Pensées et discussions à l’aire de la nationale (80 et fin) ou dialogue de l’auto fou

Nous restions ainsi, face à face, pendant des heures qui ne durèrent que quelques secondes. Je ne savais pas gérer les silences, je n’avais jamais su gérer les silences. Peur du vide, peur de moi.

– Bon, bah quand même, je m’appelle…
– Tu crois que ça m’intéresse ?

Elle se jeta littéralement sur moi et m’embrassa. Je n’avais pas été embrassé ainsi depuis des années. Je n’avais jamais été embrassé ainsi en réalité. Il y avait dans ce baiser un appel au secours, un appel à l’amour, une volonté de vivre entièrement l’instant et de construire tout le reste. Et j’avais tellement envie qu’elle ressente la même chose que j’essayais désespérément d’être dans la même énergie. J’avais envie de me noyer dans le creux de son épaule, de me perdre dans la naissance de son sein, de découvrir un univers bien plus beau, bien plus sublime que ce qui était mort.

Je ne savais rien d’elle. Absolument rien sauf qu’elle connaissait l’italien, qu’elle dansait comme si elle était la musique ; pas dans la technique des gestes et des figures mais dans la fusion avec la musique, dans le sens du son, dans le sang de l’harmonie. Je savais qu’elle avait les yeux verts, qu’elle avait les cheveux bruns et qu’elle avait fait tourner toutes les têtes des hommes de la région mais que personne n’avait jamais réussi à la séduire. Personne n’en savait rien en tout cas. Une sorte de mirage qui m’attendait dans cet endroit perdu où il n’avait jamais été prévu que je me trouve. Une sorte de création divine qui apparaissait au moment opportun. Une sorte de fin du voyage initiatique pour attaquer le road trip amoureux. J’avais besoin d’une véritable compagne pour poursuivre mon chemin. James n’avait jamais été cette compagne mais plutôt un mal nécessaire pour me relever, pour me montrer le chemin.

Je n’avais rien à lui offrir et je pense qu’elle le savait. Elle semblait me vouloir pour ce que j’étais, là, en cet instant, avec toutes mes faiblesses, toutes mes cicatrices et pas ce que j’aurais dû être, ce que j’aurais pu être ou ce qu’elle aurait voulu que je sois. Tout semblait simple, naturel, léger, enfin léger. Peut être, alors peut être, que c’était la réincarnation de James, si l’on croit à ces choses ou que le sacrifice de James n’existait que pour faire vivre cela. Peut être.

J’avais, moi, envie de croire que c’était parce que toutes les cicatrices avaient été rouvertes à vif et que James avait su prendre le temps de les regarder une à une que je pouvais, aujourd’hui, prendre la route avec une inconnue, à qui je voulais offrir le monde. Et peut être, encore peut être, que je me trompe encore et que je ne me relèverais pas cette fois mais je m’étais promis à moi-même que, pour une fois, cette histoire, je la vivrais à fond, sans frein, jusqu’au bout, quitte à y laisser ma peau, quitte à me prendre un mur, quitte à devenir et à être moi parce qu’il n’y a rien de mal à devenir soi.

Et puis sentir que c’est moi qu’on aime enfin.



Pensées et discussions à l’aire de la nationale (79) ou dialogue de l’auto fou

 


– Qu’est ce que je pourrais faire pour vous aider ?
– Tomber amoureuse de moi, ça serait un bon début et en plus, ça serait original. Toutes les autres ont échoué.
– J’ai déjà accompli des choses bien plus improbables que celle là.
– Elles ont toutes dit ça au départ.
– On dira que je ne suis pas toutes les autres.

Je gardais mes yeux plantés dans les siens comme j’avais appris à le faire durant mon séjour hospitalier. Elle semblait comprendre que ce type de phrases aussi, je l’avais entendu des dizaines de fois. Elle s’approcha de mon oreille. Je sentais les effluves de son parfum, je sentais même ses cheveux sur ma joue. Cette odeur de shampoing bon marché, mélangée à un parfum féminin commun, ne faisait que souligner la douceur de son odeur naturelle. Un savant cocktail de senteurs sucrées, chaudes, mielleuses se répandant tel un nuage cotonneux. Je sentais qu’elle allait me dire une phrase basique, comme on en dit dans ces circonstances et que cette phrase briserait la magie de cet instant. Quelque chose qui pourrait ressembler à un serment qui serait oublié dans quelques heures. Quelque chose que tout le monde faisait pour arriver à ses fins, quelque chose qui faisait que déjà, l’histoire était morte avant même de commencer. Quelque chose que j’avais passé ma vie à entendre et que, trop souvent même, j’avais cru. Elle murmura à mon oreille. Entre les bruits du bar et les vagues de musique, j’entendis sans vraiment entendre, comme toutes ces fois où l’on entend parfaitement mais où le cerveau ne semble pas avoir digéré l’information. Je n’avais pas digéré son information parce qu’elle était improbable, imprévisible, inattendue. Enfin, je ne l’attendais pas.

– Prova !

Elle n’attendit pas que je réponde ou que j’essaie de la retenir. Elle se redressa, se retourna et partit en me laissant seul avec cet ultimatum. Je restai interdit. Trop peu l’habitude de ce genre d’événement.

– Tu comptes te bouger le cul et lui courir après ou tu crois toujours que c’est moi qu’elle regarde ?
– Hein ?
– Cours-lui après, putain, connard !!!

Je le connaissais depuis six heures et nous en étions déjà aux insultes et à partager des bouteilles. Finalement, la vie est bien plus simple que ce qu’on en fait. Je me levais d’un bond. Suffisamment vite pour cogner la table et renverser la bouteille qui trônait dessus. Je la ramassais précipitamment en essayant de perdre le minimum du précieux liquide. J’en profitais pour ingurgiter une longue rasade. Sans doute pour me donner le courage de faire ce que je n’avais jamais réussi dans ma vie. Je donnais la bouteille à moitié vide à Marco et je me précipitais à la poursuite de l’inconnue. Dans mon dos, j’entendais vaguement les insultes de Marco se plaignant que je ne lui laisse qu’une moitié, ou un quart de bouteille. Je n’y fis pas attention parce que j’avais plus urgent et bien plus important à faire. J’arrivais à sa hauteur. Elle avait ralenti l’allure de son pas. Elle avait cru le faire de manière imperceptible mais il était évident qu’elle m’attendait et qu’elle savait que je viendrais.

– Je suis là pour essayer
– T’es sûr de toi ?
– Si j’étais sûr de moi, je ne serais pas là mais comme je n’ai plus rien à perdre autant essayer de gagner quelque chose mais j’avoue que je ne sais pas ce que ça signifie de t’aimer.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (78) ou dialogue de l’auto fou

 

J’avais dit tout ça d’une traite de la même façon que j’avais vidé le verre au point final. Marco n’avait rien dit, n’avait pas bougé. Il était resté impassible, ses deux grands yeux plantés dans les miens, attendant sans doute que je craque ou que je cède mais j’avais dit tout cela de manière détachée parce que je l’étais enfin.

Raconter mon histoire ne m’affectait plus finalement. Je n’avais pas parlé à des humains existants depuis plusieurs jours, peut être même des semaines. J’avais toujours cette impression de déranger, de n’avoir que cette histoire à raconter et ne pas être suffisamment léger, ce n’était finalement pas moi. Alors, je me taisais.

– En fait, tu ne savais pas être banal et tu l’es devenu. Y a rien de plus banal que de se faire larguer par une nana qui veut vous changer et qui abandonne quand elle s’aperçoit qu’elle n’y arrivera pas. Tu vas pouvoir penser à la violoniste maintenant. Elle n’essaiera pas de te changer, elle ne te connait pas et c’est pour ça que tu lui plais. Jamais personne ne lui a plu parce qu’elle connait trop les hommes de la tribu alors on pensait qu’elle finirait seule. Maintenant qu’il y a un inconnu, il l’emportera avec lui.

Je ris. Tout cela n’avait aucun sens.

– Sois sérieux. Elle est sublime. Elle n’a aucune raison de s’intéresser à moi.
– Elle ne t’intéresse pas ?
– Mais évidemment que je voudrais. Mais je voudrais plein de choses superbes dans la vie, comme tout le monde. Je voudrais être beau, être riche, heureux, être ailleurs mais voilà, je suis moi, je suis un paumé qui vit dans sa bagnole depuis un an parce que je n’ai pas su me faire aimer, j’ai pas un rond depuis plusieurs mois et personne ne pense à moi nulle part. Donne-moi la bouteille plutôt que de vouloir me faire croire qu’elle pourrait…

Il me passa la bouteille qui trônait devant lui. J’en bus une large rasade au goulot et la reposa fermement devant moi. Forcément, maintenant, je n’avais plus d’yeux que pour elle et j’essayais tant que possible de cacher mon trouble. Elle bougeait comme les mirages bougent dans les songes. Elle semblait irréelle et elle l’était sans doute.

– Elle va t’aider à croire. Tu as besoin de croire. Tu veux quelqu’un qui croit.
– Les contes de fées, j’en ai un peu marre
– Tout le monde aime les contes de fées quand on est le prince charmant de la fin.

Je fixais la violoniste qui dansait ses danses espagnoles en jouant sa musique, les cheveux lâchés et partant en tous sens. Elle sortait tout droit d’un de mes fantasmes enfouis et je ne pouvais décrocher mon regard.

– Elle te regarde.
– Oh non, non.. Elle regarde vers vous parce que vous êtes là. Pour qu’elle me regarde, il aurait fallu que je sois aimable et que tout le monde m’aime comme ça, je n’aurais jamais été seul. Même si c’est futile, c’est ça que j’aurais voulu être. Quelqu’un d’aimable mais tout le monde veut l’être, alors forcément, y a pas de rôle pour tout le monde. Moi j’aurais voulu être, je ne sais pas, un lion, un tigre et on a voulu me transformer en gros chat d’appartement.
– Elle est parfaite pour toi, gadjo, il y a forcément quelqu’un pour toi quelque part et je crois que c’est elle, ici.
– T’as trop bu. Je ne suis pas au niveau de cette femme et je ne suis même pas de votre communauté.
– Ça fait longtemps qu’elle n’est plus avec nous et qu’elle attend le moment pour partir. Ça ne sera pas un moment, ça sera toi.

Je tournais la tête vers lui et je le regardais en reprenant une nouvelle rasade. En posant la bouteille, je m’aperçus que le violon ne jouait plus, que la musique ne jouait plus.

– Pour une fille comme ça, il faut être Alain Delon ou Brad Pitt ou je ne sais pas qui mais quelqu’un de beaucoup plus fun que moi. Il faudrait que je fasse un pacte avec le diable pour avoir une chance avec elle et même le diable ne veut pas de moi.
– Je crois qu’il diavolo a changé d’avis et qu’il vient te chercher.


Pensées et discussions à l’aire de la nationale (77) ou dialogue de l’auto fou

– Et qu’est ce que tu veux que je regarde ?
– Le violon… Regarde le violon.


Au milieu des guitaristes, des chants et des vocalises, un violon semblait tournoyer comme toutes les saloperies qui tournaient dans ma tête depuis un an. Les notes voletaient et l’archet frottait les cordes comme si elles étaient mes veines. En la regardant, je sentais couler en moi les larmes du violon comme si mon sang était remplacé. C’était l’apparition de tout à l’heure. C’était cette fille qui semblait toujours être autour de moi sans être avec moi.

– Oui, y a un violon, elle est très jolie… Super…
– Elle joue pour toi…
– Et pourquoi elle ferait ça ?
– C’est une vraie question ?
– Ce n’est pas moi qu’elle regarde. Elle regarde par ici parce que vous êtes là, tous les sages… Moi, je suis le passant qui ne va nulle part. Dans une heure je serai emporté par le flot des souvenirs et des images comme depuis toujours.

Marco se tue. Il pencha la tête sur le côté et me regarda par en dessous. Sa cigarette se consumait sans qu’il n’y touche jamais, ses verres se vidaient sans qu’on puisse avoir l’impression qu’il boive.

– Raconte-moi mais fais vite. Les histoires chiantes me lassent vite et t’as autre chose à faire mais faut que tu vides ton sac une dernière fois pour ne plus jamais le porter. Ça devient beaucoup trop lourd cette histoire alors mets dans le sac et j’irais le jeter dans les marais pour que tu repartes sur autre chose.
Je me grattais l’intérieur de la main. J’avais envie de me délester de tout et en même temps j’hésitais. Cette souffrance faisait partie de moi, elle était moi désormais et même si je voulais m’en séparer, j’avais peur de vivre sans elle. Pourtant, c’était maintenant qu’il me fallait changer mon histoire.

– Je me suis épuisé à être ce qu’elle voulait de moi, ce qu’elle attendait de moi alors qu’en réalité, je ne savais même pas ce qu’elle attendait de moi à part devenir comme elle, à part être le calme, le zen, le plat, le sage, le tranquille. J’avais en permanence cette épée au dessus de moi de ne pas faire d’erreurs, de ne jamais être léger, de toujours être sérieux, cadré, propre, droit. Il fallait que je sois un dans la foule, un dans la masse. Il fallait que je sois moins comme moi et plus comme tout le monde, comme tous les autres, comme les gens. Quoique je fasse, j’avais toujours l’impression de commettre une erreur, un crime, une saloperie. J’aurais aimé parfois qu’elle soit fière de moi, qu’elle me trouve beau ou intelligent ou autre chose plutôt que de le dire mais de me montrer le contraire. Chaque pas, chaque inspiration, chaque regard apparaissait comme une erreur à ses yeux. Je le ressentais comme ça. Obligé de m’excuser de tout, tout le temps. Obligé de m’excuser d’être moi. Je me suis brulé, épuisé, détruit à vouloir devenir parfait à ses yeux, à devenir quelqu’un d’aimable, à devenir essentiel alors qu’en fait j’ai été oublié dès la porte fermée. Et à force, j’ai implosé, je me suis effondré devant son intransigeance, son refus de moi parce que je n’étais pas ce qu’elle voulait. J’ai échoué à être cet être à la fois supérieur et totalement banal et chaque seconde que je dépensais dans cette morsure devenait de plus en plus insupportable. Je n’étais pas assez bien, pas assez fort, pas assez beau, pas assez intelligent pour être là. J’avais échoué dans ma quête parce que moi aussi, je peux échouer et finalement je me suis davantage déçu moi-même que je ne l’ai déçue.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (76) ou dialogue de l’auto fou

 

 

Je prenais et reprenais de tout. Je pensais qu’on me jugerait, qu’on m’arrêterait, qu’il se passerait quelque chose mais rien… Au contraire même, les mains se posaient toujours sur mon épaule avec force mais tendresse. Les femmes, les mères et grands-mères me regardaient de loin et me souriaient dès que je levais les yeux vers elles. Je me dis qu’elles devaient apprécier que je fasse honneur à leurs plats. Ou alors elles me prenaient, elles aussi, pour un clown, un gueux, un laisser pour compte, ce que j’étais finalement devenu et si, il y a quelques mois, j’aurais mal vécu la chose, aujourd’hui, je souriais aussi comme seule et unique réponse. J’étais seul, perdu, nulle part et pourtant je n’avais jamais été autant moi qu’en ces moments et ça valait sans la moindre hésitation la peine que je supporte qu’on se foute de moi, même si ça n’était pas le cas.

J’avais ingéré et digéré des dizaines d’histoires insignifiantes depuis des mois. J’étais finalement devenu une foule de sentiments et d’expériences diverses et contraire. J’avais pris été pris dans le flot, le ressac de toutes les peines et j’étais devenu une foule de ressentiments. Tous les pas que j’avais faits n’étaient que des erreurs de plus qui m’éloignaient chaque fois davantage de moi et je sentais que j’étais devenu comme toi. Vide, cruel, égoïste mais maintenant je sais que tu n’es que quelqu’un comme moi, la méchanceté en plus, la haine peut être même et j’ai voulu être davantage comme moi plutôt que de devenir toi. Ce n’est pas que j’oublie ce qu’il s’est passé, c’est juste qu’il ne s’est rien passé. J’ai marché dans tes pas, j’ai suivi ton ombre, j’ai voulu être comme toi pour te plaire et je suis devenu ce que je déteste. J’ai cru que tu lisais en moi comme dans un livre ouvert alors que tu ne faisais que guider et décider pour moi ce que j’allais devenir. J’ai cru que tu serais là pour me sortir de l’ornière, pour me sortir de ma propre prison mais ce n’était pas la mienne et tu ne m’aurais pas aidé. Il fallait l’emprise, il fallait le contrôle, il fallait être ce que tu voulais que je sois. Tout cela n’était plus rien désormais. Le temps avait fini par réduire les plaies. L’errance avait créé suffisamment de distances pour ne plus être touché par des images qui s’estompaient à chaque heure morte. Le monde est bien plus grand et la vie bien plus longue que ce que tu m’auras laissé comme blessures et cicatrices. J’ai essayé d’être à la hauteur, j’ai essayé d’être celui qui détenait la vérité, j’ai essayé d’être capable d’être là, j’ai cru t’entendre rire, j’ai cru t’entendre chanter, j’ai cru t’entendre jouir mais ce n’était qu’un rêve, tu étais seulement en train de me détruire. J’ai longtemps cru qu’il s’agirait d’un feu éternel qui brulerait en moi mais tu as éteint la flamme à coups de mépris et d’indifférence.

– Tu comptes aller lui parler ou même ça, il va falloir que je le fasse à ta place ?

Marco s’était approché de moi et, plongé dans mes pensées du passé, mais surtout dans mon assiette et mon verre, je ne l’avais pas vu.

– De quoi tu parles ?
– Pas de quoi, de qui…
Je soupirais, empreint d’une grande lassitude. J’avais toujours détesté les devinettes et, très vite, elles m’exaspéraient. J’aurais voulu que les gens pensent comme moi et aussi lentement que moi mais pas à leur rythme que je ne comprenais jamais.

– De qui tu parles ?
– Tu entends ? Il leva sa main ridée vers le ciel en pointant un doigt, nonchalamment vers des nuages invisibles.
– Le bruit des étoiles ?
– T’as déjà entendu des étoiles toi ? Tu n’entends pas le violon là ?
– Je ne suis pas sourd à ce point.
– Il joue pour toi.
– Le dernier jeu qu’on a joué avec moi, c’était comment se foutre de ma gueule sans que ça fasse trop de taches sur le sol.
– Arrête de pleurer pour celles qui sont parties et qui n’en valaient pas la peine. Je crois que tu as mieux à regarder cette fois.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (75) ou dialogue de l’auto fou

 

La tablée était immense comme si tous les villages des marais s’y restauraient. Le feu qui se consumait au milieu de la place semblait vouloir toucher le ciel. Peut être qu’en penchant la tête, en se contorsionnant le feu aurait pu se confondre avec les étoiles qui emplissait le ciel. Les nuits au milieu de nulle part conservaient cette magie de laisser libre cour à l’imagination des cieux.

Je pris le premier siège qui se proposait à moi. Je posais la main sur le dossier et je regardais tous les patriarches en attente d’une autorisation ou d’un refus. Je ne savais pas où j’étais et je ne connaissais pas ces gens. Je n’avais pas encore suffisamment confiance en moi pour me dire que je pourrais retrouver mon chemin seul et même sortir vivant d’ici. Marco me fit signe de la tête, un petit hochement, avec une esquisse de sourire. Je m’installais et gardais le silence. Les cris des enfants, les chants des hommes plus jeunes autour du feu, les danses effrénées des sirènes auraient couvert le moindre de mes mots et ça m’arrangeait. Je n’aurais pas su quoi dire, je ne savais jamais vraiment quoi dire finalement.

Devant moi, trônaient des plats en sauce et des bouteilles de vin de basilic ou de noix ou d’alcools bien plus forts encore. J’avais envie de tout ce que je voyais sur la table. Je n’avais pas eu de vrai repas chaud depuis des mois maintenant et je n’étais même pas sûr de savoir encore me tenir à table. Je n’avais pas bu autre chose que de l’eau, de mauvais whiskies et ce que les stations services appellent café. Toutes les bouteilles me faisaient envie et je me dis que je dormirais encore une fois dans ma voiture mais cette fois, saoul de bons vins et pleins de vraies nourritures. J’attendais une autorisation. Tout autour de la table, toute la dignité et la solennité du clan me toisaient. Chacun son tour, avec légèreté, détachement, ils me regardaient, m’observaient. Je me sentais à la fois à ma place et complètement en décalage. Une sorte de bien être pesant, agréable et insupportable à la fois.


– Alors, tu es qui, toi ?

J’étais incapable de savoir lequel des patriarches avaient pris la parole et je n’avais aucune idée de ce que je pouvais bien répondre à ça. Pendant longtemps, les questions sentences vides m’avaient tétanisé. Raconte moi un truc, fais moi rire, quoi de neuf, tu m’aimes… Je n’avais jamais su quoi répondre à ces attaques personnelles et aujourd’hui, je n’y répondais plus mais je sentais que cette fois, il allait falloir que je me force.

– Bah, en fait, je ne suis personne. J’étais amoureux d’une femme qui ne m’aimait pas et qui m’a quitté
– Elle ne t’aimait pas mais elle était avec toi ?

Cette fois encore je ne savais pas lequel avait pris la parole mais je décidais de répondre à tout et de le faire le plus honnêtement possible.

– Possible qu’elle croyait m’aimer. Sans doute qu’elle était avec moi, faute de mieux et quand elle a trouvé mieux, elle est partie.
– Elle t’a quitté pour un autre ?
– Elle m’a quitté à cause de moi. L’autre est venu après.
– Donc elle n’a pas trouvé mieux.
– Sans doute que la solitude était meilleure que d’être avec moi.
– Et t’as essayé de la récupérer…
– Et je n’aurais pas dû.
– Pas de regrets, gadjo. E cosi. Mange maintenant. Bois. Chante. Après tu nous diras qui tu es vraiment.

D’un côté, la question m’intriguait et de l’autre, j’avais trop faim pour ne pas suivre l’ordre. L’homme avait des cheveux blancs longs, hirsutes, filandreux. On ne remarquait que cela et son chapeau de cuir, avec le liseré multicolore et les lacets qui pendouillaient. Au milieu de la forêt de fils blancs, deux yeux noirs fixaient l’intérieur de l‘âme. Il semblait regarder dans les yeux de l’autre et en même temps, son regard paraissait fuyant, presque vide, lointain.



Pensées et discussions à l’aire de la nationale (74) ou dialogue de l’auto fou

 

Au bout du chemin, le feu était devenu brasier. Tout autour se trouvaient des caravanes, des baraques, des roulottes, des constructions précaires et instables. La musique montait en même temps que la chaleur. Je me garais au milieu des autres véhicules. Ma vieille bagnole rouge cabossée faisait tache au milieu de ces berlines d’un autre âge. J’entrais dans l’empire du kitsch, dans un monde fait de velours et de dorures à bas coût.

Nous sortîmes de la voiture. Le fait que je sois avec Marco, leva vite les suspicions qui se posaient sur moi. Vite, les enfants tournèrent autour de moi, posant des questions toutes plus intimes les unes que les autres et je répondais sans rechigner. J’étais la curiosité du moment, ce fut un court moment où je me sentis important, existé et ça faisait longtemps.

Autour du feu, les hommes étaient assis et chantaient en jouant de la guitare comme je ne le ferais jamais. Les mains et les doigts semblaient voler dans les airs et paraissaient invisibles tant ils allaient vite. Tout autour, les jeunes femmes, dans des robes à falbalas rouges et noires, dansaient comme si leurs vies à tous en dépendaient. Elles étaient toutes sublimes et semblaient vouloir danser même après la fin des temps.

Je regardais Marco qui embrassait et riait avec tous alors que je m’étais posé, seul, face au feu, regardant les flammes et laissant la musique m’enivrer. J’avais faim, j’avais soif, j’avais froid mais je me sentais bien, vivant à nouveau, vivant enfin. Chaque personne qui passait près de moi posait sa main sur mon épaule et me souriait, comme un signe de compréhension, d’inclusion. Le temps n’était qu’une notion abstraite et vide.

Au milieu des flammes, au milieu des chants, des rires, des cris et des odeurs de viandes grillées, je vis Marco qui me cherchait du regard et lorsqu’il me trouva me fit signe de le rejoindre. Il était attablé avec des patriarches de son âge et de son statut, les sages de la tribu. Je ne savais pas trop ce que je devais faire en réalité. Je n’avais pas les codes de cette société.

– Quand il t’appelle, il vaut mieux y aller sans se demander si c’est une bonne ou une mauvaise idée.

Je levais la tête et je tombais sur une des danseuses, en nage, sublime. Une sorte de statue de la renaissance dans la perfection des proportions et du sourire. J’avais déjà vu des femmes superbes mais je crois que là, j’avais face à moi, mon sommet de beauté. Je restais interdit face à elle, totalement interdit face à sa beauté.

– Quando ti chiama, è meglio andare senza chidersi se è una buona idea o una cattiva idea

– Pardon, j’avais compris la première fois, j’étais ailleurs, pardon.

– Tachez de revenir ici parce qu’il pourrait se passer des choses différentes.

Elle partit sans doute pour retourner danser. Elle avait provoqué une sensation disparue depuis longtemps, un gout de vie qui s’écoulait directement vers le cœur et qui rappelait que ce qui avait été tué ne méritait plus de renaitre. Il fallait passer d’un passé brisé à un avenir instable mais il fallait plonger dans le présent à la recherche d’un peu de vie valable.

Je regardais Marco qui me refit signe. Je me levai. Je n’étais pas dans mon monde et il valait, effectivement mieux, que je respecte les règles. En réalité, je n’avais jamais envisagé ne pas le faire. C’était un tourbillon de couleurs, de dorures, de musique, de chants, de danses, de rires, de cris, d’odeurs. Une sorte d’ode à la vie au milieu de nulle part. Tout prenait sens.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (73) ou dialogue de l’auto fou

Nous avions roulé à travers les marais vers des contrées où la civilisation n’existe pas, où les choses restent simples, directes, pures. Je me retrouvais dans mon élément. J’avais erré à travers les ruelles des villes et les églises posées sur les places, entre les bâtiments des cités et les rues des quartiers. J’avais roulé dans la nuit, dans un lieu inconnu qui ressemblait, en fait, à mon quotidien. Je réalisais que la solitude était le seul ami qu’il me restait. Je n’avais de nouvelles de personnes de mon ancienne vie, depuis des semaines, et j’avais traversé les jours en espérant oublier que j’étais seul. J’étais allé d’un endroit à un autre pour trouver le nouveau loup solitaire.

Devant moi se dressait un désert d’herbes hautes et de cours d’eau. La route serpentait au milieu de nulle part et semblait ne pas aller ailleurs. Marco restait impassible à mes côtés, se contentant d’indiquer, d’un geste de la main, parfois, à un croisement, la direction à prendre. Malgré les pleins phares, la visibilité était réduite. Le brouillard montait des marais, la nuit était opaque. L’idée d’un milieu de nulle part ne m’avait jamais paru aussi forte. C’était un de ces lieux qu’on ne voit pas à la télé, perdu, et qui n’existe plus que pour les isolés, les coupés des mondes, les autres.

J’hésitais à accélérer. Je ne savais pas quelle attitude adopter en réalité. Je ne savais pas où j’allais mais désormais, le chemin était simple. Il n’y avait plus de croisements, seulement un chemin de terre sinueux. Le ciel dégueulait des étoiles par milliers. Et, au bout de la route, au bout des mondes, il y avait, quelque part, l’espoir de deviner un lever de soleil et de se dire que, même loin, même au-delà des pensées, je restais debout, même en partant encore plus loin. Je pouvais finalement me permettre de partir sans me retourner, sans être retenu par qui que ce soit, par quoi que ce soit, puisque ce qui me retenait n’existait plus. 

Sur la ligne d’horizon, apparut une lueur hésitante qui se renforçait à mesure que nous approchions.

– C’est là bas.
– C’est quoi ?
– Un feu.
– Et autour ?
– La famille.
– La tienne ?
– Celle qu’on se construit.
– T’es sûr qu’un gars comme moi, ça dérange pas ?
– T’es trop honnête pour déranger.
– Honnête ?
– C’est marqué sur ta gueule que t’es un bon gars. T’as trop morflé pour être une crapule.
– Euh, normalement, les crapules sont des mecs qui ont souffert. Enfin, il parait.

Il tourna son regard vers moi. Je sentais le poids de ses yeux. Je faisais semblant de regarder la route et donc de ne pas remarquer son changement d’attitude.

– Quand tu as vraiment pris des tartes dans la gueule, t’as juste aucune envie d’en remettre. Ceux qui en mettent se servent de ça comme d’une excuse. Y a pas d’excuses. T’es un enfoiré ou t’es un mec bien. Le fait d’être à plaindre, c’est bon pour les victimes. T’es pas une victime quand tu te bats contre ton sort.
– J’ai le droit de ne pas être d’accord.
– T’as tous les droits mais t’es un bon gars quand même, que ça te plaise ou non.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (72) ou dialogue de l’auto fou

 

Il restait prostré, allongé sur le sol de son salon. Le froid de son carrelage ne l’atteignait pas. Il semblait immunisé contre les événements extérieurs. Au dehors, il entendait les secours s’affairer et tenter l’impossible. Il avait volé l’âme, il avait volé la lumière, il était trop tard désormais. Il tenait sa vengeance mais elle lui arrachait les tripes. Il ne voulait pas de cette vengeance. Il s’y était résolu contre lui-même. Il l’avait fait parce que c’était une évidence. Elle n’était pas là par hasard. Son retour signifiait qu’il fallait en finir et il n’y avait pas d’autre fin possible. Il resta allongé sur le sol et leva la main droite comme pour toucher le visage qu’il voyait se dessiner sur son plafond. La douleur dans sa poitrine devenait insupportable. Elle lui déchirait le torse. Il ferma les yeux.

La musique des sirènes se rapprochait et devenait plus forte, plus intense. Comme la dernière fois, il sentait vibrer en lui les derniers battements de cœur. Cette fois, ce n’était plus le choc dans la poitrine d’un cœur inconnu. C’était les derniers soubresauts d’un cœur qu’il avait adoré mais qui n’avait jamais battu pour lui. Il voulait oublier cet amour qu’elle avait tué. Il voulait se dire que les images qui le hantaient disparaitraient à tout jamais. Il savait maintenant que son corps qui s’effondre sur le bitume, cette mort instantanée, cette fin, le poursuivrait au-delà de sa propre existence. Depuis des mois, la vie d’Elisa l’accompagnait, le pourrissait, le méprisait. Désormais c’est sa mort qui serait perpétuellement sur son chemin.

Durant des mois, il avait cherché toutes les émotions positives qu’il pouvait garder de cette histoire. Il se remémora tout ce qu’il pût, seul, en tournant dans son salon. Chaque souvenir, les voyages, les nuits, les rires lui revinrent et, à chaque fois, il ne pouvait s’empêcher de se dire que tout cela avait été simulé. Il avait voulu se dire que non, mais la réalité le frappait en plein visage à chaque fois. Elle ne l’avait pas aimé.

Les bruits de la rue d’un dimanche matin montaient jusque dans son appartement. La fenêtre, malgré le froid et la pluie, était restée ouverte. Il ne trouvait plus la force de se lever, il ne trouvait plus l’envie de se lever. Depuis qu’elle l’avait quitté, ses journées étaient rythmées par l’attente d’un appel, d’un signe, d’une attention, qui n’était jamais venu. Aujourd’hui, il prenait conscience que tout cela n’arrivera jamais et que son attente, son espoir, étaient morts en même temps qu’elle. Il savait qu’ils étaient passés à côté de l’essentiel. A force de tourner les pages, de changer les livres, les mots se sont vidés de leur sens et l’image floue d’un passé heureux disparue, remplacée par un présent sombre, triste, solitaire.

Il était à moitié nu sur le sol. Il tanguait. Il se croyait tantôt sur une route déserte au milieu de nulle part, tantôt sur une plage surplombée d’un parking dans lequel errait une voiture rouge avec un homme et son bonnet jouant de la guitare, assis sur le capot. Il divaguait et voyageait mentalement dans des lieux inconnus, dans des mondes imparfaits mais tout était bon pour ne pas se focaliser sur les équipes de secours qui, au dehors, tentaient de ranimer Elisa alors que tout était déjà fini. Chaque seconde le ramenait, lui, à la vie. Il reprenait des forces qui l’avaient abandonné depuis si longtemps. Aujourd’hui, définitivement, il était mort en dedans mais vivant en dehors. Il ne savait pas si ce serait mieux qu’avant, le manque serait énorme de toute façon mais, au moins, il y avait désormais un mais…

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (71) ou dialogue de l’auto fou

 

Les yeux perdus dans le brouillard des larmes de celui qu’elle avait brisé, elle comprit que c’était la fin de son chemin. Elle n’avait rien accompli finalement et sa seule gloire aura été de détruire un amour imparfait et de sauver l’âme d’un clochard en perdition. Elle avait aussi sauvé la vie d’un chat. C’est important les chats. Elle ne savait pas pourquoi aujourd’hui, elle avait ressenti le besoin de le revoir. Elle l’avait évité pendant des mois. Elle l’avait ignoré et parfois même, volontairement, elle faisait en sorte qu’il se souvienne d’elle et qu’il en souffre. Elle s’était satisfaite plus d’une fois de ressentir la souffrance diffuse dans les airs. Les larmes et les remous dans l’estomac qu’elle savait lui provoquer. Elle avait retiré une certaine jouissance à savoir qu’il souffrait et elle avait même cherché des moyens d’accentuer cette douleur. Ce n’était pas tant qu’elle lui voulait du mal mais le savoir encore piégé lui donnait une force intérieure plus grande. Elle était la source des souffrances de quelqu’un quelque part et elle en jouissait. Peut être une dérive sadique en elle qu’elle se retenait d’exprimer totalement mais elle avait longtemps senti ce vent la pousser dans son dos et lui donner la force d’affronter de nouveaux pièges. En réalité, plus elle le détruisait à distance et plus elle se sentait vivre et forte. Elle le vidait de sa force vitale pour construire une vie qu’elle n’avait pas eue.

Il n’y eut pas un bruit, pas de détonation ni d’explosion. Elle sentit soudain que toute cette énergie vitale s’échappait d’elle. La fuite devenait torrent puis ruisseau, rivière, fleuve, mer et océan… Elle se vidait. Elle ne voyait pas de sang couler. Elle ne comprenait pas ce qui se passait mais elle partait. Elle voulut s’asseoir, reprendre son souffle. Elle n’avait sans doute pas assez dormi et le stress de la campagne l’avait forcément épuisé. Elle chercha un mur pour s’y appuyer, elle chercha un moyen de tomber sans se blesser, elle chercha un moyen de rester vivante, c’était trop tard. Elle continuait cependant à regarder le dernier étage de l’immeuble et elle voyait qu’il ne la lachait pas du regard. Il était simplement en train de récupérer tout ce qu’elle lui avait volé mais en reprenant son bien, il prenait aussi ce qu’elle avait. Elle comprit qu’il se vengeait, qu’il avait enfin la possibilité de réparer ses propres blessures. Elle ne savait pas comment, elle ne comprenait pas comment mais sa gorge était sèche, ses muscles vides, ses pensées floues, désordonnées, confuses. Elle voulait résister mais tout était plus fort qu’elle. Elle ferma les yeux comme pour trouver un sursaut, un souffle, une énergie qu’elle sentait encore fuir son corps de partout. Elle n’eut plus la force de les rouvrir. Elle l’avait vu à sa fenêtre et c’était la dernière image qu’elle aurait. Elle n’avait plus de force. Elle aurait voulu crier, sortir de la prison de son corps, pleurer mais rien n’était possible. Elle était maintenue debout par un fil invisible qu’il semblait tenir depuis sa fenêtre. C’est lui qui déciderait du moment où il romprait le lien. Elle avait tout fait pour briser ce lien et c’est maintenant, pourtant, qu’elle voudrait qu’il soit fort comme jamais mais il était trop tard. Il s’était senti abandonné, humilié, détruit, il ne pouvait plus revenir en arrière. Intérieurement elle comprenait qu’il ne l’aiderait plus, qu’il ne la soutiendrait plus et que tout était fini mais l’instinct de survie, l’espoir, encore l’agitait mais il était vain. Elle tomba.