Il ne neigera pas cet été et ce sera bien à cause du soleil

Chant 2  Marine et l’odeur du Tiep Bou Dièn
Grain 2  La vérité est au fond du trou normand ou du verre de Whisky
Chaque jour nous nous désaimerons plus que la veille, et chaque jour, tu croiras qu’il ne s’agit que d’une illusion, que d’un moment de faiblesse mais chaque saison qui passera drainera son flot de regrets, son retour de souvenirs. L’amour n’est qu’un grand ciel qui a besoin de ses nuages, il n’est qu’une terre infertile sur laquelle la pluie tombe sans que rien ne puisse jamais pousser. Et plus nous serons ensemble et plus tu apprendras à vivre sans moi. Et plus tu croiras m’aimer et plus tu t’éloigneras de moi parce à vouloir nous aimer, à vouloir notre monde, nous construirons notre propre prison. A vouloir être deux, à vouloir être moi, la force de notre amour ne fera que mourir.
De loin, d’en bas, du fond des âges, je t’observais, je te voyais et je savais déjà que je t’aimais tant que nous ne pouvions plus que nous désaimer. J’aurais des jardins cachés, des secrets, des larmes plus enfouies encore que tout l’amour que je pourrais te porter. Tu auras des silences, des oublis, des mystères balayés par les vents mauvais des jours sombres et les vagues emporteront ce que nous sommes et pourtant, je t’aime tellement que mon sang brule de cet amour. Il n’est qu’un océan qui ne survit que grâce aux fleuves qui se jettent en lui comme je voudrais que tes yeux se jettent sur moi et me voit enfin. Et j’ai besoin d’avoir mon radeau sur les flots comme il te faut ton bateau pour partir au loin, au hasard en restant toujours là parce que mon amour est trop fort pour que tu partes mais pourtant, nous nous désaimerons et chaque jour, nous rapprochera de la lassitude, de l’absence et de l’oubli.
Et oui, pendant que la vie touchera à sa fin, je dirai, malgré tout, encore, et à jamais, que je t’aime tellement que cette chaine là est plus forte que toutes les tempêtes, que tous les naufrages, que toutes ces journées à savoir à l’avance que déjà nous désaimerons.
Si déjà je suis pris au piège de ma propre passion, c’est que je sais que les levers de soleil sont plus forts que les couchers et que le début sera plus puissant que la fin. Je t’ai attendue, je t’ai cherchée, à me flageller et à verser mon sang, à me bruler et me consumant de l’intérieur mais je savais que je finirais par te retrouver pour vivre, enfin, ce que nous devions vivre, ce désamour lent qui n’est que ce que nous devons mourir en commun.
Le brouillard de nos vies n’est rien à côté de l’étoile que tu resteras pour moi. Et déjà, je sais qu’il faudra trouver des trésors pour que tu restes, trouver des mondes enfouis pour que tu ne partes pas et je n’en aurai pas la force. Alors tu resteras par dépit ou pire, tu partiras parce que tu ne m’aimes plus, ou pas finalement. Croire qu’on n’aime plus n’existe pas. On n’aime pas. L’amour n’est pas terminé, il n’a pas de limites, il est ou il n’est pas. Il n’y a pas de milieu, il n’y a pas d’arrangements. Il y a ce qui brule à l’intérieur ou ce qui ne brule pas.
Les ruptures sont douloureuses parce qu’elles sont un constat d’échec. Pas l’échec de la relation, pas l’échec de l’union mais l’échec de l’amour parce qu’il y avait dans le couple, un élément qui n’aimait pas. On peut se dire que l’élément faible n’aimait pas autant que l’autre mais il n’y a pas de degrés, il n’y a pas de températures. Il n’y a que ce qui existe. Le reste c’est l’habitude, c’est la routine, c’est l’ennui. C’est cette quête de l’autre qui, au même moment, ressent la même chose, la même poussée, la même envie qui donne du sens à la vie et c’est cette quête qui construit les pires souffrances, les pires trahisons, les pires mensonges.

Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 13) Passaggeri del vento

Une lumière venue d’un ailleurs improbable traversait les vitraux de la cathédrale. Elle crut, un instant, que l’alcool ingurgité depuis des mois, fabriquait des hallucinations. Elle se promit, comme une évidence, de ne plus boire si tout cela finissait par être un peu réel. Couchée sur le sol froid, habillée comme une bohémienne des contes populaires, les cheveux au vent, les falbalas en désordre, comme si elle mendiait le soutien d’un monde céleste inconnu mais toujours présent, elle se désespérait d’être encore lucide.
Et c’est ce qu’elle était en réalité. Une attente, l’attente d’un monde qui viendrait la chercher et la mener ailleurs. C’est à travers toutes les blessures qu’elle s’était sentie auparavant, un peu vivante. C’est parce que les autres ne l’avaient pas vue, ne l’avaient pas entendue, qu’elle se voyait vivante. C’est parce qu’elle n’était qu’une plaie béante qu’elle se battait encore comme un diable dans sa boite. Elle avait été battue, frappée, humiliée mais pourtant, cela ne la touchait plus. Elle se sentait vivante à nouveau, plongée dans le regard de cet inconnu au dessus d’elle.
Elle se releva, ou au moins essaya. Il fallait qu’elle touche cette apparition pour la rendre réelle. Il fallait qu’elle sente sa présence, son odeur, son passage. Comme dans ses pires soirées, ses pires moments, elle ne trouvait pas l’équilibre. Elle titubait et sa tête semblait tourner sur elle-même à une vitesse vertigineuse. Elle perdait le contrôle qu’elle s’était efforcée, toute sa vie, d’avoir sur les choses et les gens. Elle sortait de sa boite comme les polichinelles qui continuent de tournoyer quand le couvercle de la boite est ouvert.
Elle avait l’habitude voir les étoiles se refléter dans les vagues qui léchaient le parvis de la Salute et d’attendre, ainsi, que les premiers rayons du soleil n’annoncent l’arrivée des premiers pénitents et la mise en place de mâtine. Elle restait ainsi comme si les minutes n’étaient plus que des secondes et les heures de brefs instants de bâillements. Elle se sentait comme jetée par-dessus bord d’un bateau navigant vers l’inconnu à découvrir, comme tombée d’un ciel perdu.
Elle voyait l’inconnu la fixer mais il semblait voir à travers elle. Elle aurait voulu s’approcher de lui mais la distance entre eux restait la même. Elle aurait voulu le sentir mais seuls les effluves d’encens flottaient encore dans la nef. Elle voyait ses lèvres remuer comme s’il psalmodiait mais elle n’entendait aucun son. Elle sentait pourtant sa main caresser ses cheveux et le frisson qui lui parcourait le dos n’était pas imaginaire. Elle ressentait sa présence mais il était loin. Elle sentait son souffle sur sa nuque mais elle ne l’entendait pas. Elle voyait son corps mais lui regardait au-delà d’elle. Il lui parlait mais la voix restait muette, sourde et pourtant elle pouvait sentir la chaleur de ses mots dans son oreille, la douceur de ses mains sur sa peau. L’image, la présence devenait floue comme le nebbia sur le gran canale, comme toutes ces matinées où elle avait traversé le brouillard matinal.
Elle se souvenait de ces matins où elle regardait les boites à musique dans les boutiques et les objets en verre de Murano ou les vendeurs de furlane ou de calcagnetti. Elle se souvenait des parfums des pincia, des bussolai ou des baicoli sortant des fours. Elle se souvenait de tout ce qu’était cette ville.
Et déjà, elle voulait lui dire de rester et de prolonger la nuit afin qu’elle la délivre de toutes ses blessures, de toutes ses plaies, de tout son passé. Elle était si proche de lui et pourtant tellement loin. Il était là et pourtant, il aurait pu être à Milan, à Rome ou même à Paris ou encore plus loin. Elle voulait l’appeler. Elle voulait l’écouter. Elle voulait glisser avec lui et tomber, tomber longtemps et tomber encore. Elle voulait qu’il reste et que le jour l’accompagne et qu’il la protège de tous les démons qu’il avait déjà brulés. Elle voulait que reste l’esprit qu’elle venait de rencontrer et qu’il reste à ses côtés même après.
Il n’y avait pas un bruit dans la ville à 5 heures du matin. Même la Salute était vide. Les indigents préféraient encore s’amasser dans les autres églises de la ville. C’était la cathédrale de la peste, c’était le monument aux morts. Il n’y avait pas un bruit et seule la lumière blafarde de la lune dans les vitraux et les pas sur le marbre de cette apparition sans nom venue d’un autre âge, d’un autre monde. Juste le son des semelles de bois frappant le sol du lieu saint et le battement des ailes invisibles de l’ange face à elle.

Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 12) Passaggeri del vento

Alors, entre la vie qui s’arrête et son monde qui devrait commencer elle rêvait, elle priait pour une liaison particulière, singulière, éternelle et au-delà comme il en vit parfois dans les légendes et les contes que son père lui murmurait à l’oreille pour l’endormir dans une autre vie, dans un autre temps. Sur le sol, les yeux perdus dans les pierres du plafond de la cathédrale, elle songeait éveillée aux monts et merveilles et se lover dans les bras d’un autre, d’un vrai, d’un amour qui existerait vraiment. Elle savait que sa prière était paradoxale. Demander, supplier, exiger à en pleurer auprès d’une vierge sainte de lui donner un amour spirituel mais aussi charnel et sensuel mais elle voulait vivre dans les mots de l’autre avec des portées de musique et de rimes qui flottaient un peu partout autour d’elle, avec des océans de désirs et des lits en flammes.
Chaque matin, aux premières lueurs du jour, avant mâtine, elle susurrait sa chanson familière au rythme des vagues qui frappaient les marches du perron de la cathédrale. Elle battait doucement la mesure du plat du pied et récitait sa litanie comme le faisaient certains êtres pieux dans des pays déserts et inconnus. Elle voulait bruler dans les bras de l’autre autant qu’elle brulait, couchée sur le marbre froid de la cathédrale. Elle voyait des ombres nager au dessus d’elle et le murmure de l’eau qui coule et le temps s’arrêtait comme un premier jour du monde qui n’en finit pas et chaque fois elle se disait que c’était le premier jour du reste de sa vie et elle reprenait un espoir et cette vie c’est la Salute qui lui donnait. C’était son chemin de croix, sa longue route au calvaire et rien ne pouvait plus la faire revenir en arrière.
Elle en avait assez de n’entendre son cœur ne parler que des déchirures, des amertumes et des départs. Elle en avait assez d’entendre les récits de ces amours parfaits qui laissaient sur les pierres les traces trop pures des blessures obscures, les récits de ces amours trop parfaits sans haine ni regrets, sans menaces ni blessures. Elle n’avait que des trahisons à raconter, que des départs, des nuits sans visage, sans nom, sans avenir.
Dans son monde, elle s’était fabriquée un écrin, un havre de paix, une mer sans marée. C’était tout ce qu’il lui restait, son monde intérieur. Autour d’elle, c’était le bruit et la fureur, la ville ne pouvait être calme que dans les lieux où elle ne pouvait se perdre que le soir, le jour elle devait sourire, donner le change, être agréable, accueillante alors que chaque jour, les murs s’effondraient en elle. Elle dormait le matin pour être apprêtée le soir, elle mangeait peu depuis les confinements. Parfois, même elle ne dormait pas mais ne le disait pas. Le regard du monde extérieur pesait encore sur elle. Elle voulait croire qu’elle était suffisamment autonome pour s’en affranchir mais en réalité, elle n’était qu’une porte ouverte à toutes les tempêtes de l’extérieur. Elle était couchée, comme à son habitude, sur le marbre de la Salute. Il devait être 5 heures du matin, peut être moins. La nuit avait été comme tant d’autres. Des verres, des regards insistants, des tentatives fugaces d’approche, des conversations creuses et vides et la prière. La tête qui s’alourdit à cause de tous ces gens qui parlent tellement fort. Les yeux clos, le corps noyé dans le froid de la pierre, elle n’entendait que sa chanson intérieure. Elle avait tué les bruits extérieurs, les bruits d’ailleurs.

– Je t’ai cherchée partout

La voix était blanche. Elle ouvrit les yeux. Elle se noya instantanément dans le bleu des yeux de celui qui était penché sur elle. Les deux regards se percutèrent, se mêlèrent, s’attrapèrent comme si tout était évidence.

Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 11) Passaggeri del vento

Les jours passaient et les mondes continuaient leur danse folle à travers les âges. Elle continuait à arpenter les rues. Les nuits se succédaient aux nuits et rien ne semblait changer le cours des choses. Sa vie aussi suivait un cours qu’elle ne maitrisait plus vraiment. Les lumières blafardes des ruelles, le ressac des vagues sur le long des quais rythmaient les nouvelles déambulations. Les foyers laissaient poindre à travers leurs persiennes de minces filets de lueurs qui donnaient des halos. L’obscurité de la ville lui accordait un anonymat qu’elle n’était pas sûre de trouver en plein jour. Elle n’était pas célèbre, loin de là mais sa fonction entrainait une part de visibilité pour tous les milieux qui faisait que tous les habitants la connaissaient. Le théâtre étant la seule véritable distraction possible malgré un taux de lettrés bien supérieur au reste du monde connu. Alors les vénitiens la reconnaissaient souvent dans les rues.
Elle avait depuis son plus jeune appris à se perdre dans les passages et les sous pentes de la ville. Il fallait errer. Il n’y avait qu’ainsi qu’on pouvait ressentir le cœur de la ville, ressentir la fièvre de la tranquillité, le calme euphorique du silence et de l’obscurité. Tout était toujours calme et tout pouvait donc arriver.
Depuis quelques jours, elle avait décidé de se perdre du côté de l’Arsenale. Il faisait bon malgré les averses printanières et la distance faisait que l’errance était plus longue, plus complète, plus durable.
Il était tôt ce mardi soir. Deux heures du matin au plus et la nuit était douce. Le vent marin apportait les senteurs maritimes qui se mêlaient au parfum des jasmins qui partout dans la ville commençaient à poindre. Encore une fois, elle n’avait pas véritablement de but ou de projet. Elle avait beau y être née et avoir toujours vécu ici, elle demeurait subjuguée et parfois même interdite devant la beauté de cette ville. Elle adorait cette ville. Elle n’avait jamais voyagé et n’avait même jamais quitté l’ile et pourtant, elle trouvait que c’était le plus bel endroit du monde. Elle n’en connaissait pas d’autres mais aucun, selon elle, ne pouvait rivaliser. Elle avait lu des livres et même les descriptions d’ailleurs mais rien pas même les palais de l’extrême orient ou les terres sauvages d’Afrique ne semblaient comparables avec les canaux.
Longtemps, elle avait espéré être traitée en femme, être aimée juste pour ce qu’elle est et non l’image qu’elle s’efforçait de renvoyer. Et l’espoir qui faisait vivre Franchi c’est la Salute qui rayonnait sur la ville désormais qui le portait. Elle allait chaque jour, au petit matin, après son errance s’assoir sur les bancs de l’Eglise ouverte. Et l’errance qui faisait survivre Franchi c’est la Salute qui la recevait. Aujourd’hui, seule Marie prenait soin de son âme qu’elle savait impure et pervertie. Alors aux aurores, sur le sol froid de cette merveille, elle s’allongeait pour se purger. Elle demandait à la vierge Marie dans un souffle lâché au marbre gelé qu’un miracle s’accomplisse. Et l’amour que priait Franchi, c’est la vierge qui le tenait. Elle se forçait à croire en un destin qui n’était plus le sien et elle se battait surtout contre elle-même pour rester debout et quoiqu’elle fasse, elle ne pouvait s’empêcher de croire que ce qui la tenait debout c’est la Salute qui lui donnait et que tout ce qu’elle continuerait à vivre, c’est la Salute qui en fait le vivrait.
La cathédrale devint vite le symbole de la ville et le rappel de sa liberté retrouvée. Un hommage sublime rendu à Dieu qui dans sa miséricorde laissa la moitié des habitants survivre. Les pêchers qui avaient condamné Venise pendant ces années pesteuses auraient dû être oubliés, interdits mais pourtant, il y avait dans l’air, malgré les mesures morales édictées par la papauté, une envie de liberté après un confinement si long. Depuis deux ans, elle ressortait librement mais pendant des mois, elle avait dû laisser porte close et lutter pour se nourrir. Le théâtre était évidemment fermé et les journées passaient sans jamais cesser. Trop longues, trop dures.

Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 10) Passaggeri del vento

Plus les jours et les errances passaient et plus la possibilité d’un monde meilleur, d’une histoire vraie ne s’amenuisait. Elle ne se sentait plus désirée et plus désirable et si ces préoccupations n’étaient pas partagées par les femmes vénitiennes honnêtes de cette fin du XVI ème siècle, elle avait d’autres velléités, d’autres envies. Une envie d’être heureuse, amoureuse, une envie de plénitude affective qui n’existait finalement que dans les contes pour enfants qui faisaient fureur depuis quelques temps dans les milieux aisés et cultivés des cours européennes. Elle voulait enfin comprendre et connaitre la définition de se sentir aimée. Elle sentait clairement au fond d’elle-même qu’elle en avait besoin pour survivre, pour continuer à supporter ce monde qui n’était pas taillé pour elle, par elle. Elle devait enfin vivre. Les abandons, les trahisons, les traitrises successives ou tout simplement les faux sentiments annoncés avaient sérieusement altérés sa foi en elle et surtout envers les autres. Elle aurait aimé aimer mais elle s’en sentait finalement incapable. Comme beaucoup, espérait elle, elle tombait en amour sur des individus qui ne l’étaient pas, ne la voulaient pas ou se jouaient finalement d’elle et de sa situation. Elle voulait du sincère, de l’honnête, du ressenti, du vécu. Et ça n’existait pas. Dans son monde, ça n’existait plus.
Les soirées se succédaient aux journées surchargées. La gestion de son héritage ne lui laissait que peu de temps et malgré les multiples rencontres quotidiennes, rien ni personne ne la faisait vibrer. Elle se sentait vide à l’intérieur, creuse, molle. Elle demeurait évidemment capable de hausser le ton et de forcer la voix. Dans son monde les hommes se montraient encore plus cruels ou violents envers les femmes que dans le reste de la société. Peut être qu’ils cherchaient à cacher une féminité exacerbée, une sensibilité plus développée ou plus simplement le fait que leur métier ne soit considéré que comme une activité ludique et sans peu d’intérêt puisque, finalement, ça n’était pas un travail noble, ça n’était pas un travail qui remplissait les caisses de sequins.
Les miracles n’existent pas, le hasard non plus. Elle avait rencontré des hommes bien sûr, des femmes aussi comme les mœurs de l’époque et de la sérénissime l’y invitait mais les relations dans le monde qu’elle côtoyait n’était que superficielles et uniquement sexuelles pour tout dire. Elle essaya longtemps de se remettre de sa blessure. Elle avait imaginé des milliers d’histoires mais aucune ne lui convenait réellement. Elle baignait en réalité dans un océan permanent de monotonie, de nostalgie de ce qui avait été et qui n’était plus et de ce qui aurait pu ou du être et qui ne sera jamais.
Les saisons passaient et les rencontres s’empilaient. Elle avait vu des corps nus. Elle avait senti les fausses caresses sur son corps. Les baisers du bout des lèvres et sans passion ; La simple vide expression d’un désir momentané et passager et sans véritable issue. Elle avait eu des têtes entre ses cuisses et des langues râpeuses ou chaudes, humides ou rêches, longues ou larges. Elle avait tenu des sexes turgescents et prêts à libérer leur tension. Elle avait mis ses lèvres sur des toisons parfumées des senteurs les plus rares. Elle avait collectionné les prénoms et les situations. Certains se permettaient même dans son dos de critiquer son libertinage. Elle l’était mais par défaut. Elle aurait voulu être la femme d’un seul homme, de celui qui ignorait désormais totalement son existence. Elle aurait aimé être aimée et aimer en retour et vivre une histoire comme dans les livres que les autres ne savaient pas lire. Elle dût se contenter des ivresses des nuits dans les tavernes des corps de passages et pas tous attirants mais il fallait noyer les souvenirs, tuer les images, bruler les icones. Les miracles n’existent pas, le hasard non plus.

Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 9) Passaggeri del vento

L’ombre de tous ces hommes qui voulaient décider pour elle, sur elle la poursuivait. Elle avait beau se dire que sa situation lui offrait désormais une position à part dans la cité, elle se savait femme et savait qu’elle le resterait malgré tout aux yeux de tous.

Il y eut tellement de jours avec des pensées lourdes, des absences pesantes et des présences si insuffisantes qu’il était temps sans doute quelque part que les mondes se rencontrent et partent enfin dans le sens des jours anciens. Il y eut les abandons, les rencontres, les souvenirs et les nuits sans sommeil et tout cela n’était que la construction d’un printemps lumineux. La douceur des jasmins disparus offraient, désormais, un véritable vent de fraicheur, un renouveau, une vraie vie que les jours passés avaient rendu triste, monotone, routinière, fade. Enfin, les véritables jasmins fleurissaient et livraient l’intégralité de leur parfum. Enfin, le monde prenait sens, enfin tout ce qui avait été gris durant trop longtemps devenait lumineux et vivant. A force d’être ignoré, elle avait fini par apprendre à vivre sans ce qui l’avait réduite au silence. Elle pouvait enfin reprendre la parole et renaitre dans ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être. Elle ne racontait jamais cette histoire passée, à quiconque. Elle gardait pour elle enfouie au plus profond cette blessure, cette morsure, cette idée qu’elle avait cru que le jour était venu.


Les voix se faisaient nombreuses, multiples. Dans sa tête des dizaines d’idiomes différents s’entrechoquaient et se renvoyaient la parole les uns aux autres. Les lumières grises des jours d’automne ne l’empêchaient pas d’avoir chaque jour les souvenirs et les blessures qui continuaient à se rouvrir. Elle avait appris à les cacher, à vivre avec les plaies béantes et encore ruisselantes de souffrances non digérées. Ce n’était en réalité que peu de choses. Une rencontre hasardeuse, un sourire maladroit, un désir à sens unique qui devient une sorte d’obligation faite comme une offrande et des messages qui ne firent que la rabaisser, la réduire mais la forcer à rester quand même. Elle se disait que quand il lui faisait du mal, elle ne s’en souciait plus parce que quand il lui faisait du mal, elle se sentait vivante. C’est ainsi qu’elle l’avait vécu et noyée dans ses souvenirs et dans ses pensées, elle déambulait souvent jusque tôt au petit matin en partant après les représentations dans les ruelles de la cité république. Et chaque fois, elle était comme sortant d’un incendie ou d’une tempête. Elle ne savait jamais comment mais elle rentrait de ses errances totalement détruite, décoiffée, les vêtements arrachés ou salis et les différents artifices de maquillage ruisselant le long de son cou. Qu’il pleuve, qu’il vente ou que le temps se montre clément, elle se retrouvait chaque soir dans le même état qu’après ses visites auprès de lui. La confiance en berne, le mépris de soi au plus haut et le physique et l’apparence giflés par l’épreuve.


Elle n’avait jamais aimé l’alcool et pourtant elle errait en quête d’oublis artificiels. L’absinthe était devenue son graal et pourtant, elle détestait ça. Les vents tournaient, les tempêtes s’enchainaient et ses cheveux partaient en tous sens au grès des souffles venus d’ailleurs. Souvent, elle trébuchait sur les pavés mal taillés ou dans un trou creusé par les aqua alta de printemps. Et malgré ses chutes, elle ne se réveillait pas vraiment. Elle savait qu’elle ressemblait à ses êtres inconnus qui arpentent les nuits, à ses buveurs de sang qui fleurissaient dans les légendes ramenées en ville par les marchands ambulants des terres derrière les montagnes. Elle regardait par les fenêtres opaques des bars infréquentables des bas fonds du Cannaregio. Et au travers elle ne voyait que les souvenirs qui n’étaient que plus présents encore. Elle voyait à travers elle-même. Et elle se parlait sans s’entendre et elle se touchait comme si elle le touchait encore, sans ressentir la moindre émotion, sans savoir pourquoi mais elle restait là. Et la nuit l’enveloppait comme il le faisait jadis et la nuit la rejetait comme il le faisait à chaque fois. Et pourtant elle voulait rester encore et encore et elle regardait à travers les passants, à travers les gens, les yeux embués, remplis de vide et de larmes mais elle restait.


Voleur d’ombres (4ème époque, Episode 8) Passaggeri del vento

Elle se disait qu’en restant encore à subir cette souffrance, à supporter l’indicible, le jour viendrait la sauver et lui redonnerait la confiance qu’il avait détruite. Elle se raccrochait à des signes qui n’existaient pas mais qu’elle voulait inventer pour continuer d’avancer à reculons, à l’envers. Elle se sentait si proche de lui alors qu’elle se savait si loin. Elle se voulait toujours dans sa mémoire, dans son quotidien, dans ses pas et dans ses rêves mais elle savait qu’elle n’existait plus pour lui depuis longtemps, si longtemps. Elle avait construit des relations inutiles de quelques heures. Elle avait refusé leurs chances à tout ce que le soleil lui apportait. Elle restait dans l’ombre, elle restait la passagère du vent et pourtant immobile crier intérieurement puisque personne ne l’écoutait plus. Elle s’allongeait sur les pavés humides. L’eau de mer, l’eau de pluie, l’eau des larmes la noyaient à chaque fois mais elle ne savait pas vraiment où elle était ni même qui elle était. Elle aurait pu partir. Peut être même le rechercher ailleurs que dans ses rêves mais elle restait avec les démons qui la brulaient, les démons qui la noyaient, les démons qui la tuaient.

A la fin des nuits, quand les étoiles donnent toute la lumière qu’il leur reste, saoulée par sa propre violence, par sa propre destruction, elle entendait enfin le calme autour d’elle. Personne n’était plus autour d’elle. Ce qui restait suffisait. Elle entendait, au loin, les heures sonner aux différents campaniles de la ville. Et les coups des carillons sur les surfaces des cloches ressemblaient aux chutes des anges sur la terre ou aux coups que chacune des phrases qu’il avait dites lui portaient. Elle avait depuis longtemps oublié la fierté parce que malgré les épreuves, malgré la tristesse, malgré l’abandon, son château n’était pas tombé. Mais regarder les étoiles sans lui était toujours au dessus de ses forces. Toujours au dessus ce qu’elle pouvait supporter. Là, où la vie reprendrait bientôt ses droits, où les marchands de partout chercheraient à faire fortune, là où les pécheurs partis depuis si longtemps viendront vendre au plus offrant le fruit de tant d’heures de mer, là où les forgerons, les cordonniers, les vanniers et les bouchers, les verriers et les bijoutiers, les boulangers et les maraichers prendront place, elle restait. Il y avait au milieu de la mer qui entourait la ville, une immense plaie béante qui restait sombre et laissait sa vie dans l’obscurité. C’était devenu une addiction de penser à lui, une sorte de lumière sombre dans l’obscurité. Même sous la neige même sous le vent, elle se souvenait des étreintes feintes comme des champs couverts de jonquilles ouvertes à tous les vents et brulant sous le soleil de son immense amour. Et lorsque les fleurs du mal fanèrent, elle chercha les jasmins, elle voulait trouver les senteurs du bonheur mais la dépendance était trop forte et malgré tout ce que les hommes peuvent dire, toutes les belles choses que toutes les femmes auraient aimé entendre, il restait sa douleur. Elle tombait, elle s’enfonçait et il ne la sauverait pas. Et si d’autres s’essayaient à sauver l’improbable, cette lumière frapperait l’obscurité de la plaie. Et tomberait aussi longtemps qu’elle s’était vue se vider sans réussir de cette marque. Et si au milieu des rues ou de la confusion, elle restait seule. Elle s’excusait auprès des fantômes endormis de penser à voix haute, de pleurer en silence et seulement d’être ce qu’elle était. Chaque jour, la route semblait de plus en plus longue pour retrouver sa porte et pourtant il semblait qu’elle ne disparaitrait jamais. Elle était là depuis toujours et elle y resterait. Chaque nuit était plus venteuse que la précédente, plus sombre et plus froide et chaque nuit laissait un océan de larmes plus profond encore. Elle avait beau se raisonner, se demander pourquoi elle devait rester là, pourquoi elle devait rester seule sans qu’il vienne la chercher mais elle savait qu’il n’en saurait jamais rien et que tout ce qu’elle aura tenté pour l’oublier, des pires tréfonds aux plus hautes montagnes, n’existerait jamais. Elle revenait toujours, elle reviendrait toujours même après. Elle avait baissé toutes les lumières de sa vie, baissé le son des cris qui frappaient dans sa tête parce qu’elle savait qu’elle ne pourrait pas faire qu’il l’aimât. Il ne l’aimait pas, il ne l’avait jamais aimé et il lui avait montré. Dans ces nuits tristes au milieu des somptuosités du monde, elle avait posé son cœur et lui avait donné. Il ne l’avait pas vu. Il l’avait ignoré.

Par erreur

 

 

Je n’ai jamais tant désiré la seconde opportunité de te rencontrer à nouveau pour la première fois.
Et au milieu des rues et des impasses, il pleut ton nom sur tous les pavés. Nous ne nous sommes jamais dit les mots, les vrais mots que nous aurions dû nous dire et j’ai longtemps eu la morsure du feu qui me brulait les lèvres alors qu’il pleuvait ton nom et que les larmes à venir annonçait l’inondation qui me noie.


Nous ne nous sommes jamais donnés la moindre chance, peut être à cause de nous, sans doute à cause de moi mais personne n’en parle plus désormais parce que nous ne nous sommes jamais dits les bons mots, jamais eu les bonnes pensées… même par erreur, nous nous sommes toujours trompés l’un l’autre, l’un de l’autre, l’un sans l’autre. Et il pleut ton image sur tous les trottoirs que j’arpente, sur toutes les rues que je traverse, sur tous les mondes que je construis pour mieux les détruire.


Le monde est empli de toutes les beautés des siècles et pourtant, seule ton image se reflète dans l’océan de mon vide. Et malgré ma soif, malgré la sécheresse, ton souvenir ne suffit pas.
Même par erreur, même dans nos silences, nous n’avons pas su nous dire ce qu’il aurait fallu pour sauver le reste du monde. Nous ne nous sommes jamais vraiment rencontrés, nous nous sommes toujours évités et, même pas par erreur, juste parce que ce n’était pas notre histoire. Je n’étais qu’une étape inutile dans ton voyage et d’aventures en aventure, de monde en mondes, je n’ai jamais trouvé la route qui aurait pu me mener à toi. Et c’était ta faute.


Au milieu des foules, des gens sans visages, des rues sans nom, je cherche toujours le vent qui chante à l’oreille les mots que nous ne nous sommes jamais dits, les gestes que nous n’avons jamais échangés, toujours la gorge sèche, la bouche appelant la pluie, les vagues, les rivières de ton nom. Il pleuvrait ton nom que rien n’y changerait, même par erreur, nous n’étions pas destinés, nous n’étions pas prévus.


Le monde est plein de routes sur lesquelles il m’est si facile de me perdre. Le monde est plein d’océans dans lesquels il m’est trop facile de me noyer mais même par ta faute, je ne me suis pas tué. J’attendais que la pluie pleure ton nom.
Et si je me suis si souvent trompé, si j’ai suivi le chemin qu’il ne me fallait pas c’est uniquement ma faute. Mais au milieu des vies des autres, des phrases non dites, ce n’est plus la faute que je cherche, c’est l’oasis que je trouve.


Peut être que de nous, il serait arrivé quelque chose qui aurait apaisé la soif. Peut être que nous aurions pu trouver de quoi animer l’inerte de cette rencontre. Un chemin vers nulle part, avec n’importe qui, pour n’importe quoi, dans une pénombre que la présence absente n’éclaire plus. Une route sans fin qui nous serait dédié alors que nous aurions dû nous éviter dans le silence de la sécheresse de cette rencontre.


Il pleut ton image sur tous les faubourgs pour me mener vers la première rencontre qui ne sera que la seconde puisque maintenant j’ai ce brin de jasmin en bouche pour me redonner vie, pour me montrer que je ne suis pas ce rien que tu as construit, le vide que tu as détruit.


Je me suis noyé dans le tourbillon de ton souvenir alors qu’il n’était même pas un souvenir mais juste une invention. J’ai inventé des sourires, des bonheurs qui n’ont jamais existé et au milieu des rues, perdu dans ma propre confusion, j’ai laissé la pluie couler sur moi et renaitre du vide pour penser enfin à voix haute même si c’est mal, même si c’est ma faute. C’est ma faute.


Il pleut des souvenirs qui n’ont jamais existé. Les fontaines, les caniveaux, les fleuves se vident de la pluie de ton nom parce que d’étape en étape je ne trouve plus que du jasmin. Une fleur dans le désert.


Nous ne sommes jamais dits les mots qui auraient pu tout changer mais le reste du monde offre les montagnes desquelles il fut si facile de tomber. Les champs donnent les jasmins qui, même par erreur, disent les mots que nous n’avons jamais prononcés, que mes yeux hurlaient et que les tiens ignoraient. Et c’est la faute et il pleut ton nom mais ailleurs et ce n’est plus une erreur.

 

Nuovo parole

 

Et puis, à force de suivre la pluie courir le long des rues désertées, la lumière apparait à l’angle d’un rêve. Il n’y avait plus véritablement d’espoir de parler comme ça le fut et puis, au coin des nuages qui se croisent, derrière les étoiles qui se couchent, naquit une possibilité d’une idylle, une possibilité d’un ailleurs, d’autre chose, autrement mais encore plus proche de ce que tout ce qui aurait dû être.

Et puis, au fond, les chemins ne valent que parce qu’ils ont un but, une fin, alors le bout du chemin emmène vers un autre monde qui reste à découvrir. Les promesses se font toujours par milliers, les rêves se partagent par centaines mais ce qui aurait dû être la fin ne fut finalement que le début d’un quelque chose qui se construit chaque jour depuis que les obligations se succédèrent.

Il plut longtemps, il plut violemment, sans cesse. Il plut et les éclaircies furent rares. Peut être même inexistantes. Avec les souvenirs, j’étais toujours arrêté au point où l’attente devenait plus jouissive que le voyage et pourtant, à force d’immobilisme, je dus reprendre le cours d’une vie à t’attendre. Un jour, et un autre, et d’autres encore à voir disparaitre les images qui alourdissaient les bagages et empêchaient d’avancer.

Et puis, se délester des poids qui écrasaient, des chaines qui emprisonnaient, des images qui empoisonnaient. Et voir, de plus en plus, à chaque instant, les rayons du soleil revenir sur les vallées et sur les chemins qui menaient jusqu’aux impasses d’un autre temps. Le chemin était semé d’embuches, et long, surtout lorsqu’il demeurait immobile. Il fallait briser les chaines invisibles, celles qui retenaient l’esprit, qui ternissaient l’âme. Il fallait trouver la force de reprendre la route, de rencontrer à nouveau, de croiser des regards et se dire qu’il serait possible de faire confiance à nouveau même si au fond, c’est faux.

Et puis, comprendre et admettre que le chemin, le destin, n’est pas celui d’un poète déchu ou d’un ange maudit. Que rien de ce qui se faisait n’allait dans le sens qui était imposé. Comprendre enfin que l’image construite, façonnée n’était qu’une image et qu’elle n’était que le mensonge des désirs d’une autre. Et comprendre enfin qu’il n’y avait pas d’autres choix et qu’il fallait avancer, reprendre le chemin, ressaisir le monde surtout s’il s’enfuit si longtemps. Renaitre et revivre. Et tout ce qui pourrait me ramener au passé partit en fumée, noyé dans les courants plus forts et plus profonds des nouvelles paroles des statues et des icones dressées sur un monde qui n’existait déjà plus et qui ne valait pas la peine d’exister.

Et puis regretter ce qui fut parce que ça n’aurait pas dû être. Regretter d’avoir cédé, d’avoir accepté alors que longtemps je m’y refusais. S’en vouloir d’avoir cédé alors que le seul moment mémorable était celui de l’indécision, du doute, de l’ignorance. S’en vouloir d’avoir cru alors que la raison disait de ne surtout pas y aller. Mais, enfin, se pardonner puisque les tempêtes passèrent, les naufrages furent oubliés et la vie reprit le flambeau. Deviner enfin dans les courbes nocturnes, les refrains des possibles et se dire que demain, l’odeur du jasmin aura à nouveau son éclat d’antan et qu’il ne sera plus perverti par les noirceurs des trahisons d’autrefois.

Et puis, enfin, entendre les nouveaux mots et les prononcer. Les entendre à nouveau comme des évidences crédibles cette fois et les comprendre comme des sens donnés à des évidences et non plus des mensonges inventés pour te piéger et te rendre marionnette d’une histoire qui ne sera jamais la mienne. Et enfin se libérer du vertige qui continuait d’entrainer les moindres émotions en un tourbillon qui n’était plus moi.

Et puis tout passe même si ça fait mal mais tout passe et rien ne change.

Voleur d’Ombres (4ème époque, Episode 7) Passaggeri del vento

Les erreurs du passé disparaissaient avec la pluie dans les coursives, les travées creusées le long des ruelles pavées. La mer pouvait encore absorbée les pluies diluviennes des derniers jours mais il ne faisait guère de doutes désormais que les prochains jours, une aqua alta allait se répandre sur la cité. Le vent qui soufflait de manière continue ne faisait qu’accentuer l’inquiétude des habitants. Malgré l’habitude, malgré l’organisation, rien n’enlevait cette inquiétude qui parcourait les différents sestieres. Chacun tentait de sourire et de crier haut et fort comme il le ferait habituellement mais imperceptiblement l’inquiétude se diffusait dans les cœurs et dans les âmes. Ce n’était pas tant le danger de l’inondation qui inquiétait les habitants. Ce n’était même plus les dégâts de chaque débordement. C’était davantage le message qu’envoyaient les dieux qui pesait. Dans cette ville, au carrefour des mondes, il était parfois plus sage de parler de dieux au pluriel. La mise à disposition des iles du nord ouest au fond du Canarreggio à la communauté juive appuyait l’idée que les différentes confessions allaient devoir cohabiter et l’attitude des juifs durant la grande épidémie qui leur valut l’autre ile ne faisait que renforcer ce sentiment de partage. Ils avaient été bons, généreux, sauveurs et la ville ne pouvait l’ignorer. Ils avaient bravé le danger, eux et avaient sauvé des vies même celles des chrétiens sans se soucier de qui prier. Evidemment, cette petite leçon de choses avait été oubliée par beaucoup. Il avait fallu remercier et traiter en frères des gens que la plèbe aimait détester depuis toujours et haïrait bientôt de nouveau. C’était cyclique et prévisible. C’était écrit.
Et dehors, malgré tout, malgré les brigands qui finissaient immanquablement sur les gibets ou noyés, malgré les patrouilles des forces de l’ordre qui ne négociaient jamais, malgré le manque, malgré la pluie ou la chaleur, tout était magnifique. Chaque rue, chaque immeuble, chaque personne portait des légendes et des histoires et chacune explosait d’images et de portes ouvertes vers un autre monde.
Ce qui lui servait de chambre ou de lieu de vie plus exactement lui ressemblait de plus en plus. Elle avait accroché sur toute la longueur du plafond des voiles légers et multicolores qui construisaient un véritable parcours pour atteindre son bureau. Souvent sur sa table de travail couverte de papiers divers, de taches d’encre et de plumes abimées, elle s’endormait u milieu de la nuit après des heures et des heures de travail. Elle voulait souvent abandonner cette vie qui finalement n’en était pas une. Elle voulait souvent se dire que la vente lui rapporterait suffisamment pour vivre tranquillement pendant plusieurs années. Peut être même qu’elle trouverait un mari à même de l’aimer vraiment malgré toutes les trahisons dont les hommes pouvaient se montrer capables. Et dehors, tout est vrai, tout est réaliste.
Les voiles donnaient à ce lieu une allure de nuage perdu dans les étoiles. Souvent, elle faisait monter des hommes ou des femmes même si la morale et la justice divine le réprouvait et elle se laissait aller à s’abandonner dans des paradis artificiels qu’elle se créait elle-même. Elle aimait le choc des corps, les odeurs de peau, la douceur des caresses. Les mélanges de sens, les rencontres des sentiments contraires, les vertiges des regards perdus faisaient qu’ici, ça ne pouvait être ailleurs. Il fallait tout cette vie pour que les éléments se mettent sur le même chemin.