Un jour j’étais roi… partie 4

Mes armées avaient été défaites sans combattre, décimées, décapitées. J’avais posé les armes à faire confiance quand je n’aurais pas dû et soudain, je me surprenais à repartir sur les routes sinueuses des histoires vouées à l’échec. Je savais que cette fois, je n’avais rien à perdre. Je n’étais plus que l’empereur de mon propre monde après avoir cru être le roi d’un continent.

On me l’avait fait croire, et je l’avais cru et je m’étais trompé. Et maintenant, je pouvais enfin dire, sans retenue, sans peur, sans mesurer le poids de chaque mot, que je t’aime tellement. Que même sans te connaitre, je t’aime déjà comme on ne m’a jamais aimé. Je mélangeais mon sang à mes larmes du passé pour inonder mon ancien royaume de toutes les souffrances endurées et voir s’ouvrir les portes d’un monde inconnu, ton monde. Je pouvais suivre les routes que dessinaient tes doigts sur le sable des fondations de mes palais d’antan. Je pouvais suivre le feu de tes yeux creusant les roches, ouvrant les chemins vers les ailleurs idylliques. Je pouvais enfin pouvoir, je voulais enfin vouloir et ne plus être seulement ce qu’on avait fait de moi. Je pouvais être toi comme je voulais que tu sois moi. Je pouvais enfin être le sentiment qu’on m’avait toujours refusé Tu devenais les possibles, tu devenais le vrai, tu devenais les mers au milieu des océans. Tu devenais l’essentiel que personne n’avait jamais voulu être parce que tu faisais de moi l’essentiel que personne n’avait jamais voulu faire de moi. J’étais enfin important, vrai, réel pour quelqu’un, et ce sentiment changeait toutes les faces du monde. Cette découverte d’un monde nouveau, inconnu, riche d’impossibles devenus joyaux faisait enfin, de moi, un roi.

Avant j’étais roi, désormais je devenais le roi et je t’aime tellement. Les forêts brûlées, les villages ravagés, les maisons incendiées, les hommes éventrés, les femmes gorgées, les enfants pendus, les vieillards jetés des ponts, toute ma déchéance disparaissait quand tu posais sur moi ce regard aimant. Ce regard qui répond qu’il te désire tellement avant même que tu n’aies pu dire, crier ton amour. Ce regard qui devance toutes tes pensées, ce regard qui devance toutes tes envies, ce regard qui fait de toi un être complet, ce regard qui n’existait pas et qui devenait le diadème du reste de ma vie.

C’est parce que tu ne devais pas venir, pas maintenant, pas là, pas dans cette vie, que tu es apparue. C’est parce que je n’étais pas prêt que je pouvais te prendre la main comme j’ai toujours rêvé de le faire et comme je me suis toujours interdit de le faire. C’est parce que tu ne peux pas exister que tu es là maintenant. C’est parce que je ne suis plus roi que tu es mon royaume. C’est parce que je suis vide que tu es mon empire, mon tout, mon monde, ma vie, ma mort et tout le reste. Avant toi, j’étais roi, j’ai eu cette vie factice, faite de mensonges. Depuis toi, je suis immortel. Je continuerai de vivre dans un cœur qui bat, même après moi, même après les mondes, même après les après. Ce que ton regard m’aura donné vaut plus que ma vie. Tu es le sens, tu es le sang, tu es la raison, tu es ce qui purge le passé, tu es ce qui construit l’avenir, tu es ce que personne n’a jamais voulu être, tu es ce qui ne devait pas être, tu es ce qui est. C’est parce que je ne suis plus roi que tu es mon royaume et je t’aime tellement plus encore que ça et je te veux tellement plus que ça.

Un jour j’étais roi… partie 3

Malgré les orages, mon corps brûlait à l’intérieur. Le feu des trahisons répétées consumait chaque parcelle de ma peau. Autour de moi, la neige s’entassait en collines pures. Rien n’avait vraiment de sens et je sentais bien que je n’étais déjà plus moi. Tout avait changé mais bien moins vite que moi. Je découvrais une liberté que je n’avais jamais eue. J’en avais été privé si longtemps que je ne savais même pas comment la vivre. Je n’étais plus surveillé, je n’étais plus jugé, je n’étais plus coupable, j’étais abandonné.

Soudain, je pouvais être l’inconnu dans les rues, le passant dans les foules, le gueux dans les avenues. Je respirais enfin un air qui n’était plus goûté par d’autres. Je n’avais plus à subir les plaintes, les analyses, les réflexions qui venaient de partout et de nulle part. Je n’avais plus à rire sur du vide ou à m’obliger à croire ou écouter ce qui ne m’apportait rien. Je n’avais plus à déjeuner avec des personnes que je critiquais en permanence ou dont je me moquais le reste du temps. Je n’avais plus de déjeuner. Je pouvais passer auprès des gens sans qu’ils ne me reconnaissent, je pouvais les regarder sans qu’ils ne me voient. Je pouvais enfin être celui que je ne connaissais pas, celui que je n’avais plus vu depuis si longtemps.

Il avait fallu que je sois beau, que je sois fort, que je sois droit. Il avait fallu que je sois un roc alors que je n’étais que verre. Je ne pouvais plus faire les sourires qu’on m’avait obligés à faire pendant si longtemps. Je n’avais plus à soutenir des comparaisons avec mes prédécesseurs. Je goûtais enfin aux fruits défendus de la liberté. Des années durant, j’avais dû faire attention à mes paroles, à mes gestes, à mes pensées. Tout était soumis à jugement, épié, observé, décortiqué. Aujourd’hui, je mangeais par terre, entre les détritus, quand je mangeais. J’avais dû être présentable, enfin j’étais en haillon, et c’était une liberté. Un souffle. Je pouvais disparaître, je pouvais… La simple idée d’utiliser le mot pouvoir devenait un univers en foison. On me croyait puissant alors que je n’avais aucun pouvoir, si ce n’était celui de subir, de suivre, de me taire, de faire bonne figure. Je pouvais être enfin moi et disparaître en paix avec moi et en guerre avec le reste du monde. J’avais perdu les batailles jusqu’ici, faute de combat. J’avais accepté de me soumettre aux décisions extérieures. J’avais accepté d’être l’esclave, le suiveur et désormais, j’étais le meneur de ma propre vie. Ma déchéance était récente et j’étais déjà oublié. J’étais déjà le passé oublié. Parfois, une pensée furtive rappelait mon existence aux loups enragés et me faisait renaître dans la mémoire des muses.

Ca ne durait pas comme si cela n’existait pas, comme si je n’existais déjà plus ; et je n’existais déjà plus pour les muses muettes du temps où j’étais roi. Je savais que je devais mourir mais pourtant, une sorte de serre d’aigle me tenait debout, presque survivant. Dans le futur, je deviendrais grand et le futur commence maintenant. Tout passe trop vite pour attendre que ça arrive. J’étais roi, je suis devenu gueux et, derrière moi, je sentais déjà le regard qui allait me faire devenir empereur. J’avais perdu mon trône, trahi par mes propres sentiments. J’avais perdu mon trône à le confier aux hypocrisies du monde. J’avais perdu mon trône mais je découvrais un empire. Tout semblait simple, tout semblait pur. Si simple, si pur, que la peur m’étouffait. Il se pouvait donc que mes rêves, mes envies, mes sentiments soient vrais, soient partagés, soient honnêtes. On ne me regardait plus comme le roi, on me regardait comme un moi, fait de forces et de faiblesses et non comme une pâte à modeler et à remodeler selon des envies désordonnées et des désirs mouvants. Je n’avais plus à répondre qu’aux seules contraintes venues de moi et non aux injonctions venues de ce qu’il fallait être.

Chaque note de musique sonnait délicatement. Je sortais d’un monde de violence, de dureté, de méfiance et j’étais enfin entré dans les rues des villes franches. Sur les portées, j’errais simplement, humblement, mais tout sonnait juste, enfin. J’avais reçu le cadeau d’être oublié, de pouvoir enfin devenir ce que je n’aurais jamais dû cesser d’être. Je traversais les rivières, les ponts, les fleuves, les boulevards, les forêts, les montagnes, les mers pour atterrir là où je me devais d’être, là où j’aurais toujours dû être. Suspendu, accroché à son cou, pour ne pas tomber à nouveau, partir dignement, courageusement, dans un sourire, dans une larme. Le grincement des cordes du violon, le timbre de la clarinette au loin, le souffle court, sourd du saxophone qui s’éteint lentement, le petit déroulé du doigt sur la barrette, le monde devenait musique douce après ces années de concerts désarticulés. Je souriais. A nouveau, je trouvais la force de sourire en me noyant dans ce regard sincère. J’avais oublié ce qu’était la sincérité depuis trop longtemps et je sentais le frisson de son retour dans mon dos.

Un jour j’étais roi… partie 2

 

Tout le monde me croyait en fuite alors que j’errais sous les fenêtres de mon ancien palais, j’arpentais les rues de mon royaume sans jamais avoir le droit d’y entrer, sans jamais pouvoir y retourner. Je restais le fantôme invisible que tout le monde avait déjà oublié. Personne à hanter puisque déjà oublié de tous. J’avais entendu si longtemps des sirènes me chanter que j’étais admirable et admiré, que j’étais génie et génial, que j’étais l’homme alors que je n’étais déjà plus rien. J’avais voulu rester humble et ne pas croire le chant des mauvais augures et, avec le temps, à force, je m’étais pris au jeu et, au moment où les défenses se baissèrent, le coup de grâce tomba. Le fil toucha la nuque et d’un coup net emporta les dernières espérances d’un monde meilleur que je croyais réel. J’entendais monter les rires et les blagues sur mon compte, je voyais encore, pourtant, mon sang couler et se répandre sur le billot. Je me savais déjà parti mais j’étais toujours là, comme quand j’étais roi, comme quand les océans s’ouvraient à mon passage, ou que les montagnes me pressaient de les saisir et de les embrasser à pleine bouche, comme quand je visitais les forêts sombres à la recherche des plaisirs perdus et qu’elles sont maintenant rasées par les ordres d’un autre. Je voyais encore mes palais, mes mondes, mes châteaux s’effondrer. Les fondations rompre parce qu’elles n’étaient que de sable, de paille et de glaces fondant sous les canicules des ardents désirs extérieurs. J’étais loin désormais. Dans d’autres vies, dans de vagues souvenirs de livres d’histoire que personne ne lit jamais. Je n’étais même pas le nom d’une ruelle malfamée d’un village oublié. J’étais le néant des vies passées. Tout le monde que je m’étais efforcé à bâtir, reposait sur des sables mouvants et j’étais avalé par les antres de la terre. Mon passage était fini et il n’avait rien de mémorable. Il s’était rompu quand je commençais à prendre la mesure du rôle.

Les étoiles scintillaient, la lune éclairait le monde, les vagues faisaient une musique douce et calme quand j’étais roi. Aujourd’hui, les étoiles se cachent derrière les nuages, la lune ne répond plus au soleil et la mer est démontée ou trop calme mais ne chante plus. Seuls les remplaçants se gaussent et se repaissent dans des banquets orgiaques pendant que je regarde les ampoules griller une à une et les plaintes tomber autant que les masques.

Je devais diriger le monde de mes rêves et je n’étais plus qu’un observateur lointain et oublié d’une décadence prévue depuis trop longtemps. Le roi est mort mais il n’y a pas de vive le roi. Seuls les mauvais souvenirs, les mauvaises actions, les mauvais jours restent en mémoire et tournent en boucle. J’étais le banni et on me cherchait pour m’exiler, pour démembrer ce qu’il restait de mon corps pour l’exposer aux yeux de mon monde pour qu’il constate ma chute, pour qu’il reparte vers de nouvelles aventures en sachant que le pire est à venir. Je ne serai plus là pour le protéger, pour le chérir, pour l’aimer. Je l’aimais désormais autant qu’il m’aimait, d’un dégoût profond, d’une indifférence crasse, d’un mépris brûlant. Il m’avait banni, il m’avait réduit au silence, à la mendicité, il m’avait oublié. Je prenais la route du pèlerinage en laissant derrière moi la pluie, les nuages sombres, les nuits sans lune et ces villes faussement agréables. Je laissais derrière moi ces chants faussement poétique, ces textes faussement littéraires, ces films faussement intelligents. Je sortais du monde des plaintes pour entrer dans le monde du vrai monde. Et pour des raisons que je ne saurais plus expliquer si ce n’est par l’absence de ma tête, je commençais à ressentir un soulagement dans cet oubli, dans cette haine muette. Comme si, enfin, j’étais libéré de cette fonction qui n’était pas moi, de cette charge que je n’avais pas voulu. Je n’étais pas l’homme, je n’étais qu’un parmi la multitude et j’étais déjà remplacé par l’un parce que je n’avis rien d’unique. Tout avait explosé, tout avait volé en éclat, les portes, les fenêtres, les murs, les souvenirs, les rêves, les désirs, les illusions. Tout était en miettes et à reconstruire, ailleurs, avec d’autres et je n’avais plus que mon baluchon et un mélange de parfums bons marchés sur le corps laissé par des rencontres de quelques heures. Je m’étais vendu aux plus offrantes. Contre un corps nu, même sans atours, mais juste pour noyer dans le stupre, les dernières illusions d’un monde en décomposition, contre une bouteille de mauvaise liqueur, je m’étais donné et je ne le regrettais même plus. Il n’y avait pas de retour en arrière et plus personne ne savait qui j’étais

Un jour j’étais roi … partie 1

Les pavés des rues, de mes rues, scintillaient sous la lumière de la lune qui se reflétait dans les larmes que le ciel avait jetées sur le monde. Le sang avait coulé à flots mais les cieux avaient, dans leur mansuétude, décidé de nettoyer et de purger le monde de cette engeance révolutionnaire. Ils avaient crié des jours durant que j’avais trompé le monde, que j’avais trahi les dieux et ma lignée et ils hurlaient mon nom comme une insulte et ils me maudissaient sans rien savoir de moi, sans rien connaitre de ce que j’étais et de ce que j’avais voulu. Je m’étais grimé, caché en gueux, en mendiant, en damné de la terre, moi qui avais été béni des dieux et des hommes. J’avais bu de l’eau croupie et mangé les restes des poubelles des pauvres. J’avais été chassé comme un moins que rien, un pire que tout, de mon palais d’argent et d’ambre. J’étais le maître du monde et, en quelques phrases, j’étais devenu l’homme à abattre. En quelques jours, j’étais devenu le banni, l’oublié, le pestiféré. Ma chute avait été plus rapide que toutes les illusions perdues de mon peuple. Je n’étais plus rien alors que j’avais cru être tout. J’étais le vide alors que j’avais été le trop plein illusoire. Les murs s’étaient effondrés, les privilèges avaient sombré. J’étais oublié, ignoré, moqué, raillé… Je n’étais plus rien.
Les choses devaient être immuables. Il en était ainsi. Les dieux l’avaient décidé, l’avaient écrit. J’étais roi et seule la mort avait du pouvoir sur moi. Et puis, un imposteur m’avait déjà remplacé. Il avait pris ma place à coups de belles paroles et de faux semblants. Il avait fait croire à des sentiments qu’il n’aura jamais parce que personne n’aimait ces forêts sombres, ces montagnes enneigées, ces gouffres profonds, ces vagues déconstruites davantage que moi et personne ne saurait jamais le faire mieux que moi. J’avais pris tout l’amour de l’univers pour ce monde, qui était le mien. Il ne restait nulle part la moindre parcelle de désir pour ces collines de pâture, pour ces crevasses inconnues. Moi seul pouvais aimer ce monde à ce point et pourtant, j’entendais les cloches de toutes les cathédrales sonner, sans cesse, la gloire de ma chute. J’étais tombé, renversé par un imposteur et mon monde avait consenti à se faire tromper alors que personne ne pourrait jamais l’aimer comme je l’avais fait et que personne ne pourrait souffrir comme je l’avais accepté.
J’avais noyé mon chagrin dans tous les vieux rades des ports et dans toutes les couches de toutes ces femmes qui ne m’aimaient pas et qui ne m’aimeraient jamais. J’avais visité des lits brinquebalants et des corps décatis. J’avais partagé ma détresse dans la nudité et le stupre avec ce qu’il restait de dignité à ce monde. Toutes celles qui avaient dit oui, pour de l’argent que je n’avais plus ou pas, recevaient le seul trésor qu’il me restait. Il ne me restait que le temps et je n’avais rien d’autre que ma compagnie à offrir. J’avais bu, j’avais visité les paradis artificiels que j’avais toujours voulu ignorer. Je découvrais le monde que je gouvernais. Et tous les matins ou les soirs, je me réveillais seul, perdu dans une ruelle sans nom, au milieu des excréments, de la pluie et des souillures. Je traînais là où on m’avait laissé. J’étais déchu, collé contre les murs sales de mes anciennes villes par les rafales de balles que je ne voyais pas venir. J’avais été roi et ce souvenir me tenait debout en même temps qu’il me rongeait à l’intérieur. J’avais connu le paradis qui ne m’avait pas préparé aux enfers. Je continuais à tomber. Je brûlais et parfois le feu était si fort que j’oubliais même d’où il venait. Il était là comme une présence permanente, comme cet ami imaginaire qui accompagne les pèlerins que j’avais rejoints.
J’avais senti dans certains yeux, dans certains regards, quelques fois, de l’amour, du respect, parfois même de l’admiration mais ce n’était en réalité que les restes des vieux principes de l’ancien monde où il fallait faire croire que tout cela avait encore un sens et où l’autre avait de l’importance.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (57) ou dialogue de l’auto fou

– Longtemps, j’ai cru que ce que je faisais, était utile. Je croyais que construire des passerelles, offrir et développer les compétences, aiguiser le sens critique, ça avait du sens. Longtemps, j’ai cru, même, que c’était essentiel, vital. Une sorte de salubrité publique. Il fallait que la jeunesse de ce pays soit capable d’évoluer dans le monde, de faire évoluer le monde… Il le fallait.
Alors, chaque matin, je prenais mon bâton de pèlerin et j’allais prêcher la bonne parole, construite par d’autres.
Evidemment, je pensais que j’étais libre de mes actes et que je pouvais diffuser mes convictions, en même temps que mes savoirs. Je pouvais éviter de contaminer les jeunes têtes blondes par la télé et les discours convenus, en proposant autre chose que cette voix de la doxa. Je pouvais me permettre d’être rebelle, dans l’antre même du conformisme. C’est en tout cas ce que je croyais.
Je pouvais être respectée parce qu’il ne serait jamais venu à la tête de la plupart, de se révolter contre l’autorité et les quelques rebelles qui s’y essayaient, étaient vite remis dans le droit chemin, par des sanctions inadaptées. Ils n’étaient majoritairement pas encore prêts, pas déjà, à défier ou même remettre en cause les fondations et j’étais l’autorité et j’étais le représentant des fondations. J’avais même choisi cette voix parce que je la trouvais utile, nécessaire, importante. Fiat lux. Tout n’était qu’illusion.
Peu de choses restaient de nos passages. La très grande majorité oubliait nos noms au bout de quelques mois. Alors, évidemment, le contenu de nos propos disparaissait encore plus vite pour la très grande majorité. Nous n’étions que des passages et nous n’avions rien de passages mémorables. Seulement pour quelques égarés déjà totalement formatés, nous représentions un phare, ou une lampe de poche quand même.
C’est ainsi que je me levais, ce jour là. J’étais décidée à reprendre les choses en main, à faire quelque chose qui, vraiment, voulait encore dire quelque chose. Les possibilités restent faibles, finalement, quand tu ne sais rien faire… à l’exception d’accepter les règles iniques. C’est un préalable mais ça n’est pas suffisant pour changer de vie et c’est même totalement contre productif pour donner du sens.
Il fallait que je trouve du sens pour en donner. Et ce que je faisais n’avait plus de sens depuis trop longtemps, déjà. En réalité, j’ai eu le même défaut que toi face à l’amour. J’y ai cru.
Toi, tu as cru en l’amour, moi j’ai cru que je pouvais changer les choses avec mon travail. Aujourd’hui, on voit le résultat.
Alors avec le temps, j’étais devenue la caricature de moi même. Prompte à écouter les chanteurs pour bobos qui mélangent poésie et riffs de guitare pathétiques en m’exclamant, du haut de mon savoir de sachant, que c’est merveilleux, que c’est génial. Alors que c’est inaudible.
Lire les textes conseillés par une pseudo élite, qui s’éclate à décrire le monde des pauvres, des battus, des souffrants parce que c’est toujours mignon de s’apitoyer sur les petits. Ma vie, c’était ça.
France culture et ses dogmes du bon goût, des chanteurs français à cheveux longs, dont personne ne comprend les textes, des écrivains de Saint Germain des près qui dissertent sur le sexe des anges et la difficulté de vivre en cité et surtout, mon chat sur les genoux ou à mes côtés, à ronronner et digérer sa pitance équivalente à un mois de salaire d’un enfant congolais comme tu aimes à le signaler.
Les soirées faussement mondaines, les émissions « must see », les conférences essentielles et le tout, dans la norme, dans le bon, dans ce qu’il faut aimer, ce qu’il faut voir, ce qu’il faut écouter. Etre, celle qu’il faut être. Préférer le superflu à l’essentiel.
La petite fonctionnaire, bien dans le moule, bien dans le cadre, qui discute de manière accorte avec ses collègues, de ce qu’il faut savoir. J’étais devenue le stéréotype de ce que tout le monde déteste, même les gens qui sont ça. Le conformisme absolu, avec de grands et beaux discours sur tout, et une vie réglée comme sur du papier à musique. J’écoutais ce qu’il fallait écouter, je voyais ce qu’il fallait voir, j’achetais ce qu’il fallait acheter, les vacances décidées des mois à l’avance et l’essentiel des sentiments pour mon chat.
Il ne faut surtout pas donner d’amour dans cette configuration. Faire croire qu’on aime pour obtenir ce que l’on souhaite, selon les jours mais surtout, ne pas s’impliquer, au risque de perdre le lien avec l’élite.
J’étais ce type de prof. Appréciée des élèves parce que pleine de bons sentiments, de bienveillance et d’empathie. Tous ces mots valise utilisés, en toute circonstance, et qui permettent de noyer la pensée dans du vide.
– Ouais en fait, t’étais une connasse quoi
– J’étais la prof par excellence, en hurlant partout et à qui voulait bien l’entendre, que j’étais différente et que je n’étais pas comme les autres. Et, évidemment, quand un vrai marginal apparaissait, un vrai mec à part, il me le fallait pour que je puisse le détruire et le remettre dans la norme. J’étais la normative. Je faisais croire que j’étais différente, alors que j’étais le summum du conformisme, en jouant celle qui était différente.
– Limite salope en fait… Tu fais croire que tu as des sentiments pour obtenir ce dont tu as besoin et dès que tu as ce que tu voulais, tu dégages… Je vois bien l’idée.
– C’est comme ça que ça fonctionne.
– C’est comme ça que ça fonctionne dans le monde des méprisés. Vous voulez être aimés alors que vous faites tout ce qu’il faut pour être méprisé. C’est votre seule réussite. Les gens vous méprisent parce que votre supériorité ne repose que sur du sable, du vent. Vous voulez qu’on vous aime, vous êtes détestables. Vous jouez à être une élite, vous jouez aux sentiments, vous jouez mais comme dans tous les jeux, il y a des règles. Vous ne savez rien du monde, rien de la vie, si ce n’est ce que d’autres ont construit, comme imaginaire, pour vous et vous voulez enseigner cette non connaissance au reste du monde. C’est d’une prétention, en fait, hallucinante. Vous n’êtes sortis de votre bulle de parisianisme, même en province, uniquement pour traverser la rue et prendre des photos des pauvres, mais vous voulez donner des leçons. Le pire, ce sont ceux qui viennent du monde des pauvres et qui se retrouvent, souvent par hasard, dans ce monde élitiste, élitaire. Le fait d’avoir vécu en cité ou d’avoir bosser, quelques mois, dans le vrai monde, serait un passeport infaillible pour expliquer ce que c’est, que d’être un vrai humain. Alors qu’on s’en fout. Un vrai humain, c’est par ce qu’il a dans le cœur qu’on le juge et pas parce qu’il a fait caissière en supermarché, pendant les vacances d’été, en prenant le RER, tous les jours. Je suis sûr qu’il y a même des profs qui sont humains mais, dans ce cas, ils ne restent pas ou ils finissent en burn out, ou pire. Tu peux pas être humain et prof, selon moi, parce que si tu es humain, tu as des sentiments et si tu as des sentiments, tu ne peux pas rester dans cet univers là. On a l’impression que vous détestez tout le monde mais vous voudriez que tout le monde vous aime.
Etre aimé, ça nécessite d’aimer en retour, sinon ça s’appelle de la manipulation ou de l’égoïsme. Le résultat, c’est que vous finissez seuls, avec vos chats et vos musiques expérimentales dégueulasses. C’est un choix. Le problème, c’est que c’est votre choix et que vous nous le faites payer. Ce sont toujours les gens simples et honnêtes qui paient pour les crapules.
– Tu caricatures et généralises vachement là…
– Ouais… Moi aussi, je peux être aussi con qu’un bobo qui écoute des chevelus hipster, en lisant le dernier économiste sociologue philosophe à la mode, en caressant la tète de mon chat. C’est tellement facile que, même moi, je peux le faire, tu vois.
– T’es au moins aussi connard que je l’étais.
– Je le suis beaucoup plus et j’en suis fier. La vraie différence, c’est que moi, c’est naturel. Je n’ai pas besoin de me forcer pour être ridicule.

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (56) ou dialogue de l’auto fou

– Et merde… Y en a marre d’être moi. Même quand tout va bien comme là, en ce moment, et même très bien, il faut quand même que je pense et que je me demande quelle prochaine merde va me tomber sur le coin de la gueule. Ça m’épuise en fait. Question d’habitude, je crois. T’es libéré, t’es dégagé des contraintes, tu respires, t’es zen, t’es vraiment bien et pourtant, en arrière plan, toujours, de manière insidieuse et permanente, cette question: c’est quand que ça déconne… Je vais me reprendre un café en baillant moi, tiens…

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (55) ou dialogue de l’auto fou

Les arbres défilaient à toute allure de part et d’autre de la voiture lancée à la poursuite du rien. Elle roulait vite et sans raison. Juste l’ivresse que procure la vitesse, juste l’impunité que notre statut de perdus pour la société nous accordait désormais. Elle s’était mise en tête de prendre des photos de ce que nous traversions. Mon portable surchauffait à force de prises de vue mais puisque c’était le prix pour la voir sourire alors, il en valait la peine. Elle voulait prendre des photos de tout ce qu’elle voyait pour immortaliser cette descente aux enfers. Je ne savais pas de quoi le futur serait fait et, sans doute qu’elle l’ignorait encore plus que moi. Elle cherchait quelque part l’échelle qui l’emmènerait droit aux étoiles. Elle voulait toucher du doigt un monde inconnu mais ne rien perdre de celui qui nous détruisait à petit feu. Je noircissais des pages d’un récit que personne ne lirait jamais, elle capturait les images de lieux dont nous avions oubliés les noms avant même de les quitter. Nous avions cette impression de faire des choses que personne n’avait jamais faites avant nous. C’était notre façon de se dire que nous étions encore vivants, encore forts, toujours debout. En réalité, nous étions, chacun à notre façon, des puzzles. Un amas de pièces éparses, jetées au gré de vents contraires. Un amas finalement inutile puisqu’il y manquait une pièce. Pas nécessairement une pièce essentielle, juste une pièce qui permettrait de finir le puzzle, de construire l’image et c’est en cela qu’elle devenait essentielle. Même cette pièce, en haut à droite, qui n’est qu’un millième d’un ciel immaculé faisait que l’œuvre demeurait inachevée, éternellement.

Depuis un moment, j’avais l’impression de vivre dans un monde où, tout le monde parlait sans cesse autour de moi, des langues que je ne comprenais pas, des mots que je ne connaissais pas, des sourires qui n’étaient pas de mon monde, des regards qui ne m’étaient plus adressés. L’impression d’aller dans des endroits que je connaissais déjà, mais que je ne reconnaissais pas. Des visages, des humeurs que je savais mais qui me semblaient totalement étrangers. Un monde nouveau, superposé à mes habitudes. Je ne savais pas où nous allions mais j’avais l’impression d’y être déjà allé tant de fois, de parler à tant de gens qui ne m’écoutaient déjà pas auparavant. Tout changeait mais restait similaire. Tout se confondait dans un univers inconnu mais qui n’avait plus de sens. 

Les villes se succédaient. Les aires de nationale remplaçaient les aires de nationale. Tant de gens croisés et que je ne reverrais jamais et qui pourtant, marquaient mon parcours. Et James qui restait là, malgré tout, malgré moi. Elle était l’incarnation même de l’impossibilité. La femme qui ne partait pas, qui ne quittait pas, qui ne lâchait pas. Celle qui restait parce que les mots avaient un sens, parce que les regards avaient une histoire, parce que le cœur, ça comptait, au delà de ce que l’on voulait croire. Alors, elle prenait des photos de tout, de moi, du monde, du reste. Des marques, des empreintes du monde qui s’effondre. J’avais beau me sentir perdu, incomplet, cassé, il restait quand même des choses qui tenaient debout. Elle prenait les photos de ce qu’elle voyait et de ce que je voulais voir et reprenait la route, encore plus vite, encore plus fort. Et je voulais toujours parler et je continuais de raconter des histoires d’errance dans le désert parce que nous n’avions plus le temps, je n’avais plus de compromis à faire, je pouvais enfin vivre. J’avais fait tant d’erreurs à vouloir entrer dans les cases construites par d’autres qu’enfin, je pouvais me laisser aller à vivre. 

Les étoiles brillaient au dessus de nous, sans cesse. Nous roulions de nuit, dormions le jour dans les enclaves perdues que la route nous offrait, des chemins de traverse, des impasses, des allégories. Les routes n’étaient que les raccourcis de nos existences. Des routes cassées, dénudées, des crevasses profondes, sèches, des lignes mal dessinées, des courbes sinueuses, du bitume collant en raison de la chaleur et brûlant par le soleil de minuit. Des chaussées rendues glissantes par la pluie. Et la lune nous donnait le chemin à suivre vers ce nulle part. Personne ne nous attendait plus. Personne ne nous voulait plus. Et pourtant, je voulais que James me dise tout ce qu’elle savait, tout ce qu’elle voulait, tout ce qui se trouvait de l’autre côté de la lune et, en silence, elle me répondait. 

Les kilomètres s’empilaient sur le compteur. Il fallait bouger loin, tous les deux jours, pour ne pas trop se faire repérer. Il ne fallait pas d’habitude. Notre seule contrainte résidait en un point d’eau, au moins, pour boire. Le vol permettait d’améliorer l’ordinaire mais nous n’étions pas des spécialistes et cela nous obligeait à nous éclipser rapidement. Je réussissais à trouver l’alcool qui me permettait de survivre. Je n’aimais pas l’alcool mais il y a tellement de choses que je n’aimais pas que j’avais supporté jusqu’ici, que je n’étais plus à une contradiction près. J’avais voulu suivre la mer aussi longtemps que possible. Longer les côtes. Eviter de rentrer dans les terres, afin de conserver la musique des vagues et la fraîcheur des vents marins. Je courrais après le soleil pour oublier les régions pluvieuses qui n’étaient plus que des lieux maudits. Finalement, cette vie me convenait plus ou moins. Je n’attendais plus grand chose de moi et encore moins des autres. Je n’avais rien de particulier à offrir et je n’avais plus envie de recevoir. L’impression que recevoir coûtait trop cher et demandait trop. Je ne devais plus rien à personne puisque je n’avais plus rien. Ni à gagner, ni à perdre. Peut être qu’il m’aurait fallu mourir finalement, mais personne ne l’aurait su, même pas moi. Alors, je restais. Il y avait quelque part, quelque chose qui m’appelait et tant que James restait sur mes pas, je me devais de la tenir. Elle allait sans doute beaucoup plus mal que moi mais le jeu était de lui faire croire qu’elle allait bien, pour ne pas qu’elle sombrât. Elle allait bien plus mal que moi, tout le monde allait plus mal que moi. J’étais libre, débarrassé de toutes les contraintes, j’étais en stand by d’une vie rêvée mais si elle ne venait pas, je ne perdrais rien. J’avais trop longtemps envisagé une vie qui n’était pas la mienne pour me sentir floué de ne pas rendre de comptes, de ne pas avoir de devoirs, de ne pas me sentir obligé. Je ne manquais à personne et personne ne pensait à moi et ça devenait une liberté. Le piège de l’autre devenait une arme que je connaissais et que je m’efforçais d’éviter. L’autre devenait mon ennemi puisqu’il ne faisait que me détruire et les stationnements courts me permettaient de ne pas tomber dans le piège à nouveau. Pas le temps de faire des rencontres, pas le temps de nouer des liens, pas le temps de s’attendrir. Manquer de temps, c’était la clé. 

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (54) ou dialogue de l’auto fou

 

Et puis, après tout, il fallait me résoudre à avancer et à poursuivre la route. La mienne. Celle qu’on m’avait laissée, même si elle ne me convenait pas. J’avais d’autres rêves, d’autres envies que d’être posé sur le capot d’une voiture en ruine. Tout ne se passe pas toujours comme on l’aurait voulu. Rien ne se passait jamais comme je le voulais. C’était une habitude à prendre. Un travers qu’il fallait toujours prendre en compte et sur lequel il ne fallait jamais avoir la moindre hésitation. 

Et puis, après tout, chercher l’amour ou un dérivé quelconque de ça dans des lits et des banquettes arrières de voitures cabossées ne m’avait pas apporté grand chose de positif. A force de chercher des souvenirs positifs ou valables, j’avais refait le papier peint de mon grenier. Je ne gardais rien de mémorable. Je venais de comprendre que je sortais plus vite de la mémoire de mes partenaires que je ne mettais de temps à y entrer. Je comprenais enfin que je ne laissais pas de traces. Même de mon vivant, j’étais un fantôme. 

Et puis après tout, en fouillant dans les méandres obscurs de ma mémoire, je n’avais trouvé, jusqu’ici, que des aventures sans lendemain, des histoires sans sens, des simulacres de passions dépassionnées, des obligations de partage sans tatouages. Elles vivaient sereinement et tranquillement, ce que je vivais comme un déchirement. Des dizaines de visages qui ne se souvenaient même plus de mon nom et pour qui je n’étais, en réalité, qu’une ombre dans la nuit, un vide dans le néant. Cette catastrophe, qui finalement n’en était plus une, m’avait simplement fait comprendre qu’il me fallait revoir mes ambitions à la baisse. Les semblants d’amour, les déclarations ou les sentiments exacerbés ne faisaient pas partie de mon monde. Les voyages entre les lits étrangers, les portes cochères, les parkings des anges seraient mon quotidien désormais. Les envies d’éternité, des contes littéraires, se mourraient en même temps que les illusions perdues. 

Et puis après tout, longtemps, j’avais cherché celle qui pourrait remplir les espaces vides de mon cœur . J’avais cherché, j’avais cru et finalement, elles n’avaient que creuser davantage les trous, les manques, les cicatrices. C’en était terminé de cette quête. La prise de conscience était violente, brutale, blessante même, mais je n’étais pas équipé pour les amours cinématographiques, littéraires, poétiques. J’étais à peine équipé pour passer la nuit. Il me manquait trop de choses pour être davantage qu’un passant dans des vies mornes. Cela n’était plus blessant. Je voulais être inoubliable à chaque fois, et j’étais oublié en permanence. Cela n’était plus grave. J’avais cru à ce qu’on m’avait fait croire, des sentiments, des éternités, des lendemains qui chantent. Je n’étais que le personnage secondaire d’un mauvais film, français, d’aujourd’hui. 

Et puis, après tout, il était normal qu’à force de vouloir être un héros, je ne sois qu’un personnage oublié, au fond de la taverne, saoul, d’alcool et de coups. Je n’avais jamais réussi à me faire aimer et, le moment était venu de se dire que ce n’était pas toujours la faute de l’autre, des autres mais que, probablement, je m’étais encore menti à moi même autant qu’on m’avait menti. 

Et puis, après tout, James n’était là que pour me renvoyer ma propre déchéance. Je n’étais rien pour personne, je n’avais rien à gagner ou à perdre, puisque tout était déjà perdu, je pouvais me laisser aller au tourisme. J’allais visiter de nouveaux cœurs qui ne m’aimeront pas plus que ceux d’avant mais j’y étais prêt désormais. Je ne cherchais plus l’absolu, il était mort en même temps que cette énième bouteille de whisky frelaté qui gisait sur la moquette immonde. J’étais devenu l’intrus dans les vies de celles que j’aurais voulu aimer et je serai l’intrus de toutes celles que j’allais croiser. Je ne peux pas me faire aimer alors j’accepte l’augure de n’être qu’un passant sans mémoire ni souvenirs. 

Et puis, après tout, celles que j’avais voulues, m’avaient vite oublié, parfois même alors que j’étais là, alors il n’y aurait pas de changements. Voyageur sans bagage, passant sans trace, héros sans mission. Je n’étais personne pour personne. Je n’avais pas été aimé, je n’avais pas marqué, j’avais cherché ça toute ma vie, j’avais échoué alors autant boire un coup et reprendre la route jusqu’au prochain arrêt. J’avais toujours cru exister parce que j’étais quelque chose dans le regard de l’autre, maintenant que je savais que je n’étais rien et que je n’avais jamais rien été, je pouvais me résoudre à n’être rien. 

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (53) ou dialogue de l’auto fou

 

– Par exemple, moi, ce qui me fait chier dans la littérature, ce sont les bouquins qui n’ont pas valeurs universelles. L’histoire d’un village paumé dans le Lubéron ou au fin fond du Cameroun, ça m’emmerde. Je veux lire des histoires qui se passent ici ou ailleurs sans que ce soit un problème. Il faut parler de sentiments qui touchent tout le monde. Enfin, ça, c’est ce que je pensais avant. Maintenant que je sais que certains n’ont pas de sentiments, que d’autres les cachent ou les feintent, je me dis que l’universel, c’est quand même super vague. A partir du moment où ça s’adresse seulement à une catégorie, ça me fait chier. De toute façon , l’humain me fait chier. Faut toujours un truc qui déconne. Après tout, le plus grand roman de l’histoire de la littérature, c’est la bible. Le reste n’est que réécriture plus ou moins talentueuse. 

– Par quel miracle te sens tu obligé de toujours tout gâcher, même le sublime? Ce qui compte, c’est l’histoire

– Ce qui compte, c’est comme dans la vie.. Les sentiments, les émotions.. Mais ça, les gens maintenant ne savent même plus ce que ça veut dire. Il faut du creux, du rapide, du mobile… Moi, je veux chialer, je veux aimer, être aimé. Que ça se bouscule dans l’estomac, que ça vibre, que ça tremble. Moi, je suis incapable de provoquer ça chez quelqu’un alors j’aimerais bien, au moins un peu, ressentir ça. J’ai pas droit à la magie des sentiments alors même si c’est du fake, je veux que ça existe un peu pour moi. 

– En gros, tu veux que l’art remplace la merde qu’est ta vie? 

– Ouais, ça ne serait pas si mal.

– Donc t’es un con, une merde et tu voudrais que les autres compensent tes nullités. 

– Bah ouais. Je vais devenir sublime alors que je suis une merde, faut être cohérent. Jusque là, je croyais que j’étais sublime dans les yeux de celle qui prétendait m’aimer. Maintenant, je sais que je n’étais même pas aimé, alors t’es gentille, mais si y a un moyen quelconque de remplir cette vie de merde, je vois pas pourquoi je devrais me priver. 

– Tu ferais mieux de te remplir de silence, ça t’évitera de dire des conneries.  

– Avant je prêtais des bouquins aux gens. Mais des vrais bouquins, hein. Des vrais trucs de littérature, super bien chiadés et tout ça. Et puis, je me suis aperçu que les gens préféraient lire des conneries sur les chats ou sur la plantation d’arbres nains en milieu hostile. Déjà les bouquins que tu prêtes, tu les revois rarement mais en plus, tu prêtes de vrais trucs et les gens ne les lisent pas alors je les laisse remplir leur vie avec des chats et des plantes grasses puisque c’est ce qu’ils veulent. 

– De toute façon, tu n’as plus de bouquins maintenant. 

– Raison de plus pour ne plus les prêter à des gens qui ne les lisent pas. 

Pensées et discussions à l’aire de la nationale (52) ou dialogue de l’auto fou

J’avais toujours eu un sentiment particulier avec les gens qui se comportaient de manière humaine avec les chats et de manière animale avec les humains. Tous les discours qui visaient à valoriser les animaux, et plus particulièrement les chats, et qui abaissaient les humains, me semblaient symptomatiques de dérives tristes. C’est mignon une bestiole en général mais de là à devenir le centre d’une existence, il y a un univers qui me semblait opaque, creux, vide. Ce n’est pas que je n’aime pas les chats, c’est que je m’en fous et que je ne comprends même pas qu’il n’en soit pas de même pour tous. Evidemment, quand James me parla du manque de son chat plus que du reste,  me revint ce concept étrange qui consiste à avoir davantage d’empathie pour un animal que pour un sdf. Finalement, cela m’en disait davantage sur la personne.

– Conditionner ses vacances, ses rencontres, ses visites, ses journées selon les desideratas d’un animal dont on ne comprend rien et qui ne sert à rien, contrairement à une poule ou à une vache, ça  m’a toujours apparu étrange, déplacé, dérangeant même. Il en est de la liberté individuelle, certes, mais s’apitoyer sur le sort des chats et des chiens en Chine ou sur le bord des autoroutes, à en faire des campagnes et des attaques de boucheries, et ne même pas poser une pétition pour rappeler que les pouvoirs publics ont promis que les SDF n’existeraient plus, et se retrouver soi même, SDF parce qu’un chat est plus important qu’un humain, c’est une énigme. Tout cela est de toute façon, une énigme.

On pourrait se dire que les personnes qui préfèrent les animaux domestiques sont indifférentes au sort des humains et qu’un animal ne trahit jamais, ne déçoit jamais et tout ce type de discours, on pourrait… On pourrait se dire, au contraire, que les personnes capables de donner de l’amour à des humains et à des animaux, en même temps, seraient des personnes supérieurement sentimentales, capables d’aimer tous azimuts. On pourrait mais en fait, il n’en est rien.

Je vois des gens s’inquiéter pour la santé d’un animal. C’est bien. Et en même temps se montrer totalement indifférents aux catastrophes humaines quotidiennes. Evidemment, si les humains ont des problèmes, c’est leur faute et donc, la compassion est plutôt culpabilisation, alors que les animaux ne sont que des victimes. Indéniable. Toutefois, lorsqu’on considère le coût d’un animal…

– Tu me fais cette dissertation pourrie pour me dire que mon chat, tu t’en fous, en fait. 

– Que tout le monde devrait s’en foutre!!!! C’est un chat merde, ça va… 

– T’as jamais eu d’animaux, ça se voit… 

– J’ai jamais eu d’animaux mais ça fait six mois que je vis dans ma bagnole, sans avoir pris un vrai bain, ni fait un vrai repas. Alors les intoxications alimentaires, les pattes cassées, les ongles arrachés, je m’en balec… Et les personnes qui montrent davantage d’empathie envers les animaux qu’envers les humains ne m’évoquent que peu de respect… Pour ne pas dire aucun. Tu vois des photos d’animaux à adopter sur les réseaux, tu lis des récits enamourés et dégoulinants de mievritude sur les qualités incroyables de foutage de gueule du chat et sa capacité à ne rien foutre. Tu vois des commentaires dithyrambiques sur la beauté du poil, l’intelligence dans l’œil, la faculté à la sieste, les produits de vaccination, de nettoyage, de nutrition, de soins ou de divertissements alors que toi, tu as un kebab tous les deux jours, au mieux. Donc ouais, les pleureuses sur les chats me gonflent. Je les trouve pathétiques, tristes, en décalage et elles me font chier. 

– Si un jour, tu as un animal, tu comprendras mieux ce qu’on peut ressentir. L’amour, la tendresse qu’ils te donnent, n’existent nulle part ailleurs. 

– Je me fous d’être aimé par un chat! Tu veux que je fasse quoi de l’amour d’un chat! Je ne suis pas foutu d’avoir l’amour d’une nana, l’amour de mes gosses, même moi, je ne m’aime pas, alors un chat… qu’est ce que tu veux que ça me fasse? 

– T’as des gosses? 

– Et surement pas de chats!

– L’amour d’un chat, c’est entier, c’est exclusif… 

– Bah je vais me mettre en couple avec un chat alors… Super… 

– T’as des gosses? 

– J’avais… Une nana, un taf, une piaule… J’ai eu des trucs dans ma vie. Même un chat qui s’est suicidé, et quand je vois l’importance qu’on accorde aux bestioles et le mépris qu’on donne aux gens, je trouve ça normal finalement que ça aille mal dans le monde.

– Mais c’est le contraire! C’est la façon dont on traite les animaux qui est symptomatique du monde qui va mal. C’est la preuve que l’humain n’est pas bon puisqu’il n’est même pas capable de traiter avec respect une petite boule de poils. 

– Pendant qu’on dépense des millions à soigner, nourrir, éduquer, vacciner les trucs à 4 pattes, on laisse crever la moitié de l’humanité. 

– ça n’a rien à voir. 

– ça n’a rien à voir, oui, comme l’islam politique, l’union européenne, les délocalisations, l’individualisme exacerbé, l’ultra violence, la condition humaine etc etc etc, c’est différent, c’est pas pareil. Ce que je vois, c’est qu’un chat reçoit plus d’attention que moi mais que si je le dis, je passe pour un salaud sans cœur… 

– Tu passes pas, tu l’es.

– Ouais mais le budget pâtée d’un chat dépasse largement mon budget bouffe hebdomadaire donc les problèmes d’un félin inutile, je fais comme la SPA avec les gens, je m’en carre l’œil. 

– Tu ne peux pas comprendre ce qu’apporte un animal. 

– Ouais, je sais, je suis trop con et j’ai pas de cœur contrairement à tous ceux capables de dépenser un dixième de leur budget au bien être d’un truc qui dort. Objectivement, il vaut mieux être un chat français qu’un enfant congolais. Rien que ça, ça montre clairement que ça déconne donc les aventures de la bourgeoisie féline, je trouve ça pitoyable. Y a un moment, ça me faisait sourire, maintenant, ça me donne des envies de rétablissement de peine de mort. 

– T’es un connard…

– Et j’ai même pas de litière…