La guerre d’Algérie et le rapport Stora – par Cyril Garcia & Omar Gousmi

 

Fin janvier, l’historien Benjamin Stora a remis à Emmanuel Macron son rapport sur « Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie ». Fin mars, lors d’un Mercredi de la NAR sur ce thème, nous avons reçu Cyril Garcia, professeur d’Histoire et Géographie et Omar Gousmi. Tous deux ont une connaissance approfondie du Maghreb. Nos deux invités nous proposent un compte rendu de cette conférence.

La première question qui se pose est celle du sens de cette démarche. Il est légitime en effet de s’interroger sur les motivations du Président français à demander ce genre de travail : à un an des échéances présidentielles, il semble évident qu’il y a des arrière-pensées à l’attention d’un électorat traditionnellement abstentionniste ou éventuellement de gauche, dans la perspective d’un second tour face à Marine Le Pen. Souhaité par Emmanuel Macron et complaisamment scénarisé par les médias, il pourrait toutefois être plus incertain que le précédent. On peut donc imaginer qu’après les dernières polémiques autour de l’islam et du communautarisme, les stratèges politiques de Macron souhaitent lui attirer les faveurs de l’électorat d’origine algérienne : il y a aujourd’hui en France environ 7 millions de personnes de nationalité algérienne ou d’origine algérienne, dont une grande part dispose du droit de vote.

Repentance et bouc-émissaire

Côté français, depuis la présidence de Jacques Chirac et le discours du Vel d’Hiv, il y a une volonté très marquée chez les Présidents de la République de légiférer sur l’histoire. Depuis qu’ils ne la font plus, les chefs d’État l’interprètent, cherchent même à la modifier en prétendant la rétablir, voire à la réécrire. Emmanuel Macron, par son âge, est le premier Président à n’avoir aucun lien, ni personnel, ni politique, ni familial avec le conflit : Jacques Chirac a été un courageux soldat dans l’Orannais, le père de François Hollande était pro-Algérie française et Nicolas Sarkozy a dû composer avec l’électorat Pied-Noir, notamment dans le Sud-est, comme l’a montré sa proposition de légiférer sur les bienfaits de la colonisation. Emmanuel Macron s’inscrit dans la continuité de cette « repentance » et souhaite incarner une génération, qui, à l’instar de celle des années 50 et des relations franco-allemandes, réconcilierait les deux rives de la Méditerranée. C’est oublier que les acteurs et les conflits sont totalement différents et ne s’inscrivent pas du tout dans la même Histoire. De plus, la plupart des acteurs et témoins « dans leur chair et leur vécu mémoriel » de cette guerre ont disparu, d’un côté comme de l’autre, et leurs descendants respectifs ne peuvent avoir la même réceptivité. Cette repentance factice et victimaire ne trouve donc plus personne à satisfaire.

Côté algérien, Tebboune, l’auto proclamé président algérien, continue, tout comme ses prédécesseurs, à prétendre souhaiter la paix tout en exigeant des excuses et une repentance unilatérales. Cet ancien maquisard est le prototype parfait du haut-fonctionnaire élevé au lait FLN qui, sans jamais critiquer le bilan des élites algériennes depuis 1962, cherche systématiquement à expliquer que les maux du pays sont dus à la colonisation française. Les Moudjahidins, jadis puissants, ont toujours soutenu le pouvoir en place, même durant la guerre civile. Ils sont écoutés et respectés, mais ne représentent pas, et de loin, tous les anciens combattants dont beaucoup, notamment en Kabylie ou dans les Aurès, ont été combattus par Alger dès 1963. Certains cadres comme Si Azzedine n’ont jamais exprimé la moindre critique envers la France. Les jeunes de l’Hirak, souvent francophiles, ont depuis longtemps repéré la ficelle grossière du bouc-émissaire. Enfin, la société civile, ainsi que la diaspora, formatées par l’histoire officielle, continuent à soutenir les discours francophobes du pouvoir tout en rêvant d’un visa pour la France. Une schizophrénie à l’image du grand écart pratiqué par les différentes politiques des deux pays depuis des décennies. Il ne faudra donc pas attendre de la part d’Alger et de la majorité des Algériens une quelconque complaisance pour un rapport qu’ils n’ont par ailleurs pas demandé.

On se trouve donc une situation qui montre des critiques des deux côtés de la Méditerranée où ce rapport est vivement critiqué. Il était biaisé dés le départ car basé uniquement sur une demande de Paris. Benjamin Stora, aussi impartial que soit son travail, a une image de gauche marquée au sceau du trotskysme et de l’anticolonialisme. Sa nomination au Musée de l’Immigration n’est d’ailleurs pas anodine. Les extrêmes (qu’ils soient de gauche ou de droite en France, qu’ils soient anti français ou plus nuancés en Algérie) ne seront jamais d’accord, ne se remettront jamais en question car leurs certitudes structurent leur existence politique, voir humaine pour certains. Leur religion est la non-culpabilité permanente. Il ne faut donc rien attendre de la part des nostalgiques du FLN, des réseaux Jeanson, de Raoul Salan ou du Bab-el Oued européen.

Et en ce qui concerne la France, la majorité de la population en a plus qu’assez des demandes d’excuses permanentes d’un pays et d’une population qui semblent exiger beaucoup de droits pour peu de devoirs et d’autocritiques sur leur système et leur rapport à la France. L’unilatéralité ne peut plus tenir. Le pétrole, le gaz, les boulevards haussmanniens à Alger ou à Oran, les structures de l’Etat, le dessin des frontières incorporant le Sahara, l’école des officiers de Cherchell, l’assèchement de la Miltidja sans oublier la bière Tango : il est d’une stupidité et d’une ignorance sans nom d’affirmer que la France n’a rien laissé. De plus, après 1962, la coopération des Pieds-Rouges (des coopérants Français, militants de gauche ou d’extrême gauche, qui se sont rendus en Algérie après l’Indépendance) dans le domaine de l’éducation et de la médecine a été fondamentale pour un pays très jeune. La colonisation a existé et il faut l’analyser avec toute la lucidité nécessaire. Mais on ne reste pas 130 ans sur un territoire en ne laissant pas de traces positives fortes et durables. En résumé, nous avons d’un côté, en Algérie, une population encline à accuser de tous les maux un pays qui, même s’il est loin d’avoir été parfait dans sa gestion de la colonisation et de son après, sert davantage de paravent ou de pare feu à l’incompétence des dirigeants locaux. De l’autre, en France, une population qui se retrouve prise dans un double discours extrémiste, à savoir d’un côté, une gauche prête à tous les compromis et toutes les acceptations au mépris des faits et de l’autre une droite, prompte à surfer sur les événements liés à l’insécurité, à l’immigration, à l’Islam et l’une comme l’autre, pour faire fonctionner leur clientélisme électoral.

L’immigration

Le rapport évoque également le lien qu’ont la France et son immigration algérienne, la seconde après la communauté portugaise. Que les discriminations existent, personne ne peut le nier, ce qui ne veut pas dire pour autant que l’Etat est structurellement raciste comme le prétend une certaine extrême-gauche. C’est certes une communauté qui connaît un chômage plus important que la moyenne nationale, bien qu’une classe moyenne se constitue et il faut s’en réjouir. Mais, encore une fois, la Marseillaise sifflée en 2003 au Stade de France ne peut s’expliquer, et encore moins se justifier, uniquement par des raisons sociales et encore moins religieuses. Le malaise identitaire est profond et depuis longtemps. Par ailleurs et contrairement à ce que certains affirment, aucune immigration ne s’est déroulée parfaitement, que ce soit les Italiens à Aigues-Mortes en 1893, les Républicains espagnols dans les années 30, les centaines de Polonais retournés dans leur pays sous le Front populaire…etc…Mais on ne peut nier que, malgré un racisme plus frontal, l’assimilation a été plus réussie, probablement parce que l’Etat, à ces différentes époques, était bien plus politique, que l’ascenseur social par l’école et le service militaire fonctionnait à plein régime et que l’industrie et les emplois existaient.

Depuis toujours, les difficultés de l’intégration ont existé. Les problèmes de mixité sociale ou de « vivre ensemble » sont indissociables des problématiques de politique intérieure. Cette population déracinée est très utile à certains exploitants de la misère humaine seulement soucieux de s’enrichir. Aujourd’hui encore, les clandestins trouvent des emplois pour survivre dans la restauration, l’agriculture ou le bâtiment. Ils sont exploités et sous payés. Régulièrement les scandales d’exploitations humaines font quelques entrefilets dans les journaux mais avec quelques amendes, ces affaires sont vite oubliées. Elles sont pourtant un des terreaux des difficultés actuelles et ceux qui y trouvent leurs comptes ont tout intérêt à ce que surtout rien ne change.

En enfin, n’oublions pas Giscard d’Estaing qui fait venir, par le biais du regroupement familial et en pleine crise pétrolière, des milliers de personnes issues d’une ancienne colonie libérée dans les conditions que nous connaissons : en effet, mélanger des anciens conscrits, qui n’avaient rien demandé, et des ex-colonisés arrivants dans un pays qu’ils ne connaissent pas, dans une même usine et un même quartier, est une idée qui ne pouvait que faire naître de fortes tensions et, à terme, des ghettos.

En conclusion, ce rapport, s’il part d’une bonne intention, n’est pas exempt d’arrière-pensées électoralistes. Par ailleurs, si une réconciliation est éminemment souhaitable, il est évident qu’elle ne pourra se faire sans un travail historique rigoureux sur les événements de l’époque et effectué par une équipe franco-algérienne d’historiens qualifiés et sérieux. C’est indispensable. Le fait que les historiens algériens n’aient été en rien consultés (mais le pouvaient-ils et/ou le souhaitaient-ils?) amenuise la portée de ce rapport. Ses conclusions, qui évoquent essentiellement la repentance de la France et des mesures exclusivement symboliques, montrent bien que, finalement, ce pan de l’histoire ne peut pas encore être traité avec le recul et la sérénité nécessaires à un tel travail. Que ce soit en Algérie ou en France, cette période de l’histoire contemporaine est toujours une plaie douloureuse et béante parce qu’elle est instrumentalisée d’un côté par le pouvoir algérien pour masquer sa propre incompétence et de l’autre par les extrêmes politiques dans l’espoir de grappiller quelques voix dans des élections dont la représentativité et la légitimité sont, chaque jour, de plus en plus discutables et discutées.

Omar GOUSMI – Cyril GARCIA

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Le foot : un secteur économique et social à part entière (NAR 1)

 

Photo de Valentin Desbriel


Mai 2018 : la LFP (Ligue de Football Professionnel) annonce triomphalement avoir cédé les droits TV nationaux de diffusion des matchs de la Ligue 1 et de la Ligue 2 pour la période 2020-2024 contre un montant annuel de 1,153 milliard d’euros, dont 780 millions censés provenir d’un groupe sino-espagnol, Mediapro.

Février 2021 : la Justice valide la rupture unilatérale du contrat par la LFP pour défaut de paiement de la part du groupe espagnol.

Les conséquences, sociales et économiques, de cet événement ne sont pas toutes actuellement visibles et pourtant, elles ne manqueront pas de se révéler. La crise sanitaire ne saurait tout expliquer à elle seule.

Il s ‘avère, en effet, que la LFP, comme hypnotisée par le montant proposé, a préféré accorder les droits de diffusion à un groupe financier qui n’avait comme seul objectif que de revendre, avec plus-value, les différents droits qu’il venait d’acquérir. Le hic, c’est qu’aucun diffuseur ne s’étant présenté, Mediapro, dont ce n’est pas le métier, s’est retrouvé dans l’obligation de créer sa propre chaîne de TV à péage pour pouvoir collecter des abonnements et diffuser les matches. Sans surprise, les abonnés espérés boudèrent le produit, comme une étude de marché sérieuse et rigoureuse l’aurait révélé si elle avait été réalisée. Le groupe s’est vite retrouvé dans l’incapacité de financer son achat et la LFP a du trouver en urgence un nouvel acquéreur/diffuseur. Il va de soi que cette urgence a placé celle-ci (et donc l’ensemble du secteur économique qu’est le football et notamment le monde amateur qui est sa base sociale) en position de grande faiblesse face aux acteurs solvables et expérimentés – évincés en 2018 – que sont Canal+ et BeinSport, les partenaires historiques du foot en France : ils ont ainsi récupéré, pour la moitié environ de la somme initiale, un produit qui a un vrai public, d’autant plus motivé que, pour l’instant, il ne peut plus accéder aux stades.

Tout cela n’aurait guère d’intérêt si les conséquences économiques et sociales n’étaient pas bien plus importantes qu’on ne le soupçonne au premier regard : ce sont les clubs professionnels (qui sont des PME avec des salariés) et les clubs amateurs de la France périphérique, acteurs qui jouent tous deux un rôle essentiel dans le lien social, qui se trouvent privés d’une ressource financière vitale. Nous y reviendrons plus longuement dans un prochain numéro.

Omar Gousmi

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (80 et fin) ou dialogue de l’auto fou

Nous restions ainsi, face à face, pendant des heures qui ne durèrent que quelques secondes. Je ne savais pas gérer les silences, je n’avais jamais su gérer les silences. Peur du vide, peur de moi.

– Bon, bah quand même, je m’appelle…
– Tu crois que ça m’intéresse ?

Elle se jeta littéralement sur moi et m’embrassa. Je n’avais pas été embrassé ainsi depuis des années. Je n’avais jamais été embrassé ainsi en réalité. Il y avait dans ce baiser un appel au secours, un appel à l’amour, une volonté de vivre entièrement l’instant et de construire tout le reste. Et j’avais tellement envie qu’elle ressente la même chose que j’essayais désespérément d’être dans la même énergie. J’avais envie de me noyer dans le creux de son épaule, de me perdre dans la naissance de son sein, de découvrir un univers bien plus beau, bien plus sublime que ce qui était mort.

Je ne savais rien d’elle. Absolument rien sauf qu’elle connaissait l’italien, qu’elle dansait comme si elle était la musique ; pas dans la technique des gestes et des figures mais dans la fusion avec la musique, dans le sens du son, dans le sang de l’harmonie. Je savais qu’elle avait les yeux verts, qu’elle avait les cheveux bruns et qu’elle avait fait tourner toutes les têtes des hommes de la région mais que personne n’avait jamais réussi à la séduire. Personne n’en savait rien en tout cas. Une sorte de mirage qui m’attendait dans cet endroit perdu où il n’avait jamais été prévu que je me trouve. Une sorte de création divine qui apparaissait au moment opportun. Une sorte de fin du voyage initiatique pour attaquer le road trip amoureux. J’avais besoin d’une véritable compagne pour poursuivre mon chemin. James n’avait jamais été cette compagne mais plutôt un mal nécessaire pour me relever, pour me montrer le chemin.

Je n’avais rien à lui offrir et je pense qu’elle le savait. Elle semblait me vouloir pour ce que j’étais, là, en cet instant, avec toutes mes faiblesses, toutes mes cicatrices et pas ce que j’aurais dû être, ce que j’aurais pu être ou ce qu’elle aurait voulu que je sois. Tout semblait simple, naturel, léger, enfin léger. Peut être, alors peut être, que c’était la réincarnation de James, si l’on croit à ces choses ou que le sacrifice de James n’existait que pour faire vivre cela. Peut être.

J’avais, moi, envie de croire que c’était parce que toutes les cicatrices avaient été rouvertes à vif et que James avait su prendre le temps de les regarder une à une que je pouvais, aujourd’hui, prendre la route avec une inconnue, à qui je voulais offrir le monde. Et peut être, encore peut être, que je me trompe encore et que je ne me relèverais pas cette fois mais je m’étais promis à moi-même que, pour une fois, cette histoire, je la vivrais à fond, sans frein, jusqu’au bout, quitte à y laisser ma peau, quitte à me prendre un mur, quitte à devenir et à être moi parce qu’il n’y a rien de mal à devenir soi.

Et puis sentir que c’est moi qu’on aime enfin.



Pensées et discussions à l’aire de la nationale (79) ou dialogue de l’auto fou

 


– Qu’est ce que je pourrais faire pour vous aider ?
– Tomber amoureuse de moi, ça serait un bon début et en plus, ça serait original. Toutes les autres ont échoué.
– J’ai déjà accompli des choses bien plus improbables que celle là.
– Elles ont toutes dit ça au départ.
– On dira que je ne suis pas toutes les autres.

Je gardais mes yeux plantés dans les siens comme j’avais appris à le faire durant mon séjour hospitalier. Elle semblait comprendre que ce type de phrases aussi, je l’avais entendu des dizaines de fois. Elle s’approcha de mon oreille. Je sentais les effluves de son parfum, je sentais même ses cheveux sur ma joue. Cette odeur de shampoing bon marché, mélangée à un parfum féminin commun, ne faisait que souligner la douceur de son odeur naturelle. Un savant cocktail de senteurs sucrées, chaudes, mielleuses se répandant tel un nuage cotonneux. Je sentais qu’elle allait me dire une phrase basique, comme on en dit dans ces circonstances et que cette phrase briserait la magie de cet instant. Quelque chose qui pourrait ressembler à un serment qui serait oublié dans quelques heures. Quelque chose que tout le monde faisait pour arriver à ses fins, quelque chose qui faisait que déjà, l’histoire était morte avant même de commencer. Quelque chose que j’avais passé ma vie à entendre et que, trop souvent même, j’avais cru. Elle murmura à mon oreille. Entre les bruits du bar et les vagues de musique, j’entendis sans vraiment entendre, comme toutes ces fois où l’on entend parfaitement mais où le cerveau ne semble pas avoir digéré l’information. Je n’avais pas digéré son information parce qu’elle était improbable, imprévisible, inattendue. Enfin, je ne l’attendais pas.

– Prova !

Elle n’attendit pas que je réponde ou que j’essaie de la retenir. Elle se redressa, se retourna et partit en me laissant seul avec cet ultimatum. Je restai interdit. Trop peu l’habitude de ce genre d’événement.

– Tu comptes te bouger le cul et lui courir après ou tu crois toujours que c’est moi qu’elle regarde ?
– Hein ?
– Cours-lui après, putain, connard !!!

Je le connaissais depuis six heures et nous en étions déjà aux insultes et à partager des bouteilles. Finalement, la vie est bien plus simple que ce qu’on en fait. Je me levais d’un bond. Suffisamment vite pour cogner la table et renverser la bouteille qui trônait dessus. Je la ramassais précipitamment en essayant de perdre le minimum du précieux liquide. J’en profitais pour ingurgiter une longue rasade. Sans doute pour me donner le courage de faire ce que je n’avais jamais réussi dans ma vie. Je donnais la bouteille à moitié vide à Marco et je me précipitais à la poursuite de l’inconnue. Dans mon dos, j’entendais vaguement les insultes de Marco se plaignant que je ne lui laisse qu’une moitié, ou un quart de bouteille. Je n’y fis pas attention parce que j’avais plus urgent et bien plus important à faire. J’arrivais à sa hauteur. Elle avait ralenti l’allure de son pas. Elle avait cru le faire de manière imperceptible mais il était évident qu’elle m’attendait et qu’elle savait que je viendrais.

– Je suis là pour essayer
– T’es sûr de toi ?
– Si j’étais sûr de moi, je ne serais pas là mais comme je n’ai plus rien à perdre autant essayer de gagner quelque chose mais j’avoue que je ne sais pas ce que ça signifie de t’aimer.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (78) ou dialogue de l’auto fou

 

J’avais dit tout ça d’une traite de la même façon que j’avais vidé le verre au point final. Marco n’avait rien dit, n’avait pas bougé. Il était resté impassible, ses deux grands yeux plantés dans les miens, attendant sans doute que je craque ou que je cède mais j’avais dit tout cela de manière détachée parce que je l’étais enfin.

Raconter mon histoire ne m’affectait plus finalement. Je n’avais pas parlé à des humains existants depuis plusieurs jours, peut être même des semaines. J’avais toujours cette impression de déranger, de n’avoir que cette histoire à raconter et ne pas être suffisamment léger, ce n’était finalement pas moi. Alors, je me taisais.

– En fait, tu ne savais pas être banal et tu l’es devenu. Y a rien de plus banal que de se faire larguer par une nana qui veut vous changer et qui abandonne quand elle s’aperçoit qu’elle n’y arrivera pas. Tu vas pouvoir penser à la violoniste maintenant. Elle n’essaiera pas de te changer, elle ne te connait pas et c’est pour ça que tu lui plais. Jamais personne ne lui a plu parce qu’elle connait trop les hommes de la tribu alors on pensait qu’elle finirait seule. Maintenant qu’il y a un inconnu, il l’emportera avec lui.

Je ris. Tout cela n’avait aucun sens.

– Sois sérieux. Elle est sublime. Elle n’a aucune raison de s’intéresser à moi.
– Elle ne t’intéresse pas ?
– Mais évidemment que je voudrais. Mais je voudrais plein de choses superbes dans la vie, comme tout le monde. Je voudrais être beau, être riche, heureux, être ailleurs mais voilà, je suis moi, je suis un paumé qui vit dans sa bagnole depuis un an parce que je n’ai pas su me faire aimer, j’ai pas un rond depuis plusieurs mois et personne ne pense à moi nulle part. Donne-moi la bouteille plutôt que de vouloir me faire croire qu’elle pourrait…

Il me passa la bouteille qui trônait devant lui. J’en bus une large rasade au goulot et la reposa fermement devant moi. Forcément, maintenant, je n’avais plus d’yeux que pour elle et j’essayais tant que possible de cacher mon trouble. Elle bougeait comme les mirages bougent dans les songes. Elle semblait irréelle et elle l’était sans doute.

– Elle va t’aider à croire. Tu as besoin de croire. Tu veux quelqu’un qui croit.
– Les contes de fées, j’en ai un peu marre
– Tout le monde aime les contes de fées quand on est le prince charmant de la fin.

Je fixais la violoniste qui dansait ses danses espagnoles en jouant sa musique, les cheveux lâchés et partant en tous sens. Elle sortait tout droit d’un de mes fantasmes enfouis et je ne pouvais décrocher mon regard.

– Elle te regarde.
– Oh non, non.. Elle regarde vers vous parce que vous êtes là. Pour qu’elle me regarde, il aurait fallu que je sois aimable et que tout le monde m’aime comme ça, je n’aurais jamais été seul. Même si c’est futile, c’est ça que j’aurais voulu être. Quelqu’un d’aimable mais tout le monde veut l’être, alors forcément, y a pas de rôle pour tout le monde. Moi j’aurais voulu être, je ne sais pas, un lion, un tigre et on a voulu me transformer en gros chat d’appartement.
– Elle est parfaite pour toi, gadjo, il y a forcément quelqu’un pour toi quelque part et je crois que c’est elle, ici.
– T’as trop bu. Je ne suis pas au niveau de cette femme et je ne suis même pas de votre communauté.
– Ça fait longtemps qu’elle n’est plus avec nous et qu’elle attend le moment pour partir. Ça ne sera pas un moment, ça sera toi.

Je tournais la tête vers lui et je le regardais en reprenant une nouvelle rasade. En posant la bouteille, je m’aperçus que le violon ne jouait plus, que la musique ne jouait plus.

– Pour une fille comme ça, il faut être Alain Delon ou Brad Pitt ou je ne sais pas qui mais quelqu’un de beaucoup plus fun que moi. Il faudrait que je fasse un pacte avec le diable pour avoir une chance avec elle et même le diable ne veut pas de moi.
– Je crois qu’il diavolo a changé d’avis et qu’il vient te chercher.


Pensées et discussions à l’aire de la nationale (77) ou dialogue de l’auto fou

– Et qu’est ce que tu veux que je regarde ?
– Le violon… Regarde le violon.


Au milieu des guitaristes, des chants et des vocalises, un violon semblait tournoyer comme toutes les saloperies qui tournaient dans ma tête depuis un an. Les notes voletaient et l’archet frottait les cordes comme si elles étaient mes veines. En la regardant, je sentais couler en moi les larmes du violon comme si mon sang était remplacé. C’était l’apparition de tout à l’heure. C’était cette fille qui semblait toujours être autour de moi sans être avec moi.

– Oui, y a un violon, elle est très jolie… Super…
– Elle joue pour toi…
– Et pourquoi elle ferait ça ?
– C’est une vraie question ?
– Ce n’est pas moi qu’elle regarde. Elle regarde par ici parce que vous êtes là, tous les sages… Moi, je suis le passant qui ne va nulle part. Dans une heure je serai emporté par le flot des souvenirs et des images comme depuis toujours.

Marco se tue. Il pencha la tête sur le côté et me regarda par en dessous. Sa cigarette se consumait sans qu’il n’y touche jamais, ses verres se vidaient sans qu’on puisse avoir l’impression qu’il boive.

– Raconte-moi mais fais vite. Les histoires chiantes me lassent vite et t’as autre chose à faire mais faut que tu vides ton sac une dernière fois pour ne plus jamais le porter. Ça devient beaucoup trop lourd cette histoire alors mets dans le sac et j’irais le jeter dans les marais pour que tu repartes sur autre chose.
Je me grattais l’intérieur de la main. J’avais envie de me délester de tout et en même temps j’hésitais. Cette souffrance faisait partie de moi, elle était moi désormais et même si je voulais m’en séparer, j’avais peur de vivre sans elle. Pourtant, c’était maintenant qu’il me fallait changer mon histoire.

– Je me suis épuisé à être ce qu’elle voulait de moi, ce qu’elle attendait de moi alors qu’en réalité, je ne savais même pas ce qu’elle attendait de moi à part devenir comme elle, à part être le calme, le zen, le plat, le sage, le tranquille. J’avais en permanence cette épée au dessus de moi de ne pas faire d’erreurs, de ne jamais être léger, de toujours être sérieux, cadré, propre, droit. Il fallait que je sois un dans la foule, un dans la masse. Il fallait que je sois moins comme moi et plus comme tout le monde, comme tous les autres, comme les gens. Quoique je fasse, j’avais toujours l’impression de commettre une erreur, un crime, une saloperie. J’aurais aimé parfois qu’elle soit fière de moi, qu’elle me trouve beau ou intelligent ou autre chose plutôt que de le dire mais de me montrer le contraire. Chaque pas, chaque inspiration, chaque regard apparaissait comme une erreur à ses yeux. Je le ressentais comme ça. Obligé de m’excuser de tout, tout le temps. Obligé de m’excuser d’être moi. Je me suis brulé, épuisé, détruit à vouloir devenir parfait à ses yeux, à devenir quelqu’un d’aimable, à devenir essentiel alors qu’en fait j’ai été oublié dès la porte fermée. Et à force, j’ai implosé, je me suis effondré devant son intransigeance, son refus de moi parce que je n’étais pas ce qu’elle voulait. J’ai échoué à être cet être à la fois supérieur et totalement banal et chaque seconde que je dépensais dans cette morsure devenait de plus en plus insupportable. Je n’étais pas assez bien, pas assez fort, pas assez beau, pas assez intelligent pour être là. J’avais échoué dans ma quête parce que moi aussi, je peux échouer et finalement je me suis davantage déçu moi-même que je ne l’ai déçue.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (76) ou dialogue de l’auto fou

 

 

Je prenais et reprenais de tout. Je pensais qu’on me jugerait, qu’on m’arrêterait, qu’il se passerait quelque chose mais rien… Au contraire même, les mains se posaient toujours sur mon épaule avec force mais tendresse. Les femmes, les mères et grands-mères me regardaient de loin et me souriaient dès que je levais les yeux vers elles. Je me dis qu’elles devaient apprécier que je fasse honneur à leurs plats. Ou alors elles me prenaient, elles aussi, pour un clown, un gueux, un laisser pour compte, ce que j’étais finalement devenu et si, il y a quelques mois, j’aurais mal vécu la chose, aujourd’hui, je souriais aussi comme seule et unique réponse. J’étais seul, perdu, nulle part et pourtant je n’avais jamais été autant moi qu’en ces moments et ça valait sans la moindre hésitation la peine que je supporte qu’on se foute de moi, même si ça n’était pas le cas.

J’avais ingéré et digéré des dizaines d’histoires insignifiantes depuis des mois. J’étais finalement devenu une foule de sentiments et d’expériences diverses et contraire. J’avais pris été pris dans le flot, le ressac de toutes les peines et j’étais devenu une foule de ressentiments. Tous les pas que j’avais faits n’étaient que des erreurs de plus qui m’éloignaient chaque fois davantage de moi et je sentais que j’étais devenu comme toi. Vide, cruel, égoïste mais maintenant je sais que tu n’es que quelqu’un comme moi, la méchanceté en plus, la haine peut être même et j’ai voulu être davantage comme moi plutôt que de devenir toi. Ce n’est pas que j’oublie ce qu’il s’est passé, c’est juste qu’il ne s’est rien passé. J’ai marché dans tes pas, j’ai suivi ton ombre, j’ai voulu être comme toi pour te plaire et je suis devenu ce que je déteste. J’ai cru que tu lisais en moi comme dans un livre ouvert alors que tu ne faisais que guider et décider pour moi ce que j’allais devenir. J’ai cru que tu serais là pour me sortir de l’ornière, pour me sortir de ma propre prison mais ce n’était pas la mienne et tu ne m’aurais pas aidé. Il fallait l’emprise, il fallait le contrôle, il fallait être ce que tu voulais que je sois. Tout cela n’était plus rien désormais. Le temps avait fini par réduire les plaies. L’errance avait créé suffisamment de distances pour ne plus être touché par des images qui s’estompaient à chaque heure morte. Le monde est bien plus grand et la vie bien plus longue que ce que tu m’auras laissé comme blessures et cicatrices. J’ai essayé d’être à la hauteur, j’ai essayé d’être celui qui détenait la vérité, j’ai essayé d’être capable d’être là, j’ai cru t’entendre rire, j’ai cru t’entendre chanter, j’ai cru t’entendre jouir mais ce n’était qu’un rêve, tu étais seulement en train de me détruire. J’ai longtemps cru qu’il s’agirait d’un feu éternel qui brulerait en moi mais tu as éteint la flamme à coups de mépris et d’indifférence.

– Tu comptes aller lui parler ou même ça, il va falloir que je le fasse à ta place ?

Marco s’était approché de moi et, plongé dans mes pensées du passé, mais surtout dans mon assiette et mon verre, je ne l’avais pas vu.

– De quoi tu parles ?
– Pas de quoi, de qui…
Je soupirais, empreint d’une grande lassitude. J’avais toujours détesté les devinettes et, très vite, elles m’exaspéraient. J’aurais voulu que les gens pensent comme moi et aussi lentement que moi mais pas à leur rythme que je ne comprenais jamais.

– De qui tu parles ?
– Tu entends ? Il leva sa main ridée vers le ciel en pointant un doigt, nonchalamment vers des nuages invisibles.
– Le bruit des étoiles ?
– T’as déjà entendu des étoiles toi ? Tu n’entends pas le violon là ?
– Je ne suis pas sourd à ce point.
– Il joue pour toi.
– Le dernier jeu qu’on a joué avec moi, c’était comment se foutre de ma gueule sans que ça fasse trop de taches sur le sol.
– Arrête de pleurer pour celles qui sont parties et qui n’en valaient pas la peine. Je crois que tu as mieux à regarder cette fois.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (75) ou dialogue de l’auto fou

 

La tablée était immense comme si tous les villages des marais s’y restauraient. Le feu qui se consumait au milieu de la place semblait vouloir toucher le ciel. Peut être qu’en penchant la tête, en se contorsionnant le feu aurait pu se confondre avec les étoiles qui emplissait le ciel. Les nuits au milieu de nulle part conservaient cette magie de laisser libre cour à l’imagination des cieux.

Je pris le premier siège qui se proposait à moi. Je posais la main sur le dossier et je regardais tous les patriarches en attente d’une autorisation ou d’un refus. Je ne savais pas où j’étais et je ne connaissais pas ces gens. Je n’avais pas encore suffisamment confiance en moi pour me dire que je pourrais retrouver mon chemin seul et même sortir vivant d’ici. Marco me fit signe de la tête, un petit hochement, avec une esquisse de sourire. Je m’installais et gardais le silence. Les cris des enfants, les chants des hommes plus jeunes autour du feu, les danses effrénées des sirènes auraient couvert le moindre de mes mots et ça m’arrangeait. Je n’aurais pas su quoi dire, je ne savais jamais vraiment quoi dire finalement.

Devant moi, trônaient des plats en sauce et des bouteilles de vin de basilic ou de noix ou d’alcools bien plus forts encore. J’avais envie de tout ce que je voyais sur la table. Je n’avais pas eu de vrai repas chaud depuis des mois maintenant et je n’étais même pas sûr de savoir encore me tenir à table. Je n’avais pas bu autre chose que de l’eau, de mauvais whiskies et ce que les stations services appellent café. Toutes les bouteilles me faisaient envie et je me dis que je dormirais encore une fois dans ma voiture mais cette fois, saoul de bons vins et pleins de vraies nourritures. J’attendais une autorisation. Tout autour de la table, toute la dignité et la solennité du clan me toisaient. Chacun son tour, avec légèreté, détachement, ils me regardaient, m’observaient. Je me sentais à la fois à ma place et complètement en décalage. Une sorte de bien être pesant, agréable et insupportable à la fois.


– Alors, tu es qui, toi ?

J’étais incapable de savoir lequel des patriarches avaient pris la parole et je n’avais aucune idée de ce que je pouvais bien répondre à ça. Pendant longtemps, les questions sentences vides m’avaient tétanisé. Raconte moi un truc, fais moi rire, quoi de neuf, tu m’aimes… Je n’avais jamais su quoi répondre à ces attaques personnelles et aujourd’hui, je n’y répondais plus mais je sentais que cette fois, il allait falloir que je me force.

– Bah, en fait, je ne suis personne. J’étais amoureux d’une femme qui ne m’aimait pas et qui m’a quitté
– Elle ne t’aimait pas mais elle était avec toi ?

Cette fois encore je ne savais pas lequel avait pris la parole mais je décidais de répondre à tout et de le faire le plus honnêtement possible.

– Possible qu’elle croyait m’aimer. Sans doute qu’elle était avec moi, faute de mieux et quand elle a trouvé mieux, elle est partie.
– Elle t’a quitté pour un autre ?
– Elle m’a quitté à cause de moi. L’autre est venu après.
– Donc elle n’a pas trouvé mieux.
– Sans doute que la solitude était meilleure que d’être avec moi.
– Et t’as essayé de la récupérer…
– Et je n’aurais pas dû.
– Pas de regrets, gadjo. E cosi. Mange maintenant. Bois. Chante. Après tu nous diras qui tu es vraiment.

D’un côté, la question m’intriguait et de l’autre, j’avais trop faim pour ne pas suivre l’ordre. L’homme avait des cheveux blancs longs, hirsutes, filandreux. On ne remarquait que cela et son chapeau de cuir, avec le liseré multicolore et les lacets qui pendouillaient. Au milieu de la forêt de fils blancs, deux yeux noirs fixaient l’intérieur de l‘âme. Il semblait regarder dans les yeux de l’autre et en même temps, son regard paraissait fuyant, presque vide, lointain.



Pensées et discussions à l’aire de la nationale (74) ou dialogue de l’auto fou

 

Au bout du chemin, le feu était devenu brasier. Tout autour se trouvaient des caravanes, des baraques, des roulottes, des constructions précaires et instables. La musique montait en même temps que la chaleur. Je me garais au milieu des autres véhicules. Ma vieille bagnole rouge cabossée faisait tache au milieu de ces berlines d’un autre âge. J’entrais dans l’empire du kitsch, dans un monde fait de velours et de dorures à bas coût.

Nous sortîmes de la voiture. Le fait que je sois avec Marco, leva vite les suspicions qui se posaient sur moi. Vite, les enfants tournèrent autour de moi, posant des questions toutes plus intimes les unes que les autres et je répondais sans rechigner. J’étais la curiosité du moment, ce fut un court moment où je me sentis important, existé et ça faisait longtemps.

Autour du feu, les hommes étaient assis et chantaient en jouant de la guitare comme je ne le ferais jamais. Les mains et les doigts semblaient voler dans les airs et paraissaient invisibles tant ils allaient vite. Tout autour, les jeunes femmes, dans des robes à falbalas rouges et noires, dansaient comme si leurs vies à tous en dépendaient. Elles étaient toutes sublimes et semblaient vouloir danser même après la fin des temps.

Je regardais Marco qui embrassait et riait avec tous alors que je m’étais posé, seul, face au feu, regardant les flammes et laissant la musique m’enivrer. J’avais faim, j’avais soif, j’avais froid mais je me sentais bien, vivant à nouveau, vivant enfin. Chaque personne qui passait près de moi posait sa main sur mon épaule et me souriait, comme un signe de compréhension, d’inclusion. Le temps n’était qu’une notion abstraite et vide.

Au milieu des flammes, au milieu des chants, des rires, des cris et des odeurs de viandes grillées, je vis Marco qui me cherchait du regard et lorsqu’il me trouva me fit signe de le rejoindre. Il était attablé avec des patriarches de son âge et de son statut, les sages de la tribu. Je ne savais pas trop ce que je devais faire en réalité. Je n’avais pas les codes de cette société.

– Quand il t’appelle, il vaut mieux y aller sans se demander si c’est une bonne ou une mauvaise idée.

Je levais la tête et je tombais sur une des danseuses, en nage, sublime. Une sorte de statue de la renaissance dans la perfection des proportions et du sourire. J’avais déjà vu des femmes superbes mais je crois que là, j’avais face à moi, mon sommet de beauté. Je restais interdit face à elle, totalement interdit face à sa beauté.

– Quando ti chiama, è meglio andare senza chidersi se è una buona idea o una cattiva idea

– Pardon, j’avais compris la première fois, j’étais ailleurs, pardon.

– Tachez de revenir ici parce qu’il pourrait se passer des choses différentes.

Elle partit sans doute pour retourner danser. Elle avait provoqué une sensation disparue depuis longtemps, un gout de vie qui s’écoulait directement vers le cœur et qui rappelait que ce qui avait été tué ne méritait plus de renaitre. Il fallait passer d’un passé brisé à un avenir instable mais il fallait plonger dans le présent à la recherche d’un peu de vie valable.

Je regardais Marco qui me refit signe. Je me levai. Je n’étais pas dans mon monde et il valait, effectivement mieux, que je respecte les règles. En réalité, je n’avais jamais envisagé ne pas le faire. C’était un tourbillon de couleurs, de dorures, de musique, de chants, de danses, de rires, de cris, d’odeurs. Une sorte d’ode à la vie au milieu de nulle part. Tout prenait sens.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (73) ou dialogue de l’auto fou

Nous avions roulé à travers les marais vers des contrées où la civilisation n’existe pas, où les choses restent simples, directes, pures. Je me retrouvais dans mon élément. J’avais erré à travers les ruelles des villes et les églises posées sur les places, entre les bâtiments des cités et les rues des quartiers. J’avais roulé dans la nuit, dans un lieu inconnu qui ressemblait, en fait, à mon quotidien. Je réalisais que la solitude était le seul ami qu’il me restait. Je n’avais de nouvelles de personnes de mon ancienne vie, depuis des semaines, et j’avais traversé les jours en espérant oublier que j’étais seul. J’étais allé d’un endroit à un autre pour trouver le nouveau loup solitaire.

Devant moi se dressait un désert d’herbes hautes et de cours d’eau. La route serpentait au milieu de nulle part et semblait ne pas aller ailleurs. Marco restait impassible à mes côtés, se contentant d’indiquer, d’un geste de la main, parfois, à un croisement, la direction à prendre. Malgré les pleins phares, la visibilité était réduite. Le brouillard montait des marais, la nuit était opaque. L’idée d’un milieu de nulle part ne m’avait jamais paru aussi forte. C’était un de ces lieux qu’on ne voit pas à la télé, perdu, et qui n’existe plus que pour les isolés, les coupés des mondes, les autres.

J’hésitais à accélérer. Je ne savais pas quelle attitude adopter en réalité. Je ne savais pas où j’allais mais désormais, le chemin était simple. Il n’y avait plus de croisements, seulement un chemin de terre sinueux. Le ciel dégueulait des étoiles par milliers. Et, au bout de la route, au bout des mondes, il y avait, quelque part, l’espoir de deviner un lever de soleil et de se dire que, même loin, même au-delà des pensées, je restais debout, même en partant encore plus loin. Je pouvais finalement me permettre de partir sans me retourner, sans être retenu par qui que ce soit, par quoi que ce soit, puisque ce qui me retenait n’existait plus. 

Sur la ligne d’horizon, apparut une lueur hésitante qui se renforçait à mesure que nous approchions.

– C’est là bas.
– C’est quoi ?
– Un feu.
– Et autour ?
– La famille.
– La tienne ?
– Celle qu’on se construit.
– T’es sûr qu’un gars comme moi, ça dérange pas ?
– T’es trop honnête pour déranger.
– Honnête ?
– C’est marqué sur ta gueule que t’es un bon gars. T’as trop morflé pour être une crapule.
– Euh, normalement, les crapules sont des mecs qui ont souffert. Enfin, il parait.

Il tourna son regard vers moi. Je sentais le poids de ses yeux. Je faisais semblant de regarder la route et donc de ne pas remarquer son changement d’attitude.

– Quand tu as vraiment pris des tartes dans la gueule, t’as juste aucune envie d’en remettre. Ceux qui en mettent se servent de ça comme d’une excuse. Y a pas d’excuses. T’es un enfoiré ou t’es un mec bien. Le fait d’être à plaindre, c’est bon pour les victimes. T’es pas une victime quand tu te bats contre ton sort.
– J’ai le droit de ne pas être d’accord.
– T’as tous les droits mais t’es un bon gars quand même, que ça te plaise ou non.