Fonctionnaire 12 – La semaine politichienne de Smig

 

La nuit commençait à tomber. Elle se décida à entrer dans une ville, se garer quelque part de reconnaissable de loin et de errer. C’était un soir comme il en arrive parfois, un soir où tous les miracles semblent possibles. Prise dans sa crise mystique réduite, elle décida de se garer sur le parking de la cathédrale de la ville, à moins que ce ne soit une basilique ou tout simplement une église. Elle se nommait Saint Antoine et elle ne put s’empêcher d’y voir un signe.

Elle avait entendu à la radio que ce soir l’atmosphère serait étrange, lourde, profonde. Au loin, elle entendait cette chanson italienne qu’elle avait réclamée. Le silence brisé par la voix chaude d’un bellâtre aux cheveux longs résonnait sur les murs de la vieille ville. Elle s’était décidée à se perdre dans les ruelles.

Elle avait roulé, longtemps, sans but, et ne savait rien de l’endroit où elle se trouvait. Elle aurait pu chercher les informations sur internet ou même faire appel à ses vieilles leçons de géographie et d’histoire mais cela n’avait pas de sens.
Ses pas claquaient sur les vieux pavés.

Elle avait l’impression d’être seule et pourtant, autour d’elle, la ville semblait en effervescence. Les chiens se répondaient à travers la ville et ponctuaient la chanson du vainqueur. Les ruelles étaient sombres mais elle se sentait en sécurité. Elle n’avait pas envie d’avoir peur.

Les chiens se racontaient des contes où la lune s’effondrait dans la mer et partout, elle voyait les gens courir de ci, de là, comme fous et possédés, comme pris par une énergie venue d’ailleurs, se précipitant pour voir la lune s’unir à la mer.

C’était un soir si doux, comme une coulée de miel, comme un nectar d’ambroisie glissant le long de la gorge. Les places et les rues étaient pleines de monde, de bruits et malgré tout, il n’y avait que le chant qui flottait dans l’air. Soudain, elle crut entendre le bruit d’un bateau dans les vagues comme pour lui rappeler que la mer l’attendait et que la lune l’appelait.

Dans les ruelles étroites, les draps, suspendus au dessus des passants, se gonflaient comme des voiles et semblaient tirer à l’unisson vers un ailleurs. La ville, elle aussi, paraissait bouger, partir, vers l’inconnu, vers ailleurs.

La ville et elle ne faisaient plus qu’une comme cela ne se peut que dans les contes miraculeux. Les voiles, ce soir, ressemblaient à ces draps de soie qui recouvrent les lits des plus beaux palais. Des drapeaux flottant dans les airs et envoyant au reste du monde les cris et les soupirs d’amour comme s’ils venaient de milliers de stades emplis de millions de gens.

Un appel lancé aux étoiles pour envoyer enfin les miracles dont elle avait besoin en cet instant. Toute la ville semblait en mouvement pour décrocher les étoiles. Tous les jardins, tous les immeubles, toutes les places volaient et les gens sortaient des bars, passaient la tête aux fenêtres ou aux coins des murs. Du simple trafiquant aux couples d’amoureux qui ne peuvent se séparer, de la mère avec son bambin dans les bras, au boulanger noyé sous la poussière blanche de sa farine, tous ressemblaient à des pirates sur les guindes de trois mâts s’activant pour atteindre la terre promise.

Et au milieu de cette ville inconnue, au milieu de cette nuit de tous les possibles, elle se dit qu’elle devait essayer, qu’il était temps, qu’il était l’heure, qu’il fallait savoir quelle étoile brillait pour elle, dans le ciel, au dessus des mers. Parce qu’elle se perdrait si elle ne trouvait pas le chemin qui la mènerait là où elle devait être. Elle aurait voulu faire attention comme un vieux souvenir de sa vie d’avant mais elle entendait ce chanteur et cette voix chaude et forte qui lui disait, à elle, et seulement à elle, que ce soir et cette ville volaient autour d’elle et qu’il fallait allumer et saisir les étoiles du ciel pour vaincre à l’aube d’une nouvelle vie.

Au loin, une lumière brillait plus fort dans la nuit, le navire approchait pour lui montrer l’étoile du lendemain. Elle se trouvait maintenant sur le quai, face aux vagues, sa déambulation au milieu des gens qui cheminaient, qui couraient de places en places pour aller voir la fusion du feu et de l’eau, l’avait menée là.

La ville bateau semblait filer, tirée par les voiles draps suspendues partout mais ce soir, dans la profondeur de la nuit, elle voyait l’homme qui chantait pour elle se lever et partir, disparaître en marchant simplement, sagement, tranquillement.

La ville vole et elle cherche son étoile.

Voleur d’ombres 23

Ce tourbillon représentait une fin. La fin des illusions, la fin des utopies, la fin de cette croyance en cet amour. Il était nu, en tout. Il fallait lâcher le masque, il fallait être soi et arrêter de jouer ce rôle de celui qui croit. La foi était morte. Son dieu était mort. Il avait cherché à plaire et aujourd’hui, il ne servait plus à rien de chercher cela. Il avait fallu du temps pour qu’il comprenne qu’il ne pouvait plaire à tout le monde et surtout pas à celle qu’il voulait, qu’il désirait.

La peur de l’abandon et de la solitude, poussé à l’extrême l’avait trompé, l’avait envoyé dans les mauvais chemins. Il s’était trop trompé et avait trop voulu que l’autre soit là pour se sentir vivre et vivant. Aujourd’hui, il finissait enfin par s’accepter et peut être même, finalement, à s’aimer un peu. Ce n’était plus si grave d’échouer dans cette quête de finir avec l’autre, pour l’autre, puisque l’autre n’était qu’un mirage et une construction artificielle. Il était lui, complètement, entièrement.

Il n’y avait plus lieu de se cacher, de se voiler la face et la vie, il pouvait être et finir. Perpétuellement, indéfiniment, il vivrait avec ce manque mais il l’acceptait désormais. C’était dans ce nouvel eldorado qu’il y avait désormais la lumière, sa lumière. Elles n’avaient pas voulu de lui, elles avaient voulu le changer, il n’avait pas réussi à rentrer dans les cases. La tornade fondait sur lui, elle était là. Elle fonçait sur lui. Il ferma les yeux, pensant que la tornade le détruirait. A cette vitesse, à cette puissance, à ce feu, l’issue était déjà écrite. Le temps resta en suspens. Il était arrêté. Il durait.

Au loin, la musique et le chant retentissaient encore. Les bougies maintenaient une chaleur odorante sous la pluie chaude. Il ne se passait rien et pourtant, le temps passait. Chaque seconde semblait des heures. Il décida de rouvrir les yeux. Il fallait qu’il sache où se trouvait la tornade, ce qu’il restait de lui. Lentement, la lumière des bougies apparut. Ses yeux durent s’habituer à une lumière faible et seulement entretenue par les bougies.

Face à lui, flottant dans l’air, à l’arrêt, dans un halo bleu pâle, les cheveux noirs flottant, elle était là les yeux ouverts, verts et le fixant. La femme complète, la femme amour, celle qui réunissait son tout, était face à lui tout proche. Il sentait son parfum, mélange d’agrumes, de sable, de soleil. Elle était presque posée sur lui, elle continuait d’avancer vers lui, au ralenti, comme dans les films. Il sentait ses cheveux délicatement se poser sur son visage. Ses lèvres se posèrent à nouveau sur les siennes.

Il ferma les yeux.

Voleur d’ombres 22

 

En cet instant où tous ses sens étaient emplis d’une douceur inédite, en cet instant où rien n’avait vraiment d’importance puisque rien ne l’attendait nulle part. C’est lui qui attentait de la nuit tourbillonnante au dessus de sa tête qu’enfin elle arrive sur lui. Il voulait savoir ce qu’était cette tornade, ce qu’elle renfermait comme secrets, comme puissances, comme richesses. Il voulait savoir ce que cachait ce mélange de pluie, de nuages et de vents. Cette comète blanche qui manifestement le cherchait, se dirigeait vers lui et qu’il n’envisageait même pas d’esquiver ou d’éviter. Il échafauda des plans et des utopies sur ce phénomène. Tout se passait en quelques secondes et pourtant, il prenait le temps de visualiser toutes les images que son armoire ouverte lui envoyait. Il voyait tous les abandons et il remarqua qu’ils étaient tous féminins. C’était son histoire mais elle était remplie de femmes qui l’avaient laissé. Elles n’avaient pas eu tort, elles n’ont jamais tort. Il en était ainsi parce qu’il n’avait pas été capable de les retenir. Il n’avait pas réussi à s’opposer à la mort, à l’abandon, la trahison.

Tous les prétextes furent bons pour qu’il se sente rejeté et pourtant, malgré tout, encore, toujours, il avait essayé. Il avait tenté de trouver celle qui resterait, celle qui serait là, quoiqu’il arrive et cette quête n’avait conduit que de nouveaux échecs, de nouvelles déceptions. Il avait trop attendu des sentiments, trop espéré de la pureté du cœur et aujourd’hui, enfin, il comprenait.

Il était mû en toute circonstance par cette force d’amour qui brûlait en lui. Il ne cherchait plus sa mère, il ne cherchait plus une maîtresse ou une amante. Il était prêt, enfin, à faire la rencontre. Celle qui fait que soudain la vie prend un vrai sens, celle qui donne l’énergie nécessaire pour supporter la faim, le froid, la chaleur, la crasse, le vent, la soif. Ce n’était pas de sexe dont il avait besoin, ce n’était même pas d’amour finalement. Il avait besoin de pouvoir lâcher prise. De sentir qu’elle l’accompagnerait, qu’elle était vraie, réelle, qu’elle disait vrai, qu’elle irait vraiment au bout de tout avec lui et pas seulement parce qu’elle le disait, il préférait même qu’elle ne le dise pas, mais qu’elle y aille vraiment. Il voulait désormais l’absolu, le complet, le parfait et il était prêt. Il s’était trompé souvent, toujours. Il avait cru et sans doute, elles aussi mais elles se mentaient, elles lui mentaient. Il avait reçu les reproches récurrents de ne pas donner, de ne pas exprimer les sentiments. Il avait refusé les épanchements.

Longtemps, souvent. Il était resté sur cette ligne de ne pas faire croire les châteaux en Espagne et les merveilles des autres mondes si rien de tout cela n’était possible. Souvent, il s’était tu. Souvent, il avait subi les foudres et les reproches mais il n’avait jamais menti sur les sentiments et c’était la seule fierté qu’il lui restait. Il avait même préféré faire croire à l’absence de sentiments s’il n’était pas sûr de vouloir partir au bout des mondes avec elle. Il avait appris et il avait pris ce que le monde plaçait devant lui mais il avait toujours brûlé de ce feu intérieur, de ce besoin d’amour, de se sentir vivant et rempli, d’être essentiel mais il n’avait jamais passé la barrière de l’être important sur le moment. La femme aux yeux verts représentait tout ce qu’il avait voulu aimer, toutes les parts de toutes ces femmes de sa vie qui l’avaient laissé sur le bord de la route.

Elles étaient en elle. Elles étaient elle. Elle était devenue la personnification de tout ce qu’il avait rencontré de beau, de doux, de magique chez toutes les femmes. Il avait affronté ce désir et il s’en détachait puisque, enfin, ce qu’il avait toujours cherché, existait et il ne l’aurait jamais. Il avait compris que l’amour absolu existait, qu’il était incarné en elle mais qu’il ne l’aurait jamais. Il n’y avait pas droit.

Voleur d’ombres 21

Il s’était souvenu de toutes ces nuits sans sommeil où il s’était torturé l’esprit et le corps en se demandant encore et encore où était l’autre, avec qui, pourquoi. Il se souvenait de toutes ces larmes versées en imaginant ces hommes plus beaux, plus riches, plus jeunes, plus intelligents le faire disparaître de l’esprit de celle qu’il croyait aimer parce qu’elle prétendait l’aimer. Il se souvint de tous ces coups, de toutes ces fois où il se tapa la tête contre les murs pour détruire les images qu’il se construisait. Il les avait toutes vues dans les bras d’un autre. Il avait construit des centaines d’histoires où celle qui la veille lui disait encore qu’elle l’aimait, partait dans le reflet d’un soleil couchant ou d’un clair de lune au bras d’un autre, au lit d’un autre. Il avait passé sa vie avec cette épée de Damoclès flottant au dessus de lui en permanence.

Il savait, à chaque fois, que le moindre prétexte serait valable pour être éjecté, évacué, mis sur la touche. Chaque fois, il avait cru en prendre son parti et même il pensait pouvoir vivre avec cette échéance et pourtant, chaque fois, c’était une blessure un peu plus profonde. Peut être qu’il mettait les derniers espoirs qu’il avait à chaque fois et, comme une peau de chagrin, cette réserve d’espoirs diminuait pour quasiment disparaître. Il avait mis ce qu’il lui restait d’énergie, d’envie, d’espoir, de survie dans la dernière danse. Il y avait même cru un instant mais il ne cessait de se dire, dès qu’il était seul au volant, qu’elle ferait comme les autres ; elle partirait à la moindre erreur parce qu’il fallait un prétexte mais elle partirait. Il y a des habitudes qui sont davantage que des habitudes. Elles deviennent des sortes d’évidences, d’obligations même.


Il se souvenait de toutes ces femmes qui, avant même de s’engager, avaient prévu de partir parce que cela était dans l’ordre des choses. Avec l’âge, il avait essayé de s’entourer des gens qui comptaient vraiment et qui lui portaient une véritable affection. Il se retrouva seul.


Il lui fallait d’autres pensées en cet instant que toutes celles qui l’avaient laissé sur le bord du chemin et qui hantaient les pièces sombres de son château mental. Il avait revu tous les visages, toutes les disputes, toutes les fuites. Il avait vu les mondes qu’il s’était construit se détruire à nouveau face à lui. Il reprenait toutes les ruptures en quelques instants avec toutes les violences, tous les caprices, toutes les larmes. La pluie redoubla d’intensité. Le soleil brilla plus fort encore, comme s’il était midi au milieu de cette nuit sans étoiles. Tout était confus, mélangé, ensemble mais séparé. La comète nuageuse au dessus de lui tournoyait encore, toujours aussi vite, aussi fort. Tout était en place mais il lui fallait maintenant des pensées positives. Ces choses qui font sourire malgré soi.

Il voyait tous les visages de ces femmes qui l’avaient trahi. C’était son avis, c’était donc vrai. Elles avaient prétendu aimer et il vivait mal ce mensonge. Pourtant, il avait menti plus qu’à son tour. A tous, tout le temps mais il s’était refusé à mentir sur ses sentiments et il n’acceptait pas qu’il n’en soit pas de même pour tous. Il n’exprimait presque jamais de sentiments. Il fallait qu’ils soient forts, vrais, ressentis, brûlants sinon il valait mieux les taire. Il refusait de faire plaisir pour faire plaisir et les rares fois où il livra ses sentiments c’est parce que c’était le moment. C’est cette trahison qui lui faisait mal. Il s’était livré et avait donné des sentiments que rien ne pouvait ébranler parce qu’ils étaient vrais mais il n’avait reçu que des arrangements avec la vérité. Des fuites en avant, des tricheries, des mensonges et tout ce déferlement de beaux sentiments totalement viciés et faux s’abattait sur lui en une pluie chaude, douce, forte.


Il décida de se rappeler du banquet qu’il avait eu quelques heures plus tôt, avant le baiser de la femme aux yeux verts. De tous ces plats qui tournaient autour de lui, tous plus riches et plus beaux les uns que les autres, il gardait encore les fumets les plus doux et les goûts les plus savoureux en mémoire. Alors qu’il était couché sur la table, navigant entre éveil, mort et sommeil, il avait vu les serveuses vêtues de toges blanches et de ceintures dorées s’affairer autour de lui. Il avait deviné les nattes brunes, tourner en tous sens, dans la petite pièce poussiéreuse de la maison lors de son arrivée dans la ville. Il avait goûté des préparations inconnues faites des produits les plus savoureux et les plus rares. Chaque plat semblait avoir été préparé pour lui, selon ses goûts, ses besoins, par les plus grands chefs. Les vins débordaient de saveurs et de parfums onctueux. La vaisselle était plus belle encore que toutes celles qu’il avait vues dans les musées. Tout était au-delà de la perfection.

Il s’emplit les sens de toutes ces richesses. Les saveurs étaient divines, les couleurs chatoyantes, les parfums suaves et légers, les textures en parfaite harmonie et le chant des anges ponctuait chacune des gorgées ou des bouchées. Il avait enfin eu le plus beau repas du monde. Celui dont tout le monde rêve et que, finalement, peu touche du doigt et qu’aucun ne savoure vraiment, en réalité.


Voleur d’ombres 20

Le campanile de l’église s’élevait haut dans le ciel et semblait vouloir crever les nuages qui se vidaient sur la place. Le soleil continuait de briller alors que la pluie redoublait d’intensité. Il ressentait en lui, un curieux mélange de chaleur humide et de froid sec. Il ressentait le moindre pavé, la moindre goutte qui tombait sur lui. Ses sens étaient totalement à l’affût, complètement en éveil. Il était présent dans ce monde sans prise. Au dessus de lui, la nuée se rapprochait encore au point d’être presque descriptible. Pour l’instant, ça n’était qu’un long fil cotonneux blanchâtre dans la nuit, tourbillonnant. Une sorte de représentation de ces supers héros dans les airs dans les mauvais films, une traînée d’avion dans un ciel sans taches.


Il sentait que cette force céleste venait vers lui et le concernait. Elle tournait dans le ciel, en formant, tel un épervier au dessus de sa proie, des cercles concentriques parfaits. Une véritable tornade tant la vitesse et la puissance paraissaient irréelles. Il lui fallait se focaliser désormais sur cette force. Se concentrer sur l’arrivée prochaine de cette nuée. Il aurait dû avoir peur, se sentir en danger, menacé et pourtant, il refusa de bouger. De toute façon, il savait qu’il ne risquait rien finalement. Il voulait aller au bout de ce parcours désormais. Comprendre les raisons qui l’avaient mené ici. Il voyait confusément que sa présence n’était pas un hasard. Il devait être là. Il n’y avait pas de sens, pas de but ni de projet. C’était sa place. Il allait forcément se passer quelque chose et il savait qu’il n’y échapperait pas. Il n’en avait pas envie.


Il resta allongé, simplement, sur le dos, recevait la pluie salvatrice qui claquait sur sa poitrine dénudée. Il avait du mal à garder les yeux ouverts mais il voulait voir la tornade fondre sur lui. Les pensées s’entremêlaient. Il se souvenait enfin de choses qui étaient oubliées depuis longtemps, enfouies dans une armoire sombre du fond de la mémoire. Il revoyait des visages, des sourires qui étaient éteints depuis longtemps, des situations qu’il avait préféré oublier. Il revoyait toutes ces histoires où il n’avait été qu’un faire valoir, un accompagnement, un suiveur. Il se souvint de toutes ces femmes qui n’étaient que passées dans sa vie, de toutes celles qui avaient brisé la vaisselle de ses certitudes tout au long de ces années. Il revoyait enfin distinctement toutes celles qui avaient promis un amour éternel, une passion fusionnelle, une histoire immortelle et qui étaient disparues à la première difficulté. Il avait oublié toutes ces histoires qui se promettaient inoubliables parce qu’elles avaient connu la fin qu’elles méritaient finalement. Des fins de non recevoir minables par téléphones interposés, par messages écrits restés sans réponses, par excuses affligeantes et indignes de ce qu’il voulait vivre. Il avait appris à construire, à son insu, cette armoire des choses et des gens à oublier. Il y avait entreposé toutes les déceptions, toutes les promesses non tenues, tous les rêves de vie commune et autres festivités du couple mortes sous les feux des principes. Il ne faut pas donc il n’y aura pas. Ce n’est pas bien donc passons à côté de l’évidence pour n’en faire qu’un vague souvenir, une vague épine dans le pied du voisin. Il vit même des gens dont il ne savait ni le nom, ni l’origine. Il avait croisé tant de personnes, tant d’histoires qui n’en furent pas, tant de lieux où il croyait n’avoir jamais mis les pieds. Il revoyait toutes ces femmes qu’il avait oubliées parce qu’elles n’avaient pas su l’aimer, elles n’avaient pas su être aimées, elles n’avaient pas su prendre la beauté, la magie, le monde onirique qui s’ouvrait à elles. Elles avaient choisi la vie triste et monotone des fonctionnaires de province. Une vie propre et rangée dans un appartement où l’on rêve de cheminée avec le chat sur les genoux et le chien posé sur le tapis. Une vie où l’homme que l’on n’aime pas vraiment, que l’on ne désire plus depuis longtemps, tire à lui le plaid et réclame son verre de whisky parce que la bière fait trop peuple. Souvent, il avait accepté cet abandon et avait relégué cet échec dans les bas fonds de son histoire. Cela prenait plus ou moins de temps mais à force de s’enfoncer à chaque fois, il avait fini par mettre de plus en plus de temps à sortir la tête de l’eau. Chaque rupture l’enfonçait et laissait des blessures de plus en plus ouvertes mais, à cet instant, il les revoyait toutes et se libérait de ce fardeau inutile. Cette armoire de souvenirs au fond de son palais mental avait fini par s’ouvrir et s’était transformée en ce tsunami dont il recevait maintenant les effets. La pluie qui tombait sur son corps nu n’était que le déluge qu’il avait vu de loin, plus tôt, avant d’entrer dans le palais, avant de comprendre qu’il allait être purgé de tout et libéré de tout le reste.


Fonctionnaire 11 – La semaine politichienne de Smig

Elle resta assise sur le perron de l’officine. Elle attendait que son corps lui dise que la destruction pouvait se poursuivre ou reprendre. Elle retrouva de la lucidité. Et puis, finalement, il ne servait à rien d’attendre, au contraire même. Il fallait accélérer le processus. Elle sortit une nouvelle cigarette du paquet. Sans s’interroger le moins du monde mais plutôt en poursuivant sa quête d’autodestruction, elle l’alluma et tira une grosse bouffée du cylindre chaud. La tête tourna à nouveau mais elle résista. Elle était assise donc elle ne vacillait plus.

Elle fixait l’église du village. Elle était d’une banalité toute nationale. Elle ressemblait à des dizaines d’autres églises dans des dizaines d’autres villages et pourtant, comme toutes les autres, elle avait quelque chose de particulier. Quelque chose qui faisait qu’on voulait y entrer et se perdre dans la fraîcheur de la nef. Se laisser griser par une spiritualité artificielle, cette chose qu’on ne contrôle pas, qu’on ne comprend pas et qui pourtant existe dans beaucoup de lieux dédiés au sacré. Elle pensait que la force des esprits qui s’étaient libérés en ce lieu l’aiderait à supporter la nausée, l’agression du tabac sur son corps.

En effet, elle gardait les yeux ouverts cette fois. Si le boxeur revenait, elle voulait le voir, l’affronter même. Cela faisait partie de ses nouvelles résolutions. Elle voulait faire ce qu’elle s’était toujours interdit de faire. Ne plus subir, ne plus supporter mais affronter et même si cela devait lui coûter cher, elle considérait qu’elle avait perdu son temps et la majeure partie de sa vie à vouloir plaire, satisfaire des compagnons de passage qui n’en valaient pas la peine finalement, des supérieurs hiérarchiques tous plus incompétents les uns que les autres comme si le concours pour devenir chef était une palme à la médiocrité. Désormais, elle voulait choisir ses partenaires et ne plus les subir. Trop de fois, elle avait succombé aux charmes supposés d’un bellâtre qui ne valait pas finalement les heures passées en sa compagnie. Trop de fois, elle avait cédé aux avances d’un lettré faussement cultivé, maladroitement cultivé mais supérieurement manipulateur. Longtemps, elle avait voulu se rassurer en se disant qu’elle avait choisi, qu’elle menait la danse et que c’est elle qui se donnait quand elle le voulait et à qui elle le voulait mais en réalité, en y regardant de plus près, elle comprit qu’elle se mentait depuis si longtemps. Elle ne maîtrisait rien parce qu’elle n’était pas suffisamment armée pour affronter les hordes de désirs, d’envies, de besoins qui s’emparaient régulièrement d’elle.

Elle voulait plaire et se sentir vivante malgré tout, malgré cette vie banale de fonctionnaire acariâtre et triste. Elle paraissait austère pour beaucoup malgré les rires sonores qu’elle se forçait parfois à avoir en salle des profs ou dans les soirées faussement mondaines de la petite bourgeoisie de province. Elle avait passé des nuits dans des bras quasiment inconnus en quête d’un plaisir fugace qui ne venait que rarement finalement parce qu’il manquait toujours une composante essentielle, la conquête de la lune. Comme si le tabac recelait de vérités inavouables, elle comprit en cet instant, enfin, qu’elle voulait vivre et non plus subir. Elle se devait de choisir et de ne plus être choisie. Elle devait imposer, elle voulait connaître ce que finalement peu connaisse, une vraie histoire passionnelle avec des vrais morceaux de sentiments dedans et non plus les fables et les mensonges surinés au creux de l’oreille dans une respiration haletante. Elle voulait que l’autre soit en accord enfin avec ses sentiments. Elle ne supportait plus les fausses excuses. Les séparations sous des excuses lamentables comme « ce n’est pas toi, c’est moi » ou encore « je t’aime mais je te quitte » ou bien « je t’aime comme un fou mais ce que tu as fait là, ça ne passe pas ». Elle estimait, peut être à tort mais c’était son droit, qu’elle aussi, elle avait droit aux passions des livres et des films. Elle aussi, elle voulait être l’objet de toutes les obsessions, le centre de toutes les pensées, la pierre angulaire de la vie de l’autre. Elle voulait qu’on lui compose des chansons, qu’on lui rédige des odes et des sonnets, qu’on invente des épopées et des légendes sur son nom. Elle voulait, elle aussi, être un personnage d’amour éternel et extrême.

Fonctionnaire (partie 10) – La semaine politichienne de Smig


Elle prit la route. Longtemps, vers nulle part, vers ailleurs. Le simple fait de ne pas avoir de but, de prendre le temps, de savoir que personne ne l’attendait nulle part rendait cette fuite légère. Elle partait et personne, pas même elle ne savait où. Il fallait qu’elle roule jusqu’à l’épuisement. Ce serait le sien ou celui de la voiture mais elle ne s’arrêterait que contrainte.


Les paysages défilaient. Elle s’était refusée à prendre l’autoroute puisque de toute façon, personne ne l’attendait vraiment. Elle eut un léger pincement au cœur en se rappelant toutes les personnes qui lui avaient fait confiance et qui s’apprêtaient à voter pour elle mais c’était déjà loin derrière elle. Les visages, les sourires s’estompaient déjà dans sa mémoire. Elle avait oublié tant de gens.


Elle avait oublié ses ex, ce qui ne changeait pas de d’habitude puisqu’elle les oubliait même quand elle était avec eux ; elle avait oublié sa famille, ce qui ne changeait pas de d’habitude puisqu’elle ne se souvenait même plus des noms de ses cousins et peut-être même de ses frères en y réfléchissant ; elle avait oublié ses amis parce qu’elle avait compris, enfin, que, eux aussi, l’oubliaient la plupart du temps. Plus rien ne l’empêchait réellement de voir si l’herbe serait plus verte ailleurs. Elle espérait trouver des sentiments qu’elle ne connaissait pas.


Elle voulait pouvoir se sentir heureuse, peut-être même épanouie, et sa petite vie de provinciale à la limite de l’aigreur n’avait plus de sens. S’il fallait partir un jour, autant que ce soit d’avoir vécu des choses exceptionnelles. Les villages défilaient après les forêts qui succédaient aux champs de blé et de maïs. Chaque fois qu’elle traversait un village, elle se forçait à marquer un arrêt devant l’église. Elle construisait son pèlerinage, son retour vers un dieu auquel elle ne croyait pas. Elle puisait dans chacun de ses arrêts, une source nouvelle d’énergie.


Elle laissait la musique beugler depuis son autoradio. Elle ne choisissait pas les morceaux. Le mode aléatoire permettait de tomber sur tout et n’importe quoi. De la guimauve italienne au gros son lourd du rap américain, tout passait parce que tout apportait une chose nouvelle. En réalité, elle n’écoutait pas le son, elle n’écoutait plus que la musique qui trottait dans sa tête. Cette chanson qui n’existait pas et qui revenait sans cesse en lui promettant qu’il y aurait quelque part ce monde meilleur qu’elle appelait de ses vœux.


Pendant des années, elle s’était interdit les petits plaisirs, les petits vices qu’elle rêvait d’accomplir en silence, seule, dans son coin. La peur des convenances, des habitudes néfastes, de bousculer un style de vie rangé qui lui avait permis d’être choisie pour représenter tous ces gens qui attendaient autre chose. Il lui fallait partir loin pour commencer à pousser les murs de sa propre prison.

Dans un village du milieu de nulle part, l’église sans fard et plutôt banale donnait sur un bar tabac ouvert en ce dimanche après-midi. Elle avait vaincu son premier signe de convenance. Elle s’était assise au bar et avait commandé un whisky. Depuis ses 20 ans, elle n’avait bu que du vin, du champagne et peut-être une bière. La première gorgée lui brûla l’œsophage mais cette sensation lui plut. Elle se faisait du mal et finalement elle aimait ça.

Elle mit quelques instants à digérer le choc de cette gorgée de vie pure qu’elle venait d’avaler. Sans contrôler, sans comprendre, elle commanda un paquet de cigarettes et un briquet. La dernière fois qu’elle avait fumé, elle avait vomi et s’était promis de ne jamais recommencer. Encore une de ces promesses ridicules qu’on fait en sachant qu’elles ne tiendront pas mais sur le moment, on s’auto-persuade d’une réussite.

Elle sortit et resta sur le pas de la porte de l’établissement. Elle ouvrit le paquet et en sortit une cigarette. Elle avait demandé un paquet d’une marque d’un de ses ex dont d’ailleurs elle avait oublié le nom mais elle se souvenait qu’elle avait, pour une fois, trouver l’odeur du tabac chaud de cette marque beaucoup plus agréable que les autres. C’était d’ailleurs la seule chose dont elle se souvenait le concernant. Ses cigarettes sentaient bon.

Elle mit la cigarette à sa bouche et l’alluma. Elle n’avait aucune idée de la manière dont il fallait fumer, à quel moment inspirer, aspirer, avaler, recracher mais elle pensait que son corps répondrait instinctivement. Il répondit.

La première bouffée eut l’effet d’un uppercut. Un immense boxeur noir tout en muscle était subitement apparu devant elle et lui avait asséné un coup quasi fatal. Il était noir parce que la seule représentation qu’elle avait d’un boxeur qui fait mal était un boxeur qu’elle voyait dans sa jeunesse et qui littéralement se ruait sur ses adversaires sans laisser la moindre chance de résistance.

Lorsqu’elle reprit véritablement conscience, elle était assise sur le pas de la porte du bar. Trempée de sueur, vaseuse, les yeux hagards, elle regardait l’église face à elle. Personne ne semblait avoir vu sa chute et surtout, personne ne semblait avoir vu le boxeur noir tout en muscle surgir de nulle part au milieu de ce village lui aussi au milieu de nulle part.

Voleur d’ombres 19


La chute fut douce. Il ne sentit rien. Il ne vit rien. Il ouvrit les yeux, couché sur le sol froid. Les pavés étaient humides et il sentait l’eau sous lui. Il se sentait seul comme s’il n’était plus que le seul être vivant ici bas. Il était nu. Il était allongé à même le sol. Il sentait sur lui le poids de centaines de milliers d’années de souffrance et ce poids le compressait. Il ne pouvait se relever. Il était en croix et ses yeux se perdaient dans un ciel étoilé comme il n’en avait jamais vu. La nuit était sombre mais claire. Les étoiles scintillaient de tous leurs feux comme si elles exprimaient, dans un dernier souffle, le souvenir de leurs vies passées. Il se perdit bien volontiers dans les constellations dont il ignorait le nom, dans les lumières de la nuit. Il se savait seul et petit. Ecrasé par cette immensité, il voyait enfin la fin du chemin.
Il profitait une dernière fois de ce spectacle fabuleux et il en profitait d’autant plus que c’était à la fois la première fois et la dernière qu’il était confronté à un tel spectacle. Il regarda autour de lui. Des dizaines de bougies brulaient autour de lui, ainsi, il ne sentait pas le froid. Les sensations et sentiments se confondirent en un malstrom. Au-dessus de lui, une nuée soudaine prit forme et tourbillonna au loin. Il la voyait dans une oscillation lointaine, rapide, violente se diriger soudain vers lui.
La pluie se mit à tomber de plus en plus forte et pourtant les bougies continuaient à bruler et à dispenser alentour une chaleur enveloppante. Les gouttes s’écrasaient sur sa peau en un éclat de cristaux humides. Il se sentait nu et sans doute même l’était-il. Il ne se sentait plus comme un corps physique mais uniquement comme un esprit, une âme décharnée. Il fit l’effort de tourner la tête. Il était trempé et l’eau ruisselait sur son visage. Les cheveux collés sur sa joue, les yeux difficiles à ouvrir sous l’eau, il voyait la beauté de la place autour de lui. Il était posé sur le sol pavé, nu, sous la pluie battante, et pour rien au monde il n’aurait voulu être ailleurs. Il se sentait plein, complet, enfin vivant. Toutes ces années, il avait couru après des sensations inconnues ou des sentiments qui peut-être n’existaient pas mais, pourtant, là, en cet instant, il ne s’était jamais senti aussi fort, aussi beau, aussi sûr de ce qu’il vivait, de ce qu’il était.
Autour de lui, la musique avait repris de plus belle, les bougies semblaient même bruler plus fort et la pluie redoublait d’intensité. Soudain, il entendit les cloches d’une église tinter, comme un appel venu des cieux, une porte ouverte vers le monde de l’au-delà. Les chants devenaient angéliques, la musique d’outre-monde et la cloche donnait la clé à l’ouverture des portes du monde interdit. Au-dessus de lui, il voyait toujours la nuée tourner de plus en plus vite et se rapprocher progressivement. Il aurait voulu trouver un sens mais cette situation n’en avait pas et finalement, il se résolut à ne plus en chercher. Il y avait, depuis qu’il était arrivé dans ce désert, rencontré le non-sens. Il s’était battu pour en trouver, pour en donner et finalement, il préféra abandonner. La question de savoir ce qu’il allait devenir, ce qui se passait n’avait plus sens. Il pleuvait à torrents mais derrière le tourbillon de nuages qui s’approchait à grande vitesse, il voyait un grand soleil qui répondait à une lune rouge et pleine qui scintillait en face. Il croyait voir des formes blanches naviguer autour du clocher. Des sortes de moines vêtus de linceuls d’un blanc immaculé qui ne prenaient pas l’eau, qui restaient sec malgré les éléments. La place pavée de l’église était entourée par les arches d’un cloître. Le campanile montait au ciel et donnait, en son sommet, libre court à une cloche qui continuait de ponctuer les chants célestes. Il tombait en cet instant sur lui un monde de spiritualité qui le berçait et il le laissait venir en l’accueillant à bras ouverts, couché, nu, en croix.

Voleur d’ombres 18

Il fallait choisir une direction. Attendre que le tourbillon se calme, s’il se calmait un jour et choisir, décider et agir. Il n’était plus temps de réfléchir ou de s’interroger sur le sens des choses. Il fallait avancer et il n’hésita plus à aller de l’avant. Face à lui. Les premiers pas furent hésitants. Il était trempé. Il sortait du tourbillon de la vie. Désormais, il était nettoyé de tous les apparats. Il était nu. Libéré de toutes les affres matérielles, de toutes les contingences d’une société qu’il n’avait jamais comprise, il se sentait pur, nettoyé, neuf. Il ne pouvait plus faire semblant en rien et il le savait.

La lumière s’intensifiait au fond de la pièce comme un grand puits. L’image classique de tout chemin initiatique et de toutes les théories sur le bien-être et ce genre de choses auxquelles il n’avait jamais adhéré. Il avait toujours regardé ses philosophies comme des modes et il n’avait pas trop de respect ou d’intérêts pour les modes. Il jouait en ce moment autre chose que des lubies. Il jouait le sens.

Tout ce qui l’entourait devenait symbole, devenait valeur. La moindre image, le moindre détail de l’environnement portait des mondes de souvenirs ou de regrets, encore. Il décida de rejoindre la lumière parce que c’était là qu’il y aurait désormais la vie et rien d’autre.

Les murs se transformaient à chacun de ses pas. Ils passaient du boisé flamboyant au marbré délicat. Chaque pas changeait les œuvres, chaque pas changeait sa propre perception. Il se rappelait de toutes les excuses qu’il avait inventées pour faire les choses comme il en avait envie. Toutes ces façons de contourner les obstacles, de faire les choses à sa façon et d’éviter de plonger, de se jeter dans le grand bassin. Toutes ces maladresses qui lui avaient permis d’éviter de grandir, de devenir adulte puisque c’était si important d’être adulte et qu’en réalité, comme tous, il ne voulait pas être adulte. Il voulait être lui mais il n’avait jamais pu.

Contraint par ce que les autres l’obligeaient à faire de lui-même, contraint par ce besoin de plaire, cette peur de la solitude et de l’abandon, ce besoin d’avoir une autre pour se sentir vivant. Il avait tout subi à force d’éviter et là, il lui fallait faire. Alors, les hésitations, les doutes, les manques d’habitude revenaient et le submergeaient.

A présent, il savait qu’il lui fallait plus encore que toutes ces personnes croisées et jamais rencontrées, vues mais jamais regardées. Il lui fallait s’affronter lui-même pour vivre enfin ce désir contenu en lui de la femme aux yeux verts. Il devait se regarder lui-même dans les yeux et s’avouer ce qu’il était et ce qui disparaissait. Il ne pouvait plus se satisfaire de se dire qu’il voulait, même si ce désir lui brûlait les pores de la peau. Il était temps d’assouvir, d’affronter.

Jusqu’alors, il avait suffi de chanter ou danser sous la pluie pour éviter d’être. Il avait suffi de croire que persuader les autres suffisait pour exister et qu’il n’avait plus besoin de lutter pour être écouté. Il suffisait de puiser en lui-même, en son cœur, pour ne pas demander d’amour. Il s’était mis de lui-même en marge de tous ces sentiments. Il en avait assez d’attendre une improbable venue pour le changer.

Il arrivait à ce qu’il croyait être la fin de la pièce. Le mur face à lui n’était qu’une immense clarté. Ni porte, ni fenêtre, seulement cette lumière éblouissante, confortable. Autour de lui, les marcheurs se multipliaient et prenaient des visages différents à chacun de ses regards. Transformés par sa propre opinion, par ses propres yeux.

Tout était en mouvement perpétuel mais tout demeurait sublime, divin, irréel de beauté et de félicité et pourtant, il en voulait encore plus. Il fallait qu’il aille dans cette clarté, à travers, de l’autre côté. Qu’il sache ce que cachait ce monde. Il le voulait au moins autant qu’il avait désiré la femme aux yeux verts. Il avançait dans la lumière et ne rencontra aucune résistance. Son désir était plus fort, trop fort.

Fonctionnaires (partie 9) – La semaine politichienne de Smig

Il n’était pas facile de changer de voie, de changer de vie. Elle sentait sur elle le poids d’une pression inconnue. Le poids insupportable des attentes venues d’ailleurs, venues des autres. Plus fortes encore que les concours, les diplômes, il s’agissait là de l’examen de sa vie. Elle ne savait pas quoi faire finalement. Elle s’habilla. Elle ne savait pas trop ce qu’elle allait faire pour fuir cette vague de mélancolie qui la submergeait.

Il n’était pas si facile de partir, de tout quitter, pour tenter autre chose, ailleurs. Elle sortit de chez elle sans trop savoir où tout cela la mènerait mais elle suivait désormais ses intuitions. Son rêve d’absolu s’achevait en fait. Elle emportait avec elle sa mélancolie, loin. Une tristesse venue de nulle part et qu’elle ne savait pas maîtriser, comme si elle savait concrètement que quoiqu’elle fasse, quoiqu’il se passe, elle ne changerait rien. Elle ne construirait pas ce monde meilleur qu’elle avait rêvé et construit des centaines de fois, des dizaines de nuits sans sommeil.

Il n’était pas si facile de penser changer le monde et constater l’échec. De partir et ensuite mourir dans une autre vie, une autre situation. Il lui aurait fallu changer toutes ses habitudes, changer de nom, changer de profession mais cela demandait tellement d’efforts de construire ce monde meilleur. Mais elle voulait se croire libre même si cela coûtait cher, très cher. Elle voulait croire que tout était possible que tout pouvait se construire autour de ce monde meilleur.

Il n’était pas si facile de traverser la rue au milieu du vacarme et des accidents, des accrochages et des insultes. Quelques regrets, quelques souvenirs retenaient toujours à l’endroit de départ mais elle savait maintenant que le monde meilleur ne se construirait pas sur les ruines du précédent. Il fallait reconstruire, faire à nouveau. C’était l’heure de partir, elle venait de sonner et plus rien ne servait de revenir en arrière. Ce jour devait être celui de sa gloire, il sera finalement celui de son départ.

Elle s’était mis du rouge sur les joues et du rouge sur les lèvres pour se convaincre qu’elle était une nouvelle elle. Elle ne voulait pas d’un retour, il lui fallait partir et comprendre que c’était la fin.
Il n’était pas si facile de finalement croire que ce monde meilleur, finalement existerait alors qu’elle avait passé sa vie à subir celui-ci. Le sens de sa vie n’avait été jusqu’ici qu’une répétition permanente. Une boucle sans fin. Mais aujourd’hui, plus fort qu’elle, la boucle venait de se rompre. Elle avait mis ses plus beaux bijoux et son parfum le plus cher pour rompre les habitudes, les routines pour enfin croire qu’il puisse exister ce monde meilleur.

Elle entra dans son parking. Tout était calme, silencieux, paisible. Le néon clignotait comme font tous les néons de tous les récits. Les voitures étaient parfaitement alignées comme une allégorie de cette vie si rangée, si propre, si cadrée. Chacune posée dans son espace prévu et délimité, sans jamais mordre sur les lignes, sans jamais dépasser, en attente. Elle entra dans sa voiture qu’elle utilisait si peu mais il fallait en avoir une comme une évidence d’un mode de vie qui n’était pas le sien mais aujourd’hui, cette voiture devenait l’outil indispensable à sa liberté parce qu’elle voulait enfin essayer d’être libre même si elle savait que ça coûterait cher.

Elle avait mis sa plus belle robe comme pour se sentir irrésistible, inattaquable par ce nouveau monde qu’elle allait affronter et dans lequel elle entrait de plein pied. Elle démarra, ouvrit en grand les fenêtres avant, et lança la musique aussi fort que ses enceintes pouvaient supporter. Ce qu’elle s’était toujours interdit de faire commençait par ça. Libérée de ses chaînes, elle oubliait ce qu’il restait d’elle. Elle jeta son téléphone qui se fracassa contre le mur. Rompre avec cette vie qu’elle estimait ratée et se lancer à corps perdu dans l’inconnu, dans ce monde meilleur.