cause de la démocratie via le tas, plus participative, plus horizontale, plus « populaire » (oh le vilain mot!!!) valait bien d’avaler quelques couleuvres.

Les dernières sorties médiatiques font que je ne peux plus suivre. Mon histoire personnelle, ma vie, mes convictions font que je ne défendrais plus ses positions parce que je ne peux pas le faire. Je suis toujours attaché aux idées qu’il défend mais je le ferais par le prisme des auteurs et des penseurs qu’il a contribué à me faire découvrir mais plus par son entremise. Pour moi, il a franchi une ligne dans sa posture du dubitativisme scientifique. Je respecte sa position, il dit et fait ce qu’il veut et il n’a pas besoin de mon accord mais je ne suis plus (du verbe suivre).

Que n’ai je fait en exprimant clairement cette position. On me parle de trahison, de mépris, d’ingratitude. Que je lui serais redevable parce qu’il a eu l’idée des ateliers constituants. Je ne réponds plus tant c’est navrant, finalement. Un individu, quel qu’il soit, est toujours beaucoup plus complexe qu’une idée aussi bonne soit elle. Pétain a sauvé la France avant de la détruire et de l’humilier. Chouard a eu l’idée des ateliers constituants apparemment et d’autres propos et réflexions extrêmement pertinents mais, pour moi, ses derniers propos ne sont pas défendables et je n’ai pas envie de les défendre. Il est autorisé de douter de certaines choses mais pas d’autres selon que ça arrange ou pas les sceptiques.

C’est un crime de lèse majesté de ne plus vouloir cautionner les maladresses, j’en accepte l’augure mais lorsqu’on est en désaccord avec une position, il faut savoir en tirer les conséquences (Théorème de Chevènement) sauf quand on est marcheur, là, on peut retourner sa veste autant que possible pour faire ventilateur et, en ce moment, ça pourrait faire du bien. C’est en hiver que cela est problématique et malheureusement, le pays connait un hiver qui dure depuis très longtemps (on se croirait dans GOT).

Tout cela finalement serait totalement et complètement insignifiant si la remise en cause d’une certaine idée de la conception du monde n’était pas gravement en danger. Les gens sont nommés, non plus sur des compétences, mais sur des genres (il ne faut pas dire sexe pffff), l’idée de défendre des droits ou d’en obtenir de nouveaux ne s’envisage qu’au détriment d’autres personnes plus faibles, il est interdit de ne pas avoir d’avis et de ne pas vouloir juger ou critiquer la politique ou la justice d’un autre pays soi disant souverain, et il est impossible de ne pas cautionner les prises de position lorsqu’on est un fan (qui vient de fanatiques parce que ça tourne à ça).

Forcément je suis de moins en moins en adéquation avec ce monde. J’avais des conceptions de méritocratie, de non ingérence, de respect des institutions, de libre arbitre, de sens critique, d’équité davantage que d’égalité et il m’est quelque part douloureux de comprendre, enfin, que tout cela n’existe pas finalement.